Oran, le 5 juillet 1962

 

Nous venions par miracle d'échapper à la mort le 26 Mars. Je ne sais pas comment. Nous avions couru comme des fous depuis la Grande Poste jusqu'à la place Bugeaud pour nous engouffrer dans un immeuble. Ses habitants sûrement terrorisés par ce qu'ils entendaient depuis plus de cinq minutes refusèrent de nous ouvrir la porte de leur logement pour nous aider, voire nous soigner si nous étions blessés. Je gravis plusieurs étages, je sonnais à toutes les portes. Personne ne répondit. Nous étions tout près des bâtiments du XV° corps. Un silence étrange s'abattit sur le quartier. Nous voulions rentrer chez nous. Jean-Paul ouvrit lentement la porte de l'immeuble pour voir si nous pouvions sortir. Une rafale de mitraillette partit certainement des bâtiments militaires et vint s'écraser sur le mur de l'entrée. Nous patientâmes quelques minutes supplémentaires et quand de nouveau le calme revint, l'un après l'autre, ma sÏur, mes camarades et moi, nous sortîmes de l'immeuble en courant sur la droite pour prendre les escaliers qui rejoignaient  le bas du Telemly. De là, toujours à grandes enjambées nous rentrâmes au quartier.

Depuis cette date, qui devint plus tard un repère important voire incontournable dans l'histoire de la félonie de De Gaulle à notre égard,   l'atmosphère dans Alger avait nettement évolué. Bab-el-Oued était à nouveau accessible. Mais dans quel état ! Les carcasses des automobiles écrasées par les tanks de l'armée française, notre propre armée, étaient toujours là, abandonnées. Nous ne pouvions imaginer que sur nos façades nous découvririons les impacts des fusils mitrailleurs tirés par nos soldats.  Les avions de chasse avaient laissé derrière eux des appartements éventrés. La vie avait repris mais les visages s'étaient refermés. La gouaille bab-el-ouedienne avait disparu. On ne parlait plus avec les mains. On avait abandonné le « six-mora » devant l'anisette pour des belottes silencieuses de dépit.

  Malgré la reprise d'explosions ciblées, mais plus violentes, nous sentions bien que la situation nous échapperait. Peut-être mêm assez rapidement. La présence policière des barbouzes se faisait plus pressante. Ils semblaient alors s'être infiltrés dans nombreux rouages de la vie administrative.  Mais qui pouvait leur donner toutes ces informations ? Ils étaient suffisamment renseignés au point d'avoir pu arrêter le Général Salan. Quand la radio clandestine nous l'apprit, ce fut la consternation générale. Sa photo fit la une de la presse quotidienne le lendemain matin. Qui avait pu le donner ? Comment avait-il été reconnu avec des cheveux teintés et  une moustache épaisse ? Cette information nous avait glacés bien que d'autres généraux passés eux aussi dans la clandestinité tentaient de nous rassurer par tous les moyens affirmant aussi que jamais ils n'abandonneraient la lutte.

Cependant, déjà, des familles quittaient le quartier, d'autres quartiers sans rien dire. Ils partaient. On ne les voyait plus.

Aussi, courant Juin, nos parents prirent alors la décision de nous mettre, ma sÏur et moi, à l'abri. A l'abri. Nous protéger de la folie de désespoir qui s'était emparée d'Alger. Leur problème est qu'ils ne connaissaient personne pour nous accueillir en France. Nous disions indistinctement France ou Métropole. La métropole, c'était la mère. Celle qui donne de l'amour et des punitions. On pouvait critiquer la Métropole mais pas la France. Car la France c'était ce que nous avions dans nos cÏurs. C'était l'amour des enfants pour leur mère. L'amour aveugle, total, plein, sans critique.

Ils imaginaient que nous serions plus en sécurité à Oran. Mon parrain, frère de ma mère, y vivait depuis qu'il avait épousé une Oranaise. Il avait quitté Bab-el-Oued pour Oran. Oran n'était pas plus sure qu'Alger, mais nous, adolescents, nous n'y avions aucun ami, aucun cousin. Rien. Nous resterions reclus. Nous perfectionnerons notre Espagnol car Oran avait été conquis par les Espagnols quatre cents ans avant que les Français ne s'y intéressent. Toute la population parlait espagnol : arabes, juifs, européens.

L'oncle logeait dans un petit appartement du centre ville avec sa belle mère. Nous n'étions pas loin de la place des Victoires. Cette place si vivante avant cette triste année 62. Les fenêtres ouvraient sur une artère animée. Nous n'apercevions que le bas des boutiques tapies derrière les arcades, et les pas rapides des habitants du quartier. Plus personne ne se promenait. Plus personne ne traînait devant les vitrines des magasins. Certains avaient déjà été abandonnés par leurs propriétaires qui espéraient eux aussi se mettre en sécurité en partant ailleurs. Toujours ce « ailleurs ».

