LA TOUSSAINT ROUGE - Mort de Laurent François
Par Régis Guillem
Témoignage côté F.L.N.
Soixante huit ans se sont écoulés depuis le déclenchement
de la guerre de libération nationale et le moudjahid Belhamiti
Mohammed, dit Bendhiba, âgé aujourd'hui de 82 ans, se souvient
encore des menus détails du lancement des premiers tirs, la nuit
du 31 octobre au 1er novembre 1954, dans la région du Dahra,
à Mostaganem, à une heure du rendez-vous convenu pour
le déclenchement de la Révolution.
a participation de Mostaganem dans le déclenchement de la guerre
de libération nationale n'a pas été fortuite, témoigne-t-il,
signalant que ce rendez-vous avait été préparé
avec soin durant deux mois. Quelques militants dont les chahid Bordji
Omar, Benabdelmalek Ramdane, venu de l'Est du pays (Constantine), responsable
à l'époque de l'organisation, et Belhamiti Mohammed, étaient
chargés de la préparation d'une opération qui devait
se dérouler dans la zone de Sidi Ali (ex-Cassaigne), et qui s'était
soldée par un mort dans les rangs des forces coloniales.
Benhamiti Mohamed, né le 17 mars 1932 à Sidi Ali, se souvient
de sa contribution, aux cotés d'un groupe de Moudjahidine, à
la préparation de la première opération dans le
Dahra. Cette préparation, se rappelle-t-il, a commencé
au mois de septembre 1954. Benabdelmalek Ramdane avait été
alors envoyé à Mostaganem et dépêché
au douar de Ouled Hadj, dans la localité de Ouilis, baptisée
actuellement du nom du moudjahid Bordji Omar.
Selon le témoignage de Bendhiba, le moudjahid Bordji Omar avait
tenu avec lui une réunion de préparation pour recenser
le nombre de militants dans la région. Au profit de cette rencontre,
il sera mis en contact avec Benabdelmalek Ramdane, fin septembre, à
la gare ferroviaire de Mostaganem.
"Nous avons abordé la question de la collecte de fonds pour
acheter des armes de Tanger (Maroc)", se souvient M. Belhamiti.
Les réunions se sont succédé pour informer les
militants, estimés alors à 306, et leur demander de se
préparer au déclenchement de l'action armée.
Dans le sillage de ces préparatifs, Larbi Ben M'hidi arriva le
2 octobre 1954 dans la localité de Hadjadj (ex Bosquet) où
il rencontra Bordji Omar et des militants, les informant que l'heure
"H" du déclenchement de la Révolution approchait,
avant de rejoindre Oran.
Les responsables des cellules militantes, dont Benabdelmalek Ramdane,
Bordji Omar, Benaroum Hamou (Ouilis) Sebaa Miloud, Bennadjar Ahmed (Hadjadj),
Belhamiti Mohammed (Sidi Ali), Ouadani Youcef Ould Zine, propriétaire
de l'abri, situé à l'Est du village Ouilis, se sont rencontrés
le mercredi 27 octobre 1954.
Benabdelmalek Ramdane les informa de la date du déclenchement
de la Révolution armée. Les objectifs et les cibles ont
été fixés, notamment l'objectif principal du groupe
de Sidi Ali, conduit par Bendhiba, et qui était d'attaquer la
brigade de la gendarmerie française de cette localité.
Celle-ci est composée de 4 gendarmes français et un cinquième,
un musulman, un certain Bacha Hussein, originaire de la région
de Kabylie et qui fournissait à Belhamiti toutes les informations
sur la brigade, les armes et les munitions, entre autres.
Benabdelmalek Ramdane a décidé, sur proposition de Belhamiti,
de la mise en place du poste de commandement près de la zone
de Djebel Chorfa à Achâacha où se trouvait une cellule
composée de 13 militants non concernés par les opérations
programmées. Leur rôle étant d'attendre l'arrivée
de Benabdelmalek Ramdane avant le lancement des premiers tirs du 1er
novembre 1954.
