LA TOUSSAINT ROUGE - Mort de Laurent François
Par Régis Guillem
Témoignage côté F.L.N.
Soixante huit ans se sont écoulés depuis le déclenchement de la guerre de libération nationale et le moudjahid Belhamiti Mohammed, dit Bendhiba, âgé aujourd'hui de 82 ans, se souvient encore des menus détails du lancement des premiers tirs, la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, dans la région du Dahra, à Mostaganem, à une heure du rendez-vous convenu pour le déclenchement de la Révolution.
a participation de Mostaganem dans le déclenchement de la guerre de libération nationale n'a pas été fortuite, témoigne-t-il, signalant que ce rendez-vous avait été préparé avec soin durant deux mois. Quelques militants dont les chahid Bordji Omar, Benabdelmalek Ramdane, venu de l'Est du pays (Constantine), responsable à l'époque de l'organisation, et Belhamiti Mohammed, étaient chargés de la préparation d'une opération qui devait se dérouler dans la zone de Sidi Ali (ex-Cassaigne), et qui s'était soldée par un mort dans les rangs des forces coloniales.
Benhamiti Mohamed, né le 17 mars 1932 à Sidi Ali, se souvient de sa contribution, aux cotés d'un groupe de Moudjahidine, à la préparation de la première opération dans le Dahra. Cette préparation, se rappelle-t-il, a commencé au mois de septembre 1954. Benabdelmalek Ramdane avait été alors envoyé à Mostaganem et dépêché au douar de Ouled Hadj, dans la localité de Ouilis, baptisée actuellement du nom du moudjahid Bordji Omar.
Selon le témoignage de Bendhiba, le moudjahid Bordji Omar avait tenu avec lui une réunion de préparation pour recenser le nombre de militants dans la région. Au profit de cette rencontre, il sera mis en contact avec Benabdelmalek Ramdane, fin septembre, à la gare ferroviaire de Mostaganem.
"Nous avons abordé la question de la collecte de fonds pour acheter des armes de Tanger (Maroc)", se souvient M. Belhamiti.
Les réunions se sont succédé pour informer les militants, estimés alors à 306, et leur demander de se préparer au déclenchement de l'action armée.
Dans le sillage de ces préparatifs, Larbi Ben M'hidi arriva le 2 octobre 1954 dans la localité de Hadjadj (ex Bosquet) où il rencontra Bordji Omar et des militants, les informant que l'heure "H" du déclenchement de la Révolution approchait, avant de rejoindre Oran.
Les responsables des cellules militantes, dont Benabdelmalek Ramdane, Bordji Omar, Benaroum Hamou (Ouilis) Sebaa Miloud, Bennadjar Ahmed (Hadjadj), Belhamiti Mohammed (Sidi Ali), Ouadani Youcef Ould Zine, propriétaire de l'abri, situé à l'Est du village Ouilis, se sont rencontrés le mercredi 27 octobre 1954.
Benabdelmalek Ramdane les informa de la date du déclenchement de la Révolution armée. Les objectifs et les cibles ont été fixés, notamment l'objectif principal du groupe de Sidi Ali, conduit par Bendhiba, et qui était d'attaquer la brigade de la gendarmerie française de cette localité. Celle-ci est composée de 4 gendarmes français et un cinquième, un musulman, un certain Bacha Hussein, originaire de la région de Kabylie et qui fournissait à Belhamiti toutes les informations sur la brigade, les armes et les munitions, entre autres.
Benabdelmalek Ramdane a décidé, sur proposition de Belhamiti, de la mise en place du poste de commandement près de la zone de Djebel Chorfa à Achâacha où se trouvait une cellule composée de 13 militants non concernés par les opérations programmées. Leur rôle étant d'attendre l'arrivée de Benabdelmalek Ramdane avant le lancement des premiers tirs du 1er novembre 1954.