Nous ne sortions, avec les tantes, que pour faire les courses de tous les jours. Nous croisions quelques garçons qui se dirigeaient vers le lycée Lamoricière en prenant la rue Richepin perpendiculaire à l'entrée de notre immeuble de la rue Alsace-Lorraine. La petite boulangerie, au coin de la rue Pelissier, nous rappelait par ses parfums de farine et de pain chaud et croustillant celle de nos parents. Un léger frisson de tristesse nous parcourait la peau alors. Je fermais les yeux et je respirais toutes ces odeurs si familières. La grand'tante qui connaissait tout le monde dans le quartier racontait en un espagnol rapide à tous ceux qui voulaient l'entendre que nous venions d'Alger. Pobres chicos, ajoutait elle, si leurs parents savaient qu'ils sont enfermés toute la journée !

Le mois de Juin tirait en longueur. Il commençait vraiment à faire chaud. Nous comprenions ce que mon oncle disait à demis mots dans un espagnol approximatif. Les pourparlers entre l'OAS et le FLN avaient tourné court. Et pour éviter que des représailles ne soient exercées sur la population civile européenne, les commandos de l'OAS avaient quitté la ville après avoir fait sauter, parait-il, les réservoirs de carburant. Cependant, le soir, nous entendions toujours des explosions de pains de plastiques et des claquements de mitraillettes sporadiques.

-Escuchas, escuchas, disait la vieille tante, celle là elle a sauté tout près d'ici. Ce doit être à côté,  au quartier Boulanger.

-Mais non maman, esta a Lamur. No dices nada, les petits, ils vont comprendre et avoir encore plus peur.

Il était vrai qu'à chaque explosion, nous quittions la chambre dont la fenêtre surplombait la rue pour nous précipiter dans la cuisine qui donnait sur une courette. Je pouvais apercevoir entre les immeubles serrés autour de la cour, un coin de ciel bleu. Ce bleu si pur.

Que devenais tu Djèmila, déjà si loin, à Alger ? J'étais parti sans te dire au revoir. Comme un voleur. Enfermé dans ce petit logement inconnu, rien ne me rappelait ta présence. Je devais attendre, la nuit, pour penser à toi. Avec ma sÏur, nous dormions tête bêche dans le même lit, dans la même chambre que la grand'tante. Je fermais les yeux avec force et je m'abandonnais dans mes souvenirs de toi. ï, Djèmila. Dans cette ville, à chaque coin de rue, je retenais ma respiration en espérant que tu m'apparaîtrais soudain. Souriante. Les yeux brillants de joie.

L'oncle avait compris que nous ne pourrions pas continuer à vivre ici. Nous ne faisions rien de la journée. Nous ne pouvions même pas aller à la plage. Mon père avait donné des consignes strictes à mon oncle. Consignes qu'il appliquait facilement puisqu'il travaillait. Après sa journée de travail, il avait coutume de s'arrêter au Café des Sports, et de prendre avec ses amis Pablo et Titcho, une anisette ou deux, et de commenter les nouvelles qui n'étaient pas imprimées dans l'Echo d'Oran.

Un soir, il nous annonça que ses amis mettraient à sa disposition une camionnette.

-Une camionnette ? Pourquoi faire, mon fils ?

-C'est foutu, mama. Nous ne pouvons plus rester à Oran. J'ai la responsabilité de ces enfants. Je ne peux pas les exposer davantage. Ils ne sont pas plus en sécurité ici que chez eux.

-Pero, où irons nous ?

-Yo no lo se, hoy. Mais nous devons déjà préparer ce que nous emporterons. Les vêtements avant tout.

-Mais je n'ai pas de manteau, mon fils. Nous allons nous geler, là-bas, en France que c'est  au nord...

Je lançais un regard inquiet à ma sÏur. Son regard était silencieux. Absent de toute inquiétude. J'imaginais que nous passerions enfin des vacances féeriques au bord de la mer, sur une plage de sable blanc où seul le clapotis des vagues perturberait notre sommeil.

-Pablo, il a de la famille qui est déjà partie. Ils sont en Espagne, pas trop loin de Perpignan. Juste après la frontière. Titcho pourra vous trouver des places sur le Sidi-Ferruch et vous partirez à Port-Vendres.

Ma tante avait rapidement compris que nous embarquerions sans mon oncle.

-Et toi, cariño ? Tu restes ici ? Si tu ne nous accompagnes pas je ne partirai pas non plus.