L'attaque de la brigade de gendarmerie de Sidi Ali (Cassaigne)
Fort de ses 27 militants, le groupe de Bendhiba s'est dirigé,
cette nuit là, vers la brigade en se scindant en deux groupes.
Le premier, composé de quatre militants, dirigé par Sahraoui
Abdelkader dit Mihoub, s'est positionné à l'entrée
de la brigade. Le deuxième groupe de quatre autres éléments,
dirigé par Belhamiti Mohammed, fut chargé de sauter par
dessus le mur et d'ouvrir les portes afin de s'accaparer des armes.
Pendant ce temps là, un autre groupe surveillait la brigade de
la gendarmerie et un autre s'occupa de couper les fils téléphoniques
de la brigade et ceux reliant Hadjadj et Sidi Ali.
Par "pur hasard", le groupe de Sidi Ali a ouvert le feu avant
l'heure "H" fixée pour le déclenchement de la
guerre de libération. Ses membres ont été surpris,
une demi-heure avant minuit, par l'arrêt d'une voiture à
l'entrée du groupement de gendarmerie. Sahraoui Abdelkader a
alors tiré une balle tuant un élément de la brigade
nommé Laurent et se retira avec ses compagnons au lieu dit "Si
Ahmed Zerrouki", sur le chemin menant à la ville de Tazghit.
Le même véhicule avait été auparavant ciblé
par le groupe de Bosquet, lors de l'attaque de la ferme "Monsenego",
sur le chemin reliant Ouilis et Bosquet, avant l'heure H. Doual Miloud
avait ordonné d'ouvrir le feu sur eux, blessant l'un d'eux. Le
véhicule s'était, ensuite, dirigé rapidement vers
la brigade de gendarmerie de Sidi Ali.
Le 2 novembre 1954, Belhamiti Mohammed fut arrêté après
un guet-apens dressé par les forces coloniales, à la suite
d'une série d'arrestations qu'a connues la région du Dahra
et qui a abouti à l'arrestation de 150 personnes, dont 130 militants.
Le groupe d'Achâacha, constitué de 13 combattants, n'a
été arrêté, quant à lui, qu'au bout
de deux mois.
Les militants arrêtés, dont Belhamiti Mohammed, ont été
transférés à la prison de Mostaganem où
ils ont été torturés. Une peine de réclusion
à perpétuité a été prononcée
à l'encontre de Mohammed Belhamiti, le 19 juin 1955. Il fut transféré
à la prison civile d'Oran puis à Berrouaghia et El Harrach.
Il a été relâché le 4 mai 1962.
Benabdelmalek Ramdane, quant à lui, est tombé au champ
d'honneur le 4 novembre 1954 dans la forêt proche du village d'Ouled
Sidi Larbi après un violent accrochage avec les forces coloniales.
Son compagnon, Doual Miloud, a subi de graves blessures et fut torturé.
Il a écopé de la prison à vie et de 20 ans de travaux
forcés. Sorti de prison en 1962, le moudjahid Douali est décédé
il y a quelques années.
Parmi un groupe de 30 militants qui ont mis en exécution l'opération
d'attaque de la brigade de gendarmerie de Sidi Ali, trois moudjahid
seulement sont toujours en vie : Belhamiti Mohammed, Graoui Abdelkader
et Mehantal Afif.
Mémoire
..ne nous abandonne pas
Dans la nuit du 31 Octobre au 1er Novembre 1954 plusieurs attentats
étaient perpétrés en une trentaine de points du
territoire Algérien.
Soixante dix attentats furent commis parmi lesquels plusieurs victimes
civiles européennes et musulmanes.
La Toussaint rouge fut le nom donné à cette vague d'attentats,
jour de la fête Catholique de la Toussaint.
L'histoire a retenu que la toute première victime de cette Toussaint
Rouge fut ce jeune instituteur Métropolitain, Guy Monnerot, tout
fraichement arrivé de Métropole afin d'y enseigner dans
le Bled.