L'attaque de la brigade de gendarmerie de Sidi Ali (Cassaigne)
Fort de ses 27 militants, le groupe de Bendhiba s'est dirigé, cette nuit là, vers la brigade en se scindant en deux groupes. Le premier, composé de quatre militants, dirigé par Sahraoui Abdelkader dit Mihoub, s'est positionné à l'entrée de la brigade. Le deuxième groupe de quatre autres éléments, dirigé par Belhamiti Mohammed, fut chargé de sauter par dessus le mur et d'ouvrir les portes afin de s'accaparer des armes.
Pendant ce temps là, un autre groupe surveillait la brigade de la gendarmerie et un autre s'occupa de couper les fils téléphoniques de la brigade et ceux reliant Hadjadj et Sidi Ali.
Par "pur hasard", le groupe de Sidi Ali a ouvert le feu avant l'heure "H" fixée pour le déclenchement de la guerre de libération. Ses membres ont été surpris, une demi-heure avant minuit, par l'arrêt d'une voiture à l'entrée du groupement de gendarmerie. Sahraoui Abdelkader a alors tiré une balle tuant un élément de la brigade nommé Laurent et se retira avec ses compagnons au lieu dit "Si Ahmed Zerrouki", sur le chemin menant à la ville de Tazghit.
Le même véhicule avait été auparavant ciblé par le groupe de Bosquet, lors de l'attaque de la ferme "Monsenego", sur le chemin reliant Ouilis et Bosquet, avant l'heure H. Doual Miloud avait ordonné d'ouvrir le feu sur eux, blessant l'un d'eux. Le véhicule s'était, ensuite, dirigé rapidement vers la brigade de gendarmerie de Sidi Ali.
Le 2 novembre 1954, Belhamiti Mohammed fut arrêté après un guet-apens dressé par les forces coloniales, à la suite d'une série d'arrestations qu'a connues la région du Dahra et qui a abouti à l'arrestation de 150 personnes, dont 130 militants.
Le groupe d'Achâacha, constitué de 13 combattants, n'a été arrêté, quant à lui, qu'au bout de deux mois.
Les militants arrêtés, dont Belhamiti Mohammed, ont été transférés à la prison de Mostaganem où ils ont été torturés. Une peine de réclusion à perpétuité a été prononcée à l'encontre de Mohammed Belhamiti, le 19 juin 1955. Il fut transféré à la prison civile d'Oran puis à Berrouaghia et El Harrach.
Il a été relâché le 4 mai 1962.
Benabdelmalek Ramdane, quant à lui, est tombé au champ d'honneur le 4 novembre 1954 dans la forêt proche du village d'Ouled Sidi Larbi après un violent accrochage avec les forces coloniales. Son compagnon, Doual Miloud, a subi de graves blessures et fut torturé. Il a écopé de la prison à vie et de 20 ans de travaux forcés. Sorti de prison en 1962, le moudjahid Douali est décédé il y a quelques années.
Parmi un groupe de 30 militants qui ont mis en exécution l'opération d'attaque de la brigade de gendarmerie de Sidi Ali, trois moudjahid seulement sont toujours en vie : Belhamiti Mohammed, Graoui Abdelkader et Mehantal Afif.
Mémoire……………..ne nous abandonne pas
Dans la nuit du 31 Octobre au 1er Novembre 1954 plusieurs attentats étaient perpétrés en une trentaine de points du territoire Algérien.
Soixante dix attentats furent commis parmi lesquels plusieurs victimes civiles européennes et musulmanes.
La Toussaint rouge fut le nom donné à cette vague d'attentats, jour de la fête Catholique de la Toussaint.
L'histoire a retenu que la toute première victime de cette Toussaint Rouge fut ce jeune instituteur Métropolitain, Guy Monnerot, tout fraichement arrivé de Métropole afin d'y enseigner dans le Bled.