-C'est une affaire de quelques jours, Paloma mia,  je vous rejoindrai au plus vite. Le temps d'avoir un cadre pour charger des meubles et le restant d'affaires.

Un silence pesant accompagna notre dîner ce soir-là. Les femmes nous regardaient tristes. Nous ne comprenions pas trop bien ce qui allait encore se passer.

Toute la nuit, j'entendis le grincement des lits. L'oncle et la tante chuchotaient dans la chambre voisine. La grand'tante reniflait ses larmes entre deux ronflements. Epuisé, je m'endormis vers le petit matin quand, déjà, les tourterelles roucoulaient sur les toits  et que les derniers rossignols sifflaient encore.

Quand je me levai, mon oncle n'était déjà plus là et les femmes avaient entassé des vêtements sur les lits et les chaises. C'est l'odeur du café frais qui m'avait réveillé. Les deux femmes s'activaient en silence. Elles ne m'entendirent pas arriver derrière elles.

Ma tante sursauta quand je lui mis la main sur l'épaule. Elle me pria de ne plus recommencer car elle était sur les nerfs, qu'elle n'avait pas dormi et que mon oncle était un égoïste.

-Qu'allons nous devenir mes enfants ? Répétait sans cesse sa mère. Où irons nous ? Ton oncle nous envoie à l'étranger...

-Yo lo he entendido ayer, Tia abuela, lo he entendido. No cognosco alguien, alli, tan poco. Lui répondis-je en un espagnol trop scolaire pour être naturel.

Je pris mon petit déjeuner et fis une rapide toilette dans la minuscule pièce aveugle qui servait de salle de bain. Salle de bain était un bien grand mot, car nous nous lavions dans un petit lavabo au seul robinet d'eau froide. L'eau chaude courante était encore un luxe. Je réveillais ma sÏur qui paressait dans le lit.

 

    La boulangerie du coin était fermée aujourd'hui. Hier, en prévision,  nous avions pris un gros pain et pour qu'il ne sèche pas trop la Tia abuela avait entortillé un torchon autour. Nous ne sortirons donc pas.

-Tata,  on ne peut pas descendre un moment, juste pour nous dégourdir les jambes ?

-Tu sais bien que je ne dois pas vous laisser sortir seuls et  nous avons du travail rien qu'à trier le linge qu'on doit emporter.

De dépit, je retournai dans la petite chambre et allumai le transistor. Nous reprenions en chÏur les succès de Pétula Clark ou de Johnny Halliday Nous essayions sans conviction de danser le twist. Nous n'avions pas ramené d'Alger notre cerceau pour le faire tourner autour de nos tailles sur les rythmes d'un hula-hoop. Nous tentions de comprendre les sketches du Patio à Angustias émis par Radio Oran et qui faisaient rire aux larmes nos deux tantes. Mais notre méconnaissance du « pataouette » oranais fortement mâtiné d'Espagnol nous laissaient muets.  A la fin d'une saynète, je me penchais à la fenêtre. Un silence étrange montait de la rue. Aucune voiture ne circulait. Aucun klaxon ne se faisait entendre. Je n'aperçus aucune patrouille militaire. Rien. Le quartier semblait désert, mort. Je retournai dans la salle à manger pour feuilleter un bouquin de grammaire latine.

Soudain, vers les onze heures des coups de feux éclatèrent dans le lointain. Apparemment des coups de pistolets d'abord puis des crépitements d'armes à répétition.

J'abandonnais ma lecture. Curieux et inconscients, ma sÏur et moi nous nous précipitâmes vers la fenêtre que j'avais laissée ouverte.

J'attendis un moment et soudain, j'eus du mal à comprendre ce que je voyais. Une colonne de civils européens avançait les bras en l'air. Ils étaient encadrés par des soldats dont je ne reconnaissais ni le casque ni la tenue. Les mitraillettes qu'ils tenaient à bout de bras avaient un chargeur en arc de cercle.

Ces militaires, sans gradés pour les encadrer, hurlaient des ordres en arabe et en français. Ils donnaient des coups de crosse aux vieillards et aux femmes qui n'avançaient pas au rythme qu'ils leur imposaient. Des gosses pleuraient. Des ménagères avaient été contraintes d'abandonner leur couffin dont les provisions étaient écrasées à coups de godillots par les soldats.

Un vieil oranais arabe, voulut s'interposer entre la personne qui marchait derrière lui et un homme casqué. Mal lui en prit. Après un violent coup de crosse dans les reins, il fut abattu comme un chien et laissé au milieu de la rue. L'arabe armé hurla de plus belle des ordres ; la colonne accéléra ses pas, et disparut progressivement de notre champ de vision. Un camion-benne klaxonne et passe en pétaradant. Des corps sans vie sont entassés les uns sur les autres. Des bras dépassent de la ridelle et se balancent dans le vide.

