Par Jean-Pierre Brun Chacun
sait que l'histoire ne se répète pas mais qu'elle se
contente de bégayer. Il ne faut pourtant pas oublier que le
plus souvent elle poursuit son chemin aussi sûrement qu'un fleuve
coule de sa source jusqu'à la mer. Comme la Seine, elle peut
être paisible. A l'image de la Loire, son cours est parfois
instable. L'épisode
que vient de vivre l'Assemblée nationale concernant le sort de
bateaux d'émigrés en constitue la preuve flagrante si l'on se
réfère à d'autres propos tenus soixante en plus tôt, à l'occasion
du rapatriement d'un million de Français d'Algérie et d'une
centaine de milliers de supplétifs musulmans. « Que
les Pieds-Noirs aillent se réadapter ailleurs »
(Gaston Deferre, le 22 juillet 1962). Cette
aimable injonction d'un honorable parlementaire et ministre, n'avait
suscité aucune indignation au sein de la classe politique française.
De même pour ce qu'on appellerait aujourd'hui un odieux amalgame,
la déclaration faite par Roger Frey, ministre de l'Intérieur affirmant
que « Huit sur dix des actes de banditisme en France sont dus
aux Pieds-Noirs. » Pour
sa part, la prétendue opposition de l'époque n'y était pas
allée de main morte. Ainsi dans L'Humanité, l'organe
du PCF, pouvait-on lire le 5 juin 1962 : « Ce sont
les responsables de leur malheur qui ne leur montrent pas la vraie
solution : participer à la construction de l'Algérie nouvelle. » Sans
surprise le patron de presse gaulliste Roger Parment ne suggérait
rien d'autre lorsqu'il écrivait le 13 mai 1962 dans Liberté
Dimanche : « Voilà qu'aujourd'hui, alors qu'on
leur propose, en fait, en devenant Algériens à part entière, une
intégration à rebours, ils la rejettent, la foulent aux pieds, se
rallient à de mauvais bergers. » Pour
faire plus simple : « Qu'ils restent ou retournent
chez eux et bon débarras ! » Imaginons
aujourd'hui ces mêmes quotidiens invitant les immigrés à rester
chez eux pour participer à la reconstruction de leurs pays dévastés
par l'incompétence, l'incurie et l'esprit de lucre de leurs
gouvernants. Ouille ! Ouille ! Ouille ! La
presse « non engagée », toujours aussi prudente, ne pouvait
que se laisser porter par les courants dominants. Les plus représentatifs
d'une démarche hypocrite étant bien évidemment les chroniqueurs
démocrates chrétiens. « ...
Il faudra montrer avec les Pieds-Noirs autant de patience que de fermeté,
tout en évitant de laisser notre jeunesse se contaminer au contact
des garçons qui ont pris l'habitude de la violence poussée parfois
jusqu'au meurtre » (Pierre
Limagne, La Croix, 24 février 1962). « Charité...
Quand on prononce ou écrit ce mot, on pense inéluctablement à tous
les manquements contre cette loi fondamentale commis en Algérie.
Cet exode n'est qu'un maillon d'une longue chaîne faite d'injustices,
d'exactions, de meurtres, de mauvaises actions. Le mal engendre
le mal » (L.
Speech, Le Nouveau Rhin Français, 23 mai 1962). En
bons citoyens nous devons toutefois rendre à César ce qui lui appartient
et par conséquent au président de la République de l'époque,
Charles le Débonnaire, cette édifiante remarque sur les Pieds-Noirs :
« Ce ne sont pas des Français. Ils ne raisonnent pas comme
nous. Ce sont des gens d'un dominion, d'un Canada. Ils ne vivent
pas avec nous. » Et
que vive le Québec libre ! Soyons
honnête les Français d'Algérie ne bénéficiaient
de sa part d'aucun monopole dans ce domaine. Ainsi avait-il confié
à Pierre Messmer : « Je ne tolérerai
pas ce nîd de juifs dans mon gouvernement. » À
Léon Delbecque : « Vous nous voyez mélangés avec
des Musulmans ? Ce sont des gens différents de nous. Vous nous
voyez mariant nos filles avec des Arabes... »... ou
encore à Raymond Dronne qui plaidait la cause de l'intégration :
« Vous voulez être bougnoulisé ? » Alors,
faut-il pour autant apostropher les Français d'un tonitruant :
« Raciste un jour, raciste toujours ! » Ce
retour vers un passé encore récent pourrait peut-être permettre
à la Ligue des droits de l'Homme d'approfondir le sujet avant
de délivrer une réponse « définitive » à cette délicate
question. |
Mis en page le 10 novembre 2022 par RP. |