Bien que cet assassinat ait mérité d'être largement diffusé pour sensibiliser l'opinion, notamment Métropolitaine, il n'en reste pas moins que cette médiatisation ne devait en aucun cas occulter sciemment les 3 autres victimes civiles assassinées bien avant Guy Monnerot.
Du reste la médiatisation du meurtre de Guy Monnerot ouvrit béante la porte aux détracteurs de la présence française en Algérie qui gangrénèrent l'opinion métropolitaine quant à sa souveraineté et, par la suite, l'envoi des troupes du Contingent.
Depuis plusieurs années la vérité tente de s'installer, mais en vain ; l'histoire continue à poser sa chape de plomb sur les réalités.
Ainsi 3 jeunes Français d'Algérie ne firent l'objet que 'un contre-filet dans la presse.
Dès le début 2000 j'ai entrepris de relater l'histoire de Laurent François, ce jeune Mostaganémois assassiné dans des conditions abominables, le 31 Octobre 1954 à 23h.30, devant une Gendarmerie sourde aux appels de détresse.
Je pus recueillir et reprendre l'historique de cet évènement grâce au témoin, compagnon de Laurent François, Jean-François Mendez.
Jean-François Mendez est cousin germain de mon épouse ; Lors d'une visite nous avons évoqué cet attentat auquel il avait échappé miraculeusement.
Dès lors je le décidai, malgré quelques réticences, à lui faire évoquer cette tragique soirée afin de rendre hommage à son ami Laurent François dont personne n'évoquait son assassinat, ni son acte héroïque.
Dès 2002 plusieurs sites accordèrent crédit à ce rappel : Site Algérie Française, Pieds Noirs d'Hier et d'aujourd'hui ; la Seybouse.
Les faits et témoignages ainsi furent repris par divers compatriotes et association.
A Oran, il est 0h20, lorsque Georges-Samuel Azoulay, chauffeur de taxi prend en charge un musulman pour le conduire à Eckmühl ; en cours de route le client demande un changement d'itinéraire vers la poudrière. Azoulay refuse ; le client l'abat de trois balles, jette le corps sans vie et s'empare du véhicule. L'assassin est arrêté quelques semaines plus tard dans un douar près de St-Denis du Sig. Cet assassinat sera considéré comme un fait divers de droit commun.
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre à 1h.30, le garde-forestier François Braun est attaqué dans la maison forestière de la Mare d' Eau (entre Zahana et Oggaz ; il refuse de remettre son arme ; il est abattu par Ahmed Zabana qui est arrêté le 8 novembre 1954 et guillotiné à la prison de Barbe-Rousse le 19 juin 1956.
François Braun était le beau-frère de l'oncle de Laurent François.
Laurent François ce jeune homme de 22 ans tout juste libéré de son service militaire qui plutôt que s'enfuir fit un détour pour alerter les autorités militaires.
CASSAIGNE, nuit du 31 Octobre au 1er Novembre 1954
Ce dimanche 31 octobre 1954, à la tombée de la nuit, un groupe d'hommes sous les ordres de Sahraoui et Belhamiti se réunit au lieu dit " Oued Abid ". Sahraoui dispose d'armes de guerre (3 carabines italiennes, un fusil mauser et des munitions) qui lui ont été procurées par Bordji Amar. Cette réunion a pour but l'organisation d'une attaque qui doit être déclenchée à une heure du matin.
Tous se réunissaient vers le centre de Cassaigne ; Belhamiti prenait la tête d'un demi-groupe composé de Mehantal, Belkoniène, Chouarfia qui devaient se poster légèrement au sud et à l'Est des bâtiments de la gendarmerie.
L'autre demi groupe sous la direction de Sahraoui Abdelkader et composé de Belkoniène Taïeb, Tehar Ahmed et Beldjilali Youssef allait par l'Ouest s'approcher de la cour extérieure de la gendarmerie.