Les tantes nous tirèrent violemment par le bras et refermèrent bruyamment les persiennes de la chambre. Une rafale partit de la rue et nous  entendîmes des balles s'aplatir tout près de la fenêtre.

-Vous êtes inconscients ou quoi ? Restez dans la salle à manger. Depuis au moins une heure, en bas, ils font la fête et tirent en l'air.

-Avec la radio on n'a rien entendu...

Effectivement, le transistor éteint, nous entendîmes des youyous et une clameur immense venant apparemment de la Place d'Armes. Des coups de feu sporadiques éclataient aussi ici ; là, ils étaient plus nourris. Nous aperçûmes, entre les lattes des persiennes fermées, un camion passer à toute vitesse, surchargé de musulmans qui tiraient en l'air et qui agitaient à bout de bras des drapeaux vert et blanc frappés d'un croissant et d'une étoile rouge.

Des gamins debout sur les marchepieds hurlaient de joie des slogans en arabe. Le chauffeur donnait sans relâche des coups de klaxon.   Bizarrement,  il utilisait les mêmes cinq notes que nous, quelques jours auparavant.

D'où sortaient tout d'un coup toutes ces bannières ? Nous ne connaissions depuis plus d'un siècle qu'un seul étendard. Celui de la France : bleu-blanc-rouge. Que se passait-il vraiment ? Djèmila, explique moi. Que n'es-tu avec nous ? Mais où était l'armée française ?

Nous nous assîmes autour de la table recouverte d'une toile cirée aux motifs disparus par les nombreux nettoyages. Personne ne parlait. La tia abuela avait sorti son chapelet et égrainait des Notre-Père en espagnol. Notre tante pleurait et priait le ciel qu'il ne soit rien arrivé à son mari. Il travaillait à l'autre bout de la ville qu'il avait du traverser à pied ce matin.

Tout le monde se taisait. Seul le clapotis des légumes qui bouillaient dans le faitout brisait notre silence. Dans la chambre, le transistor crépitait des parasites.

Je tentai de rompre cette atmosphère d'angoisse :

-On peut écouter la radio pour savoir ce qui se passe, peut-être. Ils nous diront dans quels quartiers il y a le plus de monde et nous pourrons sortir pour voir ...

-Estas loco, mon fils. Tu n'as pas vu ce qui se passait devant notre entrée ? Tous ces gens prisonniers et le camion rempli de corps sans vie ? On va attendre le retour de ton oncle. La foule est folle. Et les gens sont armés. Il suffira d'un rien, d'un regard ou même d'un sourire et ils nous tueront.

-Mais ma tante, ils font la fête. Ils sont heureux. On pourra passer inaperçu.

-Il vaut mieux rester ici, et prier pour que ton oncle revienne sain et sauf.

-Bon, je vais essayer de me mettre sur Radio Monté-Carlo, pour savoir ce qu'ils disent, répondis-je, désappointé. Et je sortis de la cuisine-salle à manger pour m'allonger sur le lit.

Je n'eus pas de chance. J'avais beau tourner le bouton des chaînes vers la droite ou la gauche, je n'arrivais pas à capter une radio de métropole. Seule la radio locale répétait en boucle qu'un défilé se déroulait dans le calme et que tout le monde devait reprendre le travail. Pourtant dehors, les boutiques se fermaient l'une après l'autre et les coups de feu accompagnaient les cris de joies et les klaxons.

Nous mangeâmes du bout des lèvres une assiette de soupe de légumes épaisse sans viande. Le pain rassis avait du mal à passer avec un bout de fromage de Gruyère qui commençait à transpirer. Je gardai les noyaux des abricots du dessert. En souvenir. Je n'avais plus l'age de jouer aux noyaux, mais qu'importait ?

Les heures traînaient. Nous entendions toujours un brouhaha lointain, confus. Ma tante essuyait ses yeux régulièrement. Mon oncle n'était pas encore de retour. Les femmes s'impatientaient bien qu'il ne fut pas encore dix-neuf heures, heure à laquelle mon oncle avait coutume de rentrer.

La Tia abuela, les mains sous la table, torturait les poches de sa blouse noire à petites fleurs bleues. Ma tante tournait la tête continuellement pour regarder le réveil Jazz sur le vieux buffet et poussait des soupirs d'impatience et d'angoisse. Les heures ne défilaient pas assez vite. Ma sÏur et moi n'osions faire le moindre bruit. J'avais éteint la radio et je tentais de découvrir à travers les persiennes fermées ce qui se passait dans la rue Alsace-Lorraine. Je me demandais combien de temps encore elle porterait ce nom. Une semaine, un mois, un an au maximum ? J'évitais de faire le moindre bruit. La crainte qu'il soit arrivé un « accident » à mon oncle était perceptible à chaque gémissement, à chaque pleur. Que ferions nous s'il était arrêté ? Où irions nous et comment ?