Bien que cet assassinat ait mérité d'être largement
diffusé pour sensibiliser l'opinion, notamment Métropolitaine,
il n'en reste pas moins que cette médiatisation ne devait en
aucun cas occulter sciemment les 3 autres victimes civiles assassinées
bien avant Guy Monnerot.
Du reste la médiatisation du meurtre de Guy Monnerot ouvrit béante
la porte aux détracteurs de la présence française
en Algérie qui gangrénèrent l'opinion métropolitaine
quant à sa souveraineté et, par la suite, l'envoi des
troupes du Contingent.
Depuis plusieurs années la vérité tente de s'installer,
mais en vain ; l'histoire continue à poser sa chape de plomb
sur les réalités.
Ainsi 3 jeunes Français d'Algérie ne firent l'objet que
'un contre-filet dans la presse.
Dès le début 2000 j'ai entrepris de relater l'histoire
de Laurent François, ce jeune Mostaganémois assassiné
dans des conditions abominables, le 31 Octobre 1954 à 23h.30,
devant une Gendarmerie sourde aux appels de détresse.
Je pus recueillir et reprendre l'historique de cet évènement
grâce au témoin, compagnon de Laurent François,
Jean-François Mendez.
Jean-François Mendez est cousin germain de mon épouse
; Lors d'une visite nous avons évoqué cet attentat auquel
il avait échappé miraculeusement.
Dès lors je le décidai, malgré quelques réticences,
à lui faire évoquer cette tragique soirée afin
de rendre hommage à son ami Laurent François dont personne
n'évoquait son assassinat, ni son acte héroïque.
Dès 2002 plusieurs sites accordèrent crédit à
ce rappel : Site Algérie Française, Pieds Noirs d'Hier
et d'aujourd'hui ; la Seybouse.
Les faits et témoignages ainsi furent repris par divers compatriotes
et association.
A Oran, il est 0h20, lorsque Georges-Samuel Azoulay, chauffeur de taxi
prend en charge un musulman pour le conduire à Eckmühl ;
en cours de route le client demande un changement d'itinéraire
vers la poudrière. Azoulay refuse ; le client l'abat de trois
balles, jette le corps sans vie et s'empare du véhicule. L'assassin
est arrêté quelques semaines plus tard dans un douar près
de St-Denis du Sig. Cet assassinat sera considéré comme
un fait divers de droit commun.
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre à 1h.30, le garde-forestier
François Braun est attaqué dans la maison forestière
de la Mare d' Eau (entre Zahana et Oggaz ; il refuse de remettre son
arme ; il est abattu par Ahmed Zabana qui est arrêté le
8 novembre 1954 et guillotiné à la prison de Barbe-Rousse
le 19 juin 1956.
François Braun était le beau-frère de l'oncle de
Laurent François.
Laurent François ce jeune homme de 22 ans tout juste libéré
de son service militaire qui plutôt que s'enfuir fit un détour
pour alerter les autorités militaires.
CASSAIGNE, nuit du 31 Octobre au 1er Novembre 1954
Ce dimanche 31 octobre 1954, à la tombée de la nuit, un
groupe d'hommes sous les ordres de Sahraoui et Belhamiti se réunit
au lieu dit " Oued Abid ". Sahraoui dispose d'armes de guerre
(3 carabines italiennes, un fusil mauser et des munitions) qui lui ont
été procurées par Bordji Amar. Cette réunion
a pour but l'organisation d'une attaque qui doit être déclenchée
à une heure du matin.
Tous se réunissaient vers le centre de Cassaigne ; Belhamiti
prenait la tête d'un demi-groupe composé de Mehantal, Belkoniène,
Chouarfia qui devaient se poster légèrement au sud et
à l'Est des bâtiments de la gendarmerie.
L'autre demi groupe sous la direction de Sahraoui Abdelkader et composé
de Belkoniène Taïeb, Tehar Ahmed et Beldjilali Youssef allait
par l'Ouest s'approcher de la cour extérieure de la gendarmerie.