Pendant que les terroristes préparent leur embuscade, Laurent François et son ami Jean-François Mendez reviennent d'un bal organisé au Grand Hôtel de Mostaganem ; Laurent François a 22 ans, il est libéré du service militaire depuis 6 mois, Jean-François Mendez est son cadet de 18 mois.
Tous deux habitent Picard, petit village du Dahra situé à 70 kms de Mostaganem. Plutôt que prendre la route principale, ils décident d'emprunter la route de l'intérieur qui est un peu plus longue mais en meilleur état ; cette route passe devant la ferme Monsonégo.
Arrivés à hauteur de la ferme Monsonégo, les deux amis voient surgir dans le faisceau de la 4 CV un homme vêtu d'un tricot de peau et d'un slip qui agite ses bras de façon désordonnée en criant : "au secours ! au secours ! ".
A l'instant où Jean-François Mendez ouvre la portière des coups de feu claquent ; une balle fait éclater le pare-brise et une autre fait sauter la vitre de la portière avant gauche ; Laurent François a été touché à la tête.
L'homme hurle d'avertir la gendarmerie de Cassaigne qui est tout proche mais qui contraint à un détour. D'autres coups de feu claquent et contraignent les deux amis à reprendre la route pour se rendre à Cassaigne.
Tous deux ignorent que la gendarmerie est, elle-même, la cible de terroristes qui s'apprêtent à l'attaquer.
En quelques minutes les deux jeunes gens arrivent devant la gendarmerie.
Le demi-groupe de soutien de Belhamiti se dissimula alors dans le fossé bordant la route.
Belkoniène et Tehar de leur côté, de peur d'être surpris eux aussi, cherchèrent à se cacher derrière les bâtiments de la gendarmerie ; ils y retrouvèrent Saharaoui Abdelkader qui leur donna l'ordre de se porter en avant et de tirer sur les arrivants.
Pendant plusieurs minutes qui durent une éternité, les deux amis tambourinent en hurlant à pleins poumons. Plusieurs minutes s'écoulent sans que quiconque n'intervienne.
Belkoniène et Tehar, en position de tireurs immédiatement derrière la clôture en fil de fer de la gendarmerie, à une vingtaine de mètres environ de Laurent François et de Mendez Jean-François, tirèrent chacun un coup de feu.
Laurent pousse un cri et s'écroule devant Jean-François qui continue à cogner sur la porte de la gendarmerie.
Le gardien de prison réveillé par les cris et coups de feu a allumé la rue.
Il est 23h.30 ; Laurent François est à terre, râlant, crachant du sang ; une balle lui a fracassé le crâne.
Les gendarmes sont toujours inexistants. Jean-François Mendez se précipite chez le docteur Gilbert qui s'habille promptement et se rend immédiatement sur les lieux du drame.
La cour de la caserne est allumée mais la porte de la gendarmerie est toujours fermée. Laurent François, le malheureux, est là inanimé, baignant dans une large mare de sang. L'infortuné jeune homme est toujours en vie mais il rendra son dernier soupir à la clinique.
Un gendarme, revolver à la main, se décidera à sortir après de nouveaux appels de Jean-François Mendez et du docteur Gilbert.
L'intervention de ses deux jeunes gens aura fait échouer l'attaque prévue de la gendarmerie et ainsi sans nul doute sauver bien des vies ; devant cet échec les terroristes s'enfuirent et se replièrent au lieu-dit " La pierre Zerouki ".
De même qu'ils ne purent faire sauter le transformateur électrique de Ouillis qui alimentait toute la région du Dahra.
Les terroristes sont arrêtés quelques jours plus tard ; leur chef est tué lors de leur appréhension.
Les gendarmes, quant à eux, firent tous l'objet de mutations sans qu'un motif ne soit évoqué ; et pour cause !
De même on n'entendra plus parler de Cassaigne…………jusqu'au jour du procès des assassins de Laurent François le 23 Juillet 1955.