Vers dix-sept heures, les clameurs des rues les plus proches s'atténuèrent. Un calme étrange. Au loin, aussi, le grondement de la foule et les détonations semblaient s'être tus. Il fallait encore attendre plus d'une heure.

Les deux femmes pleuraient en silence. La vieille tante se signait à tout bout de champ implorant Dieu qu'il ne soit rien arrivé à mon oncle. Pour tromper leur inquiétude, elles équeutaient des haricots verts pour le repas du soir. Ma sÏur les rejoignit et les imita. Je restais collé aux persiennes et surveillais aussi avec impatience les derniers allers et venues devant notre immeuble.

Soudain, une camionnette freina dans un crissement de pneus et entra dans la cour de l'immeuble. La portière de la voiture claqua et après quelques secondes  un homme en sortit en courant. La porte du hall de l'immeuble se referma violemment et fit vibrer celle de notre entrée. Autour de la table, les femmes arrêtèrent leur travail, se serrèrent la main et écoutèrent les pas rapides et lourds qui montaient les escaliers.

Une clé maltraita bruyamment la serrure et le battant s'ouvrit violemment. Mon oncle entra dans l'appartement, et avant qu'il n'ait pu refermer la porte derrière lui, ma tante, en larmes, se jeta dans ses bras.

-Chéri, chéri. Que s'est-il passé ? Nous avons entendu tant de cris et de coups de feu. Là en bas, il y a avait même des gens prisonniers des fellagas, et des camions pleins de morts.

Elle se recula et le regarda des pieds à la tête :

-Tu n'as rien ? Tu n'as rien ?

  La vieille tante s'était agenouillée devant l'image de la Vierge fixée avec une punaise au mur près de la porte et priait à haute voix en remerciant Jésus-Christ.

 -Hijo mio, Hijo mio ! Merci mon dieu !

A notre tour, ma sÏur et moi, allâmes embrasser l'oncle. Il s'assit près de la table et demanda qu'on lui serve une anisette. Il était mort de soif.

-Alors, tonton, dis nous ce qui s'est passé...

-La manifestation a commencé dans le calme et la joie. Vous pouvez vous en douter.  Mais on ne sait pas ce qui s'est produit exactement. Les gens descendaient de la gare ou de la Place Kargentah vers la Place d'Armes. Ils étaient debout sur les pare-chocs des voitures avec des fusils à la main, comme s'ils faisaient une « fantasia ». Il y aurait eu un coup de feu tiré dans la foule vers les onze heures.

Des amis arabes pensent que c'était des pétards que des gosses avaient allumés comme pour la fête du Mouloud. D'après ce qu'on nous a raconté, il y aurait eu un mort. Un enfant. Un Scout. Tout le monde hurlait que c'était l'OAS qui tirait, et qu'il fallait tuer TOUS les OAS

-Tu le crois, toi, mon fils ?

-Je ne sais pas, moi. Il n'y a plus de commandos dans la ville depuis plus d'une semaine, mama. Ils auraient été complètement fous. Cela aurait été un coup pour nous faire tuer tous. Et les hommes du FLN qui étaient armés sont sortis de la manifestation et se sont mis à tirer sur tous les Européens et sur les Arabes qui voulaient s'interposer. Ceux qui étaient habillés en soldats, doivent venir du bled ou des maquis et ne connaissent personne ici, il y en a qui descendaient des quartiers  Lamur ou Victor-Hugo. Alors ils ne font pas de différence entre nous tous : un Pied-Noir ou un autre c'est pareil. La foule est devenue folle. Des gens qui étaient là en spectateurs ont été lynchés, piétinés, écrasés par des voitures aux drapeaux verts et blancs qui leur fonçaient dessus.

- Et l'armée, notre armée ? Elle n'a pas mis de l'ordre ?

-Non, il n'y avait aucun soldat français dans les rues. Pas de patrouilles, pas de tanks. Rien.

-Mais, il y a toujours le général Katz qui est le commandant des militaires à Oran.

-On dirait qu'ils étaient d'accord pour nous laisser massacrer.

-C'est pour cela qu'il disait dans ses communiqués que nous devions travailler et ouvrir les magasins. C'était facile de les tuer...