Pendant que les terroristes préparent leur embuscade, Laurent
François et son ami Jean-François Mendez reviennent d'un
bal organisé au Grand Hôtel de Mostaganem ; Laurent François
a 22 ans, il est libéré du service militaire depuis 6
mois, Jean-François Mendez est son cadet de 18 mois.
Tous deux habitent Picard, petit village du Dahra situé à
70 kms de Mostaganem. Plutôt que prendre la route principale,
ils décident d'emprunter la route de l'intérieur qui est
un peu plus longue mais en meilleur état ; cette route passe
devant la ferme Monsonégo.
Arrivés à hauteur de la ferme Monsonégo, les deux
amis voient surgir dans le faisceau de la 4 CV un homme vêtu d'un
tricot de peau et d'un slip qui agite ses bras de façon désordonnée
en criant : "au secours ! au secours ! ".
A l'instant où Jean-François Mendez ouvre la portière
des coups de feu claquent ; une balle fait éclater le pare-brise
et une autre fait sauter la vitre de la portière avant gauche
; Laurent François a été touché à
la tête.
L'homme hurle d'avertir la gendarmerie de Cassaigne qui est tout proche
mais qui contraint à un détour. D'autres coups de feu
claquent et contraignent les deux amis à reprendre la route pour
se rendre à Cassaigne.
Tous deux ignorent que la gendarmerie est, elle-même, la cible
de terroristes qui s'apprêtent à l'attaquer.
En quelques minutes les deux jeunes gens arrivent devant la gendarmerie.
Le demi-groupe de soutien de Belhamiti se dissimula alors dans le fossé
bordant la route.
Belkoniène et Tehar de leur côté, de peur d'être
surpris eux aussi, cherchèrent à se cacher derrière
les bâtiments de la gendarmerie ; ils y retrouvèrent Saharaoui
Abdelkader qui leur donna l'ordre de se porter en avant et de tirer
sur les arrivants.
Pendant plusieurs minutes qui durent une éternité, les
deux amis tambourinent en hurlant à pleins poumons. Plusieurs
minutes s'écoulent sans que quiconque n'intervienne.
Belkoniène et Tehar, en position de tireurs immédiatement
derrière la clôture en fil de fer de la gendarmerie, à
une vingtaine de mètres environ de Laurent François et
de Mendez Jean-François, tirèrent chacun un coup de feu.
Laurent pousse un cri et s'écroule devant Jean-François
qui continue à cogner sur la porte de la gendarmerie.
Le gardien de prison réveillé par les cris et coups de
feu a allumé la rue.
Il est 23h.30 ; Laurent François est à terre, râlant,
crachant du sang ; une balle lui a fracassé le crâne.
Les gendarmes sont toujours inexistants. Jean-François Mendez
se précipite chez le docteur Gilbert qui s'habille promptement
et se rend immédiatement sur les lieux du drame.
La cour de la caserne est allumée mais la porte de la gendarmerie
est toujours fermée. Laurent François, le malheureux,
est là inanimé, baignant dans une large mare de sang.
L'infortuné jeune homme est toujours en vie mais il rendra son
dernier soupir à la clinique.
Un gendarme, revolver à la main, se décidera à
sortir après de nouveaux appels de Jean-François Mendez
et du docteur Gilbert.
L'intervention de ses deux jeunes gens aura fait échouer l'attaque
prévue de la gendarmerie et ainsi sans nul doute sauver bien
des vies ; devant cet échec les terroristes s'enfuirent et se
replièrent au lieu-dit " La pierre Zerouki ".
De même qu'ils ne purent faire sauter le transformateur électrique
de Ouillis qui alimentait toute la région du Dahra.
Les terroristes sont arrêtés quelques jours plus tard ;
leur chef est tué lors de leur appréhension.
Les gendarmes, quant à eux, firent tous l'objet de mutations
sans qu'un motif ne soit évoqué ; et pour cause !
De même on n'entendra plus parler de Cassaigne
jusqu'au
jour du procès des assassins de Laurent François le 23
Juillet 1955.
