LA CLEF

La clef ! Été soixante deux ! Un jour de juin !

Elle brûlait mes doigts. Je m'en rappelle bien…

J'allais fermer la porte une dernière fois

Et partir, m'enfuir… Une décision sans choix.

La clef ! Je suis sorti d'un rêve inachevé

Quand la porte a claqué : j'allais quitter Alger !

Mon pays, bientôt, je l'appellerai : « Là-bas ! »

La sirène du paquebot retentira

Comme un cri d'adieu, un glas, du port aux collines…

L'ancre sera levée dans le bruit des turbines

Et le quai estompé, dans cette aube chagrine.

La clef brûlait mes doigts en ce jour de Matines.

Elle n'ouvrira pas et ne fermera plus

L'entrée de la demeure où nous avons vécu…

 

La porte verrouillée, je quittai la maison

Où tant de souvenirs seront à l'abandon.

Il ne restera rien de tous ces sentiments

Faisant battre nos cœurs, dans notre appartement !

Je regardai la clef qui ne servira plus,

Sinon à réveiller ma mémoire perdue.

Pourquoi se rappeler mille petites choses ?

La maison est fermée. Les persiennes sont closes…

Du séjour aux chambres, les rideaux sont tirés

Comme pour les protéger du soleil d'été,

Et avant de partir, en un geste d'amour,

Maman a arrosé, pareil à chaque jour,

Les roses et le jasmin et chaque plante grasse

Qui créaient un jardin, au bord de la terrasse.

 

La clef ! C'était déjà le talisman ancien

D'une vie et d'un temps qui ne seront plus miens.

Fallait-il laisser là, la clef dans la serrure ?

Je me suis opposé à cette forfaiture !

Quand l'étrave du navire a fendu la passe

Pour atteindre le large, en effaçant la trace

D'Alger, noyée à l'autre bout de l'horizon,

Son image obsédante a quitté ma raison.

J'ai su à ce moment, que tout était fini,

Que plus jamais, je ne reverrai l'Algérie.

Alors, de ma poche j'ai retiré la clef

Qui me brûlait les doigts et je l'ai envoyée

Dans les flots de la Méditerranée, loin !

 

La clef ! Même aujourd'hui, je m'en rappelle bien.

 

  Robert PUIG


voir aussi : L'été 62 (Jean-Pax Mefret)

Mis en page le 19/03/2018 par RP