-Ils courraient partout dans les rues, et ils arrêtaient tout le monde. Ils les faisaient mettre en rang, les bras en l'air et ils leur disaient d'avancer en silence et à coups de crosse. A la place Foch, aussi. Partout, partout...

-On a aperçu ça de la fenêtre tout à l'heure, tonton, osa ma sÏur.

-Oui, ton neveu a failli nous faire tuer. Il regardait ce qui se passait dans la rue comme s'il était au spectacle et on a tiré sur la fenêtre quand je l'ai fermée.

-J'ai vu de mon bureau à la Maison du Colon, une colonne qu'on faisait rentrer dans le commissariat juste en face. Il y avait des femmes, des enfants, des vieux...Des arabes, des français... Des jeunes qui avaient des pistolets poursuivaient les gens qui se sauvaient pour se mettre à l'abri. Ils allaient même les chercher dans les églises. Ils tiraient de sang froid à bout portant. Des camions pleins de cadavres ensanglantés roulaient à toute allure vers le Petit Lac.

-Pourquoi faire, pourquoi faire, Raphaël, au Petit Lac ?

-Antoine, tu sais, Antoine Gomis, il les a vus les jeter dans la décharge du Petit Lac, après leur avoir encore donné des coups de crosses et de leur tirer encore dessus même s'ils étaient morts.

-Dans les ordures ?...

-Titcho, celui qui m'a prêté sa camionnette Citroën en a vu qui couraient dans tous les sens pour s'abriter dans les encoignures des portes. Les hommes du FLN ou de l'ALN les ont poursuivis et les ont égorgés. En revenant, je suis passé devant la boucherie du Soleil...

Mon oncle se tait un moment. Sa voix s'est étranglée et des larmes commençaient à poindre dans ses yeux. Sa belle-mère l'enjoint de continuer.

-Et bien, mon fils, dis nous. Qu'est ce qui se passait à la boucherie ?

-Je ne peux pas, mama, tant c'est horrible, je ne peux pas... Ma tante s'approche de mon oncle et enfouit sa tête dans le creux de l'épaule de son mari. Les deux pleurent en se berçant. Mon oncle tente de continuer entre deux sanglots :

-le fils, Joseph. Celui avec qui on est allé à la forêt des Planteurs à Pâques. Ils l'ont pendu par la gorge à un crochet...Tout le sang coulait sur sa chemise...Dans sa propre boucherie...

Mon oncle s'effondre alors sur ses bras croisés sur la table et il pleure bruyamment sans honte, sans retenue.

-Il va falloir partir. Tous. Mais comment, mon fils, comment. Quand tout cela s'arrêtera-t-il ?

-Je n'irai pas travailler demain. Vous avez pu acheter du pain ?

-Non. Nous ne sommes pas sortis. On attend toujours la dernière fournée de onze heures et demie pour aller à la boulangerie. Le pain reste frais plus longtemps. C'est vers cette heure qu'on a vu ce qui se passait dans la rue Alsace-Lorraine. Il nous reste de la farine. On fera quelque chose, lui répond la grand-tante.

-On n'a pas de viande non plus mais quelques Ïufs et de la longanisse. On s'arrangera... Avance ma tante. On a mis du linge dans les deux valises...

-Oui, nous attendrons un ou deux jours que ça se calme et nous partirons. Je ne sais pas si nous irons prendre le bateau ou un avion à l'aéroport de la Sénia.

-Tu veux que je prenne l'avion, mon fils ? Tu veux me tuer, ou quoi ? Comment on peut rentrer tous là dedans que c'est tout petit ? Et si il tombe, hein, si il tombe ?

-Mais non mama, j'ai fait mon service dans l'armée de l'air. Des avions, j'en ai vus. Et ceux qui transportent des passagers, ils sont aussi gros que notre immeuble...

La tia abuela fit une moue dubitative mais ne dit rien.

-Pour l'instant, nous attendrons quelques jours sans nous faire remarquer, je verrai alors ce que nous pourrons prendre. Aurons nous le choix ?

Attendre, nous cacher, attendre, nous mettre à l'abri...

Nous restâmes enfermés deux jours. Le moindre mouvement dans la rue, le moindre cri nous terrorisaient. Nous n'osions même plus nous approcher des fenêtres fermées. Le soir, l'oncle descendait dans la cour arrière de l'immeuble et vérifiait si la voiture était toujours là.

Dans la rue Alsace-Lorraine, la circulation automobile semblait avoir repris. Le bruit des moteurs des véhicules particuliers était couvert par celui de camions. De nombreux camions.

Mon oncle ouvrit la porte d'entrée avec précipitation. Il avait du monter les escaliers en courant car il était essoufflé.

-Félette, que se passe-t-il ? Pourquoi tu souffles comme ça, mon fils ?