Le verdict de la Cour d'Assises de Mostaganem fut prononcé le 24 juillet 1955
Condamnés à la peine capitale : Belkoniène Taïeb, Tehar Ahmed et Saharoui Abdelkader ; Travaux forcés à perpétuité : Belhamiti ;
20 ans de travaux forcés : Chouarfia, Belkoniène Mohamed.
Ainsi périt dans l'indifférence générale un jeune Français d'Algérie, Laurent François né un 6 Février 1932, assassiné un 31 Octobre 1954 à 23h.30, qui n'hésita pas à se détourner de sa route pour alerter les autorités d'attaques
Ce n'est qu'en 2007 que Laurent François eut les Honneurs de la Nation et fut reconnu Mort pour la France.
Le rappel de ce tragique évènement démontre que les Français d'Algérie étaient déjà des " Français entièrement à part ".
Le malheureux Guy Monnerot, arrivé depuis tout juste quelques semaines n'eut ni le temps de découvrir ce pays qu'il commençait à aimer, ni exercer sa profession d'instituteur auprès des enfants du Bled.
Il fut assassiné à 7h.30 ce matin du 1er Novembre 1954 en même temps que le Caïd Hadj Sadock qui tenta de s'interposer
HASARD DE L,HISTOIRE
Sous les ordres du Général Jouhaud un maquis est créé dans cette zone du Dahra en Mars 1962 ; il opére sur toute la région de Lapasset-Ouillis-Picard-Bosquet et prendra la désignation de " Commando Dahra " ; sa mission fut de prendre la suite des forces de l'ordre contraintes de ranger les armes de par les accords déviants.
Témoignage de Jean-François MENDEZ, rescapé de l'attentat de Cassaigne
Dimanche 31 octobre 1954 ; comme d'habitude je suis avec mon copain FRANCOIS Laurent, âgé de 22 ans. Nous décidons d'aller danser à Mostaganem qui se situe à environ 75 kilomètres de Picard ; nous avons appris qu'il y avait un bal au " grand hôtel " où nous avions rendez-vous avec des copines habitant Mostaganem.
Comme l'ambiance ne nous plaisait pas, nous décidons de revenir sur Picard.
Nous raccompagnons les deux copines avec lesquelles nous étions et nous prenons la route pour revenir chez nous..
Laurent est au volant de sa 4 CV et décide, plutôt que longer la côte, emprunter la route un peu plus longue de 2 kilomètres qui passe par Cassaigne.
Nous roulons tranquillement lorsque soudain, à la sortie de Ouillis en direction de Cassaigne, nous apercevons un homme en sous-vêtements, en bordure d'une rangée de vignes. L'homme qui ne bouge pas nous fait des grands signes. Laurent s'arrête à sa hauteur et j'ouvre ma portière ; nous avons tout juste le temps d'entendre l'homme nous crier d'aller chercher du secours que des coups de feu résonnent dans la nuit ; le pare-brise de la 4 CV vole en éclats ainsi que la vitre de la portière du côté de Laurent. Je crie à Laurent de démarrer, il s'exécute et nous repartons en trombe. Nous étions complètement hébétés et ne réalisions pas ce qui nous arrivait. Je m'aperçois que Laurent à du sang sur le côté gauche du front ; je lui donne un mouchoir et, tout en conduisant, s'éponge le front du sang qui coule encore. Je lui redonne un second mouchoir. Nous décidons d'aller avertir la gendarmerie de Cassaigne. Nous arrivons en trombe sur la petite place devant la gendarmerie. Nous ne prenons pas la peine de refermer nos portières ni d'éteindre nos feux. Laurent a immobilisé le véhicule à quelques mètres de l'entrée de la gendarmerie.
Je m'inquiète de la blessure de Laurent qui me rassure en m'indiquant que çà va. Nous arrivons devant l'immense porte imposante de la gendarmerie et nous nous mettons, tous deux, à tambouriner, à hurler, à tirer sur la chaîne qui actionne la cloche, personne ne répond. Soudain des coups de feu ; Laurent s'écroule en arrière. Moi, je me retrouve par terre ; je continue à asséner des grands coups de pied dans la porte. C'est à ce moment-là que je vois, dans la rue, des lumières s'allumer dans un grand bâtiment qui se trouve être la prison.