Le verdict de la Cour d'Assises de Mostaganem fut prononcé le
24 juillet 1955
Condamnés à la peine capitale : Belkoniène Taïeb,
Tehar Ahmed et Saharoui Abdelkader ; Travaux forcés à
perpétuité : Belhamiti ;
20 ans de travaux forcés : Chouarfia, Belkoniène Mohamed.
Ainsi périt dans l'indifférence générale
un jeune Français d'Algérie, Laurent François né
un 6 Février 1932, assassiné un 31 Octobre 1954 à
23h.30, qui n'hésita pas à se détourner de sa route
pour alerter les autorités d'attaques
Ce n'est qu'en 2007 que Laurent François eut les Honneurs de
la Nation et fut reconnu Mort pour la France.
Le rappel de ce tragique évènement démontre que
les Français d'Algérie étaient déjà
des " Français entièrement à part ".
Le malheureux Guy Monnerot, arrivé depuis tout juste quelques
semaines n'eut ni le temps de découvrir ce pays qu'il commençait
à aimer, ni exercer sa profession d'instituteur auprès
des enfants du Bled.
Il fut assassiné à 7h.30 ce matin du 1er Novembre 1954
en même temps que le Caïd Hadj Sadock qui tenta de s'interposer
HASARD DE L,HISTOIRE
Sous les ordres du Général Jouhaud un maquis est créé
dans cette zone du Dahra en Mars 1962 ; il opére sur toute la
région de Lapasset-Ouillis-Picard-Bosquet et prendra la désignation
de " Commando Dahra " ; sa mission fut de prendre la suite
des forces de l'ordre contraintes de ranger les armes de par les accords
déviants.
Témoignage de Jean-François MENDEZ, rescapé de
l'attentat de Cassaigne
Dimanche 31 octobre 1954 ; comme d'habitude je suis avec mon copain
FRANCOIS Laurent, âgé de 22 ans. Nous décidons d'aller
danser à Mostaganem qui se situe à environ 75 kilomètres
de Picard ; nous avons appris qu'il y avait un bal au " grand hôtel
" où nous avions rendez-vous avec des copines habitant Mostaganem.
Comme l'ambiance ne nous plaisait pas, nous décidons de revenir
sur Picard.
Nous raccompagnons les deux copines avec lesquelles nous étions
et nous prenons la route pour revenir chez nous..
Laurent est au volant de sa 4 CV et décide, plutôt que
longer la côte, emprunter la route un peu plus longue de 2 kilomètres
qui passe par Cassaigne.
Nous roulons tranquillement lorsque soudain, à la sortie de Ouillis
en direction de Cassaigne, nous apercevons un homme en sous-vêtements,
en bordure d'une rangée de vignes. L'homme qui ne bouge pas nous
fait des grands signes. Laurent s'arrête à sa hauteur et
j'ouvre ma portière ; nous avons tout juste le temps d'entendre
l'homme nous crier d'aller chercher du secours que des coups de feu
résonnent dans la nuit ; le pare-brise de la 4 CV vole en éclats
ainsi que la vitre de la portière du côté de Laurent.
Je crie à Laurent de démarrer, il s'exécute et
nous repartons en trombe. Nous étions complètement hébétés
et ne réalisions pas ce qui nous arrivait. Je m'aperçois
que Laurent à du sang sur le côté gauche du front
; je lui donne un mouchoir et, tout en conduisant, s'éponge le
front du sang qui coule encore. Je lui redonne un second mouchoir. Nous
décidons d'aller avertir la gendarmerie de Cassaigne. Nous arrivons
en trombe sur la petite place devant la gendarmerie. Nous ne prenons
pas la peine de refermer nos portières ni d'éteindre nos
feux. Laurent a immobilisé le véhicule à quelques
mètres de l'entrée de la gendarmerie.