-Les camions, les camions...vous les avez entendus au moins ?

-Oui, pourquoi ?

-Ce sont des camions de l'armée, notre armée...

-Et alors ?

-Ils transportent des familles avec leurs valises...

-Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes, hijo mio ? Ils les emmènent où ?

-D'après monsieur Ibanez, le concierge, l'armée est finalement sortie des casernes pour tenter de mettre de l'ordre ou de protéger les Français. Ils ont fait des convois et les accompagnent vers la Senia ou le port pour partir.

-Ils avaient dit : « la valise ou le cercueil.. », purée de nous...me hasardai-je.

-Si on reste, ils nous tuent. Si on part seul, ils nous tuent aussi. Devant nos soldats. Un groupe s'est précipité vers un jeune lieutenant qui était en faction devant un bâtiment militaire pour lui demander de les laisser entrer pour les protéger. Il est allé voir son capitaine ou son commandant pour expliquer la situation,..

-Je parie qu'ils les ont laissés dehors !

-Claro que si ! On ne pouvait même pas bousculer le jeune soldat, il y avait des rouleaux de barbelés infranchissables...

-Hijos de p.... ! Quand on pense  qu'on les ramenait à la maison boire un coup quand ils faisaient du stop sur la route de la plage ou qu'ils traînaient dans les rues comme des âmes en peine...

-Ils ont des ordres, mama. Ce ne sont que des enfants pour certains...

 

Au petit matin, le lendemain, après un rapide petit déjeuner silencieux, nous descendîmes avec nos valises. Nous prîmes la porte au fond du couloir du rez-de-chaussée et toujours sans le moindre bruit, nous empilâmes nos bagages dans la camionnette. Les deux femmes se serrèrent sur l'unique banquette du véhicule. Ma sÏur et moi nous nous assîmes derrière coincés entre les bagages.

Quelle fut notre surprise, quand nous découvrîmes que la rue Alsace-Lorraine était déjà surchargée de véhicules de toutes sortes : des camionnettes, des fourgons, des berlines. Toutes ces automobiles qui roulaient pare-chocs contre pare-chocs semblaient transporter la même famille. Les pères conduisaient sans regarder la voiture qui les croisait de peur d'être reconnus et traités de lâches. Les mères voulaient rester dignes et serraient amoureusement leur enfant dans les bras. Les grand'mères pleuraient en silence. Les grands-pères regardaient les murs et les boutiques des rues qu'ils avaient tant de fois arpentées comme leur père et le père de leur père. Ils sortaient le bras par la vitre de leur portière, le tendaient et vérifiaient que leur ballot était toujours bien attaché sur la toiture de l'automobile.

Ils partaient.

Les amortisseurs de la 2 CV  étaient mous et nous balançaient d'avant en arrière et de droite à gauche. Je sentais que mon café au lait allait remonter. Aussi, je me concentrais sur la direction que prenait mon oncle.

-Pour aller au port, on aurait du passer près du lycée, tonton ?

-Oui, on aurait du. On n'y va plus. C'est la folie. Les quais d'embarquement ne peuvent plus recevoir plus de monde. Les barrières d'accès aux embarcadères sont fermées.

-Donc on va vers l'aéroport ?

-...

-Tu ne t'es pas trompé de chemin ? On ne roule pas vers le sud, on a le soleil devant nous. Le soleil se lève à l'est et..

-Callate, hijo, callate. On va à Kristel.

-C'est où ça ?

-C'est un petit port bien avant Arzew.

-On  embarquera sur le bateau du cousin de Titcho, Jacques. Il est pêcheur. Il est tout seul. De là on se dirigera par la mer vers Béni-Saf où des chalutiers doivent aussi partir. Nous nous regrouperons et, a la buena de Dios.

-Sur un bateau de pêche, tu es fou mon fils, tu es fou. Tu veux tous nous noyer ? J'ai jamais su nager, moi...

-On va longer les côtes d'Algérie et remonter le long de celles d'Espagne. Les fellaghas n'ont pas de navires de guerre. On arrivera à Port-Vendres ou Collioure. Il parait que Papa Falcone, il a déjà des pointus pour la pêche aux anchois là-bas...On ne va pas partir seul. Il y aura d'autres pêcheurs avec leur famille sur leurs bateaux. On restera toujours groupés. Il y a quelques chalutiers, un peu plus gros.

 

Nous nous répartîmes sur deux embarcations. Les femmes ensemble avec un pêcheur qui partaient avec son épouse et ses deux filles, mon oncle et moi avec Jacques et d'autres pieds-noirs qui comme nous fuyaient.

