Macron semble
découvrir la rue d'Isly, les massacres d'Oran
Soixante ans après la tuerie de la rue d'Isly, Macron a fait
à la communauté des pieds-noirs - campagne électorale
oblige - un cadeau inattendu : il a évoqué ce drame,
ces quatre-vingts (ou plus) partisans de l'Algérie française
massacrés, ainsi que les centaines de français assassinés
à Oran, le 5 juillet 1962. Il aura donc fallu attendre soixante
ans pour que ces crimes soient officiellement reconnus.
Pendant soixante ans,
seule « l'extrême droite » se souvenait. Pour une fois,
le « en même temps » a du bon. Après avoir fait l'apologie
des tueurs du FLN, présenté les colons d'Algérie (et d'ailleurs)
comme des monstres ayant commis des crimes contre l'humanité (imprescriptibles,
selon la loi), Macron s'est attaqué à l'autre versant du « en
même temps », d'abord en faisant mémoire, le 20 septembre
dernier, de l'extermination des harkis et de leurs familles, puis
en recevant des associations de pieds-noirs à l'Elysée, et en
reconnaissant le crime de la rue d'Isly et le massacre d'Oran,
de juillet 1962.
Gageons
qu'une large fraction de Français d'aujourd'hui ignorait qu'une
grande partie des habitants d'Algérie se croyaient Français,
à cette époque, et ils l'étaient, de par la loi.
Le massacre du 26 mars 1962, rue d'Isly, est sans doute un événement
tout aussi ignoré du plus grand nombre. Il n'est pourtant pas
courant que des soldats français tirent sur une foule de manifestants
désarmés et en tuent près d'une centaine.
Macron a même évoqué
cette journée du 5 juillet 1962 à Oran, spécialement occultée,
au cours de laquelle « des centaines d'Européens, essentiellement
des Français », a-t-il dit, de tous âges et de toutes conditions,
ont été enlevés, torturés, assassinés. « Ce massacre doit
être regardé en face et reconnu. » Il serait temps, en effet.
Il n'y a plus guère de témoins de cette époque. Pudiquement,
Macron a parlé d'un « drame passé sous silence ».
C'est le moins que l'on puisse dire.
Guère d'émotion
dans la classe politique ni dans l'intelligentzia
La campagne électorale
a du bon en ce sens que Macron, après Pécresse, se sent dans la
nécessité de soigner sa droite. Il a donc choisi de rééquilibrer
son discours en rappelant ces crimes impunis là, qui n'avaient
guère suscité, à l'époque, d'émotion dans la classe politique
comme dans l'intelligentzia française.
Pour que son discours
fût complet, il aurait peut-être été utile
que l'on parle aussi des coupables de ces crimes. Le 26 mars
1962, « les soldats français, déployés
à contre-emploi, mal commandés, ont tiré sur des Français ».
A entendre Macron, il s'agissait d'une fausse manoeuvre, d'un
« accident du travail ».
La responsabilité
de de Gaulle n'est jamais évoquée, ni pour les
harkis, ni pour la rue d'Isly, ni pour Oran en juillet 1962.
Et l'origine des tueurs n'est pas davantage donnée. Les centaines
de milliers de harkis, le millier d'Oranais, égorgés,
dépecés, tout le monde sait que leurs bourreaux appartenaient
à l'ALN, c'est-à-dire au bras armé du FLN. Mais
Macron ne les cite pas. « La vérité doit
être de mise et l'histoire transmise », a ajouté
le président. Mais quelle histoire ? Une histoire hémiplégique
avec des victimes mais pas de coupables, car nous sommes au temps
de la réconciliation. Macron n'avait pas ces pudeurs de jeune
fille quand il déclarait, le 15 février 2017, en
pleine campagne électorale, là aussi, que « la
colonisation est un acte de barbarie ». Il désignait
les barbares : les colons, donc les pieds-noirs. Le « en
même temps » macronien n'a pas fini de nous fasciner.
Francis Bergeron