Je m'inquiète de la blessure de Laurent qui me rassure en m'indiquant
que çà va. Nous arrivons devant l'immense porte imposante
de la gendarmerie et nous nous mettons, tous deux, à tambouriner,
à hurler, à tirer sur la chaîne qui actionne la
cloche, personne ne répond. Soudain des coups de feu ; Laurent
s'écroule en arrière. Moi, je me retrouve par terre ;
je continue à asséner des grands coups de pied dans la
porte. C'est à ce moment-là que je vois, dans la rue,
des lumières s'allumer dans un grand bâtiment qui se trouve
être la prison.
Je porte mon regard sur Laurent qui ne bouge pas ; j'appelle au secours
mais personne ne répond. Je décide de m'enfuir et, prenant
mes jambes à mon cou, je dévale une pelouse et tombe nez
à nez sur un gardien de nuit qui dirige son fusil dans ma direction.
Je parviens à lui expliquer ce qui se passe et lui demande de
contacter un docteur pour Laurent ; un autre homme, un second garde
nuit, arrive en titubant et nous dit qu'il vient de se faire attaquer
et que ses agresseurs lui ont volé son fusil. Une autre personne,
qui apparaît en haut du talus avec une lampe torche à la
main, nous demande ce qui se passe. Je lui réponds que nous avons
besoin d'un docteur pour mon copain qui est blessé et qui gît
devant la porte de la gendarmerie.
Nous courons chez le docteur Guilbert sans prendre le temps de donner
plus d'explications au dernier arrivant. Les coups de feu ont cessé.
Le docteur qui a été réveillé par tout le
bruit nous ouvre immédiatement et, après que je lui ai
expliqué ce qui était arrivé, nous indique qu'il
se rend immédiatement au chevet de mon copain.
Nous retournons devant la gendarmerie et recognions à la porte
d'entrée ; nous actionnons également les klaxons des voitures.
Enfin la porte s'ouvre et deux gendarmes apparaissent. De nouveau j'explique
ce qui nous est arrivé. Le docteur est en train d'examiner Laurent
et demande aux gendarmes d'appeler du secours.
Les gendarmes ont réveillé tout le monde ; même
les chiens dormaient.
Le docteur qui a fait un premier diagnostic qui n'est pas très
rassurant demande aux gendarmes d'avertir les autorités.
Les gendarmes se mettent au travail mais il n'y a plus de téléphone.
Toutes les lignes téléphoniques ont été
coupées. Le seul contact reste la radio ; il est presque 2 heures
du matin. Il faudra attendra l'heure de vacation avec la gendarmerie
de Mostaganem.
Le chauffeur de l'Administrateur arrive avec un fourgon qui servira
d'ambulance au transport de Laurent, toujours inanimé. Le docteur
décide de transporter Laurent à l'hôpital de Mostaganem.
Malgré les efforts du chauffeur qui mettra tout en uvre
pour arriver très vite, Laurent succombera avant même son
arrivée à l'hôpital.
Quand à moi je reste à la gendarmerie afin d'y être
interrogé. Les gendarmes ont enfin la vacation avec Mostaganem
qui met en alerte toute la région.
Cassaigne était, administrativement, le chef-lieu de 5 communes
: Bosquet, Cassaigne, Lapasset, Picard et Ouillis. Le village le plus
éloigné était Picard qui se situait à environ
35 kilomètres de Cassaigne.
Il était déjà tard lorsque un gendarme me propose
d'aller me reposer chez lui. Son épouse me propose leur propre
lit ; je m'allonge et tente de dormir. Tous ces évènements
passent sans cesse devant mes yeux et je pense surtout à "
Lolo ", mais le sommeil me gagne. A mon réveil, le jour
est déjà levé. Je prends un café que la
femme du gendarme m'a fait et je rejoins le bureau des gendarmes qui
m'apprennent le décès de Laurent. Ils reprennent leur
interrogatoire lorsque la femme du gendarme chez lequel je me suis reposé
rentre dans le bureau et demande à son mari de venir voir quelque
chose. Le gendarme et son chef lui emboîtent le pas et reviennent
presque aussitôt. Ils décident de faire une inspection
autour de la gendarmerie et là ils découvrent beaucoup
d'empreintes dans les champs qui longent les bâtiments, des échelles,
des douilles de balles.