Nous fuyions notre propre pays pour aller vers notre propre pays. Enfin, l'autre. Celui que nombreux parmi nous ne connaissaient que par les photos des livres de géographie et d'histoire.

Le voyage dura trois jours et deux nuits à partir de Béni-Saf. Ici, toute notre petite famille se regroupa sur un chalutier, le « Saint-Pierre ». Nous embrassâmes Jacques et mon oncle lui glissa une petite enveloppe dans la main qu'il fit mine de refuser. Nous quittâmes Béni-Saf de nuit, les lamparos allumés à l'avant de chaque chalutier rassuraient les barques des petits pêcheurs qui faisaient route avec nous. Ivre de fatigue, je me réveillai à l'aube. Le soleil embrasait d'un rouge sang l'horizon. Devant nous, une petite ville aux maisons blanches semblait nous attendre.

Les bateaux se regroupèrent. Nous jetâmes l'ancre dans le port à quelques encablures du quai. Un des chalutiers nous quitta et accosta. Les hommes en descendirent. Une petite heure plus tard, nous les vîmes revenir, les bras chargés de paquets. Ils avaient fait le plein de fruits frais et de conserves. Il me sembla entendre que nous étions à Carthagène.

Nous levâmes l'ancre et nous repartîmes. Je me mêlais aux hommes pour les aider. Et surtout pour oublier que j'étais sensible au mal de mer.

Nous étions épuisés. Les pêcheurs avaient tendu une bâche au-dessus de nos têtes pour nous protéger la nuit de l'humidité et le jour des ardeurs du soleil.  L'odeur du mazout des moteurs qui clapotaient se mêlait à celle des vieilles peintures, de la mer et du poisson qui avait été pêché par le Saint-Pierre pendant des décennies.  

Les escales suivantes devaient être Valence, Tarragone et Barcelone.  A chaque étape une des embarcations accostait et faisait le plein de nourritures, d'eau et remplissait quelques jerricanes de gas-oil.

Un courant marin ou un calcul erroné de notre position nous fit dériver et arriver au milieu de la nuit dans un port que nous croyions être Port-Vendres.  La nuit était noire. La couleur du ciel se confondait avec celle de la mer. Soudain des cornes de brumes assourdissantes nous firent prendre conscience que nous étions entourés de bâtiments « étrangers ». Des projecteurs inondèrent les ponts de leurs lumières crues. Nous étions encerclés par plusieurs garde-côtes espagnols, leurs canions pointés vers nous, des navires des douanes et de la police maritime. Ils nous firent couper les moteurs. Des militaires montèrent sur les chalutiers et de longues palabres furent nécessaires pour leur faire comprendre qui nous étions, d'où nous venions et où nous désirions aller. Ils nous crurent difficilement, mais à la lecture de nos papiers d'identité ils furent convaincus. Ils nous conduirent dans une darse isolée du port de Barcelone pour jeter l'ancre pour la nuit. Les lampadaires éclairaient au loin les rues qui grimpaient sur les collines comme Alger. Alger. Oran. Un serrement au cÏur ma rappela que nous n'étions pas en train de faire du tourisme mais que nous avions quitté peut-être définitivement notre pays.

Aux aurores, comme convenu, les démarreurs lancèrent les moteurs, les moteurs crachèrent de la fumée noire. Les ancres et les filins furent ramenés. La minuscule armada  vibra de toutes ses coques et  quitta lentement le port de Barcelone. Nous reprîmes la pleine mer. Cette étape fut la plus courte. Nous arrivâmes en vue des côtes françaises dans l'après-midi mais nous essuyâmes un fort coup de vent comme relativement souvent dans le Golfe du Lion. Je fus alors assez malade, au point de me tenir cramponné au bastingage pendant plusieurs heures.

En débarquant à Collioure, le sol tanguait encore sous mes jambes. J'aidais avec mon oncle les femmes à transporter nos valises et baluchons. Sur le quai, nous n'eûmes pas droit à aucun comité d'accueil. Nous saluâmes tout l'équipage.

Nous passâmes la nuit dans un petit hôtel que mon oncle avait connu quand mon grand-père gazé pendant la guerre venait en cure thermale dans les environs.

Le lendemain matin nous descendîmes vers le port. Le Saint-Pierre avait appareillé pour Port-la-nouvelle. D'autres quittèrent Collioure pour Sète et les plus audacieux mirent le cap sur Sanary et Cagnes sur mer. Ils partaient tous pour reconstruire leur vie. Pour se mêler aux autres pêcheurs de France qui souvent les reçurent comme des concurrents non grata ou comme des étrangers. Mais ils firent face.

Nous fîmes face.

Jean-Pierre Ferrer

Saint-Laurent du Var
Le 3 Juillet 2007.