Je porte mon regard sur Laurent qui ne bouge pas ; j'appelle au secours mais personne ne répond. Je décide de m'enfuir et, prenant mes jambes à mon cou, je dévale une pelouse et tombe nez à nez sur un gardien de nuit qui dirige son fusil dans ma direction. Je parviens à lui expliquer ce qui se passe et lui demande de contacter un docteur pour Laurent ; un autre homme, un second garde nuit, arrive en titubant et nous dit qu'il vient de se faire attaquer et que ses agresseurs lui ont volé son fusil. Une autre personne, qui apparaît en haut du talus avec une lampe torche à la main, nous demande ce qui se passe. Je lui réponds que nous avons besoin d'un docteur pour mon copain qui est blessé et qui gît devant la porte de la gendarmerie.
Nous courons chez le docteur Guilbert sans prendre le temps de donner plus d'explications au dernier arrivant. Les coups de feu ont cessé.
Le docteur qui a été réveillé par tout le bruit nous ouvre immédiatement et, après que je lui ai expliqué ce qui était arrivé, nous indique qu'il se rend immédiatement au chevet de mon copain.
Nous retournons devant la gendarmerie et recognions à la porte d'entrée ; nous actionnons également les klaxons des voitures. Enfin la porte s'ouvre et deux gendarmes apparaissent. De nouveau j'explique ce qui nous est arrivé. Le docteur est en train d'examiner Laurent et demande aux gendarmes d'appeler du secours.
Les gendarmes ont réveillé tout le monde ; même les chiens dormaient.
Le docteur qui a fait un premier diagnostic qui n'est pas très rassurant demande aux gendarmes d'avertir les autorités.
Les gendarmes se mettent au travail mais il n'y a plus de téléphone. Toutes les lignes téléphoniques ont été coupées. Le seul contact reste la radio ; il est presque 2 heures du matin. Il faudra attendra l'heure de vacation avec la gendarmerie de Mostaganem.
Le chauffeur de l'Administrateur arrive avec un fourgon qui servira d'ambulance au transport de Laurent, toujours inanimé. Le docteur décide de transporter Laurent à l'hôpital de Mostaganem. Malgré les efforts du chauffeur qui mettra tout en œuvre pour arriver très vite, Laurent succombera avant même son arrivée à l'hôpital.
Quand à moi je reste à la gendarmerie afin d'y être interrogé. Les gendarmes ont enfin la vacation avec Mostaganem qui met en alerte toute la région.
Cassaigne était, administrativement, le chef-lieu de 5 communes : Bosquet, Cassaigne, Lapasset, Picard et Ouillis. Le village le plus éloigné était Picard qui se situait à environ 35 kilomètres de Cassaigne.
Il était déjà tard lorsque un gendarme me propose d'aller me reposer chez lui. Son épouse me propose leur propre lit ; je m'allonge et tente de dormir. Tous ces évènements passent sans cesse devant mes yeux et je pense surtout à " Lolo ", mais le sommeil me gagne. A mon réveil, le jour est déjà levé. Je prends un café que la femme du gendarme m'a fait et je rejoins le bureau des gendarmes qui m'apprennent le décès de Laurent. Ils reprennent leur interrogatoire lorsque la femme du gendarme chez lequel je me suis reposé rentre dans le bureau et demande à son mari de venir voir quelque chose. Le gendarme et son chef lui emboîtent le pas et reviennent presque aussitôt. Ils décident de faire une inspection autour de la gendarmerie et là ils découvrent beaucoup d'empreintes dans les champs qui longent les bâtiments, des échelles, des douilles de balles.