Sur le toit ils relèvent également des empreintes d'individus
qui, visiblement, s'apprêtaient à attaquer la gendarmerie.
Les chiens qui ne s'étaient pas manifesté avaient été
endormis.
En fait, la femme du gendarme qui était intervenue s'était
rendue compte qu'un des barreaux de la fenêtre de la chambre dans
laquelle je m'étais reposé avait été sectionné
par une balle. Personne n'avait rien entendu.
Les gendarmes avaient-ils réalisé que notre intervention
avait déjoué l'attaque qui leur était destinée
et que, sans aucun doute, avait permis d'épargner leurs vies
et celles de leurs
familles ?
A présent, l'alerte était donnée un peu partout.
Les gendarmes contactèrent ceux de Picard qui eurent en charge
d'aviser le Maire. C'est ce dernier qui avertit mes parents et eut la
pénible tâche d'avertir ceux de Laurent.
Dans le courant de la matinée, les renseignements arrivaient
d'un peu partout. L'homme que nous avions vu sur le bord de la route
et qui nous avait demandé du secours était le commis de
la ferme MONSONEGO. Heureusement il n'avait rien eu excepté une
peur terrible. Les terroristes avaient tenté de faire sauter
le transformateur électrique de Ouillis qui alimentait tout le
Dahra. Dans l'obscurité, toute la région pouvait être
une proie facile pour les terroristes.
En fin de matinée, mon père, accompagné de monsieur
Vernier Maire de Picard, vint me chercher ; le Maire se rapprocha de
l'Administrateur afin de lui demander des renseignements.
Nous arrivâmes à Picard où l'émotion était
grande dans l'après-midi.
Pendant plusieurs mois, après ce drame qui avait chamboulé
ma vie, je vécus un cauchemar. Je ne dormais plus la nuit car
je revoyais sans cesse la scène. Je fus contraint de dormir dans
la chambre de mes parents.
Les obsèques de Laurent eurent lieu le 3 ou le 4 novembre. Tout
Picard était là, les villages voisins également
étaient venus rendre un dernier hommage à cet enfant du
pays de 22 ans. Beaucoup de monde ; mais pas un seul officiel, pas une
seule autorité n'assista à ses obsèques.
Le lundi 8 novembre, dans le courant de la matinée, le Maire
- monsieur Vernier - recevait un appel téléphonique de
Cassaigne ; il était informé qu'une reconstitution de
l'attentat devait avoir lieu dans l'heure, qu'il devait m'aviser que
j'étais attendu pour cette reconstitution.
Le Maire contacta mon père. Comme nous n'avions pas de voiture,
monsieur Vernier, le Maire, nous proposa de nous amener. Mon père
exigea une escorte car nous avions environ une heure de route. Cela
lui fût refusé et de ce fait, je n'ai pu assister à
cette reconstitution. Les terroristes avaient été arrêtés
quelques jours plus tôt, leur chef, lui, avait été
abattu.
Lors de cette reconstitution, un gendarme qui n'avait pas apprécié
l'attitude des autorités indiqua à un journaliste présent,
monsieur Palacio de l'ECHO-SOIR, qu'il était inadmissible que
le témoin principal ne soit pas présent.
Sitôt la reconstitution achevée, monsieur Palacio accompagné
de son chauffeur et photographe, monsieur Gagliardo, ont pris la direction
de Picard et sont venus me voir à la maison.
Lors de cette reconstitution, l'on se rendit compte qu'il y avait encore
sur le portail de la gendarmerie des petits morceaux de cuir chevelu
et des mèches de cheveux de Laurent. La balle qui m'avait été
destinée était plantée dans la porte.
Après avoir eu l'autorisation de mon père de m'interroger
sur les faits, ils publièrent leur article le 9 novembre.
Ce furent les seules personnes qui s'inquiétèrent du drame
de Cassaigne.
Dans le mois qui a suivi, presque tous les gendarmes ont été
déplacés. Aucun motif n'a été communiqué.

photo de Laurent François
|