Sur le toit ils relèvent également des empreintes d'individus qui, visiblement, s'apprêtaient à attaquer la gendarmerie. Les chiens qui ne s'étaient pas manifesté avaient été endormis.
En fait, la femme du gendarme qui était intervenue s'était rendue compte qu'un des barreaux de la fenêtre de la chambre dans laquelle je m'étais reposé avait été sectionné par une balle. Personne n'avait rien entendu.
Les gendarmes avaient-ils réalisé que notre intervention avait déjoué l'attaque qui leur était destinée et que, sans aucun doute, avait permis d'épargner leurs vies et celles de leurs
familles ?
A présent, l'alerte était donnée un peu partout. Les gendarmes contactèrent ceux de Picard qui eurent en charge d'aviser le Maire. C'est ce dernier qui avertit mes parents et eut la pénible tâche d'avertir ceux de Laurent.
Dans le courant de la matinée, les renseignements arrivaient d'un peu partout. L'homme que nous avions vu sur le bord de la route et qui nous avait demandé du secours était le commis de la ferme MONSONEGO. Heureusement il n'avait rien eu excepté une peur terrible. Les terroristes avaient tenté de faire sauter le transformateur électrique de Ouillis qui alimentait tout le Dahra. Dans l'obscurité, toute la région pouvait être une proie facile pour les terroristes.
En fin de matinée, mon père, accompagné de monsieur Vernier Maire de Picard, vint me chercher ; le Maire se rapprocha de l'Administrateur afin de lui demander des renseignements.
Nous arrivâmes à Picard où l'émotion était grande dans l'après-midi.
Pendant plusieurs mois, après ce drame qui avait chamboulé ma vie, je vécus un cauchemar. Je ne dormais plus la nuit car je revoyais sans cesse la scène. Je fus contraint de dormir dans la chambre de mes parents.
Les obsèques de Laurent eurent lieu le 3 ou le 4 novembre. Tout Picard était là, les villages voisins également étaient venus rendre un dernier hommage à cet enfant du pays de 22 ans. Beaucoup de monde ; mais pas un seul officiel, pas une seule autorité n'assista à ses obsèques.
Le lundi 8 novembre, dans le courant de la matinée, le Maire - monsieur Vernier - recevait un appel téléphonique de Cassaigne ; il était informé qu'une reconstitution de l'attentat devait avoir lieu dans l'heure, qu'il devait m'aviser que j'étais attendu pour cette reconstitution.
Le Maire contacta mon père. Comme nous n'avions pas de voiture, monsieur Vernier, le Maire, nous proposa de nous amener. Mon père exigea une escorte car nous avions environ une heure de route. Cela lui fût refusé et de ce fait, je n'ai pu assister à cette reconstitution. Les terroristes avaient été arrêtés quelques jours plus tôt, leur chef, lui, avait été abattu.
Lors de cette reconstitution, un gendarme qui n'avait pas apprécié l'attitude des autorités indiqua à un journaliste présent, monsieur Palacio de l'ECHO-SOIR, qu'il était inadmissible que le témoin principal ne soit pas présent.
Sitôt la reconstitution achevée, monsieur Palacio accompagné de son chauffeur et photographe, monsieur Gagliardo, ont pris la direction de Picard et sont venus me voir à la maison.
Lors de cette reconstitution, l'on se rendit compte qu'il y avait encore sur le portail de la gendarmerie des petits morceaux de cuir chevelu et des mèches de cheveux de Laurent. La balle qui m'avait été destinée était plantée dans la porte.
Après avoir eu l'autorisation de mon père de m'interroger sur les faits, ils publièrent leur article le 9 novembre.
Ce furent les seules personnes qui s'inquiétèrent du drame de Cassaigne.
Dans le mois qui a suivi, presque tous les gendarmes ont été déplacés. Aucun motif n'a été communiqué.


photo de Laurent François

 

Mis en page le 30/10/2022 par RP