55 ANS APRÈS L’EXIL DE LEURS PARENTS D’ALGÉRIE,
QUE FONT LEURS ENFANTS DE LEUR HÉRITAGE ?

Compte-rendu d’enquête  Hubert Ripoll

Avant propos

Cette enquête (1) prolonge la précédente étude pour Mémoire de là-bas (2). Celle-ci analysait la transmission de la mémoire chez trois générations (3) de pieds-noirs. La présente enquête est motivée par des témoignages recueillis à la suite de Mémoire de là-bas, de la part de deux générations. Celle née avant 1962, n’ayant pas encore fondé une famille en Algérie, rencontrée dans les associations où je présentais ce livre. Celle née en France après 1962, composée de leurs enfants, rencontrée majoritairement via internet sur le site du livre -http://memoiredelabas.blogspot.fr -, par les réseaux sociaux ou directement. J’ai écouté les premiers exprimant leur tristesse et leur détresse de parents à l’idée que leurs enfants refusaient leur histoire et se coupaient de leur héritage. J’ai entendu les seconds exprimant leur piednoirité et la volonté de prolonger l’héritage de leurs parents. Ces points de vue divergents m’ont paru exprimer un profond malentendu intergénérationnel. Chaque génération attribuant à l’autre des points de vue, des prises de position et des sentiments qui me semblaient infondés. Il y eut aussi, exprimé de part et d’autre - mais également par les associations - cette question essentielle : Qu’adviendra-t-il de notre héritage ? Celui des pionniers fondateurs, au départ de la lignée. Celui des exilés de 1962 et la vie qu’ils menaient là-bas. Celui de leurs enfants nés après 1962, eux-mêmes parents aujourd’hui. D’où le projet de conduire la présente enquête destinée à répondre à cette interrogation. Cette enquête est préparatoire à un colloque organisé par le CDHA (4) le 18 novembre 2017 à Sciences Po Aix-en-Provence.

Déroulement de l’enquête

1)L’enquête s’est déroulée entre septembre 2016 et mars 2017 sur internet, via Google formulaire, sous la forme de questionnaires associant des réponses (à choix unique, à choix multiples, par échelle subjective de Lickert (5), et des témoignages écrits). 71 questions ont donné lieu à 50000 réponses dont une partie (6) seulement fait l’objet de ce compte-rendu. Les réponses concernent la perception que les personnes nées après 1962 ont du vécu de l’exil qu’ont connu leurs grands-parents et parents, les effets de cet exil sur leur vie professionnelle, sociale et leur équilibre de vie. Les effets de l’histoire algérienne de leurs parents sur leur propre vie. Le regard qu’ils portent sur l’histoire de leurs parents, leur sentiment de piednoirité, le regard qu’ils portent sur leur héritage et leur attitude vis-à-vis de la Transmission de celui-ci à leur descendance. L’idée qu’ils se font de la perpétuation de leur héritage.
1) Ce compte rendu ne développe qu’une partie de l’enquête. Il est confidentiel sous cette forme.
2) Hubert Ripoll, Mémoire de là-bas, Éditions de l’Aube, 2012, 2014 en poche.
3) La première génération a fondé une famille et/ou a eu une vie professionnelle en Algérie, la seconde a vécu en l’Algérie partie avant d’avoir fondé une famille et/ou a eu une vie professionnelle, la troisième génération est née en métropole après 1962.
4) Centre de documentation historique sur l’Algérie
5) L’échelle de Lickert est une échelle subjective utilisée pour évaluer un sentiment, une perception ou un état psychologique. La personne exprime celui-ci sur une échelle présentant un nombre de paliers impairs (5 dans notre enquête).
Par exemple : « Exprimez votre sentiment de piednoirité sur une échelle en 5 points, de 1 (je ne me sens absolument pas pied-noir) à 5 (je me sens parfaitement pied-noir).

6) L’ensemble des résultats sera présenté au cours d’un colloque : 55 ans après l’exil de LEURS PARENTS D’ALGÉRIE, QUE FONT LEURS ENFANTS DE LEUR HÉRITAGE ? qui se tiendra à Sciences Po Aix-en-Provence le 18 novembre 2017.

Population concernée par l’enquête

762 personnes âgées de 18 à 55 ans ont répondu à une première enquête et 362 à une enquête complémentaire. Elles se définissent comme étant à 12,8% indifférentes, à 71,3% sympathisantes et à 15,9% militantes par rapport à leur héritage.

La transmission de la mémoire

Comment l’héritage a t-il été transmis ?

« Se souvenir toujours et n 'en parler jamais » avait déclaré un des témoins de Mémoire de là-bas de la première génération, qui résumait bien l’idée d’une transmission impossible. Et que confirmaient les propos de la deuxième génération. Qu’en est-il chez de la génération née après 1962 ?

Si l’on excepte (figure 1) ceux - rares - à qui les parents n’en ont jamais parlé (1,40%), trop peu parlé (13,30%) ou trop parlé (9,10%), soit 23,90%, 76,10% se déclarent satisfaits de cette transmission. Ce résultat montre que les enfants ont plus « entendu » leurs parents évoquer l’Algérie que leurs parents ne le pensent et qu’ils considèrent l’avoir fait. Cette transmission s’est aussi faite par d’autres canaux que celui de la parole ; notamment en partageant des habitus de vie. Ce que révèle une analyse complémentaire non publiée ici.

Figure 1. Transmission de l’héritage par la parole des parents à leurs enfants. De 1 (pas parlé) à 5 (trop parlé).

Les effets psychologique de l’exil

Quel est l’effet du traumatisme vécu par les exilés de 1962 sur leurs enfants ?

L’exil, dans sa précipitation, a entraîné l’abandon de la terre, des dépouilles des fondateurs de la lignée algérienne et des quelques biens matériel, l’éclatement des familles, la disparition des amis et la perte du réseau social. Autant de blessures peu exprimées mais restées ancrées dans les mémoires familiales et jamais réparées. A ce drame s’ajoutèrent les conditions de l’accueil en métropole et, jusqu’à nos jours, une forme de stigmatisation de cet héritage dont la parole est souvent frappée d’interdits. Autant de traumatismes vécus par les parents et véhiculés de générations en génération. Pour comprendre les conséquences de ce traumatisme, les personnes avaient d’une part à estimer la façon dont leurs grands-parents (non publié ici) et leurs parents ont vécu leur exil, sur une échelle de 1 (très facilement) à 5 (très difficilement). D’autre part, à estimer quelle incidence l'histoire algérienne de leurs grands-parents (non publié ici) et de leurs parents (ou l'un d'entre eux) a eue sur leur vie personnelle, en choisissant parmi trois réponses : aucune incidence, plutôt épanouissante, ou plutôt traumatisante. La figure 2 croise ces deux résultats. Elle montre une relation entre la perception, par les enfants, de la façon dont l’exil a été vécu par leurs parents et l’équilibre psychologique de leurs enfants.

Figure 2. Relation entre la perception de l’exil vécu par les parents (de 1 - très facilement vécu - à 5 - très difficilement vécu) et son effet psychologique sur leurs enfants selon que ceux-ci se perçoivent non affectés, épanouis ou traumatisés par cet exil (en %).

On remarquera une relation minimale entre le traumatisme parental et celui des enfants lorsque le traumatisme a été vécu comme facilement (1, 2) ou «modérément» (3), et maximale lorsque l’exil a été vécu comme traumatisant (4) ou très traumatisant (5). Les enfants de parents traumatisés et ceux de parents très traumatisés se perçoivent eux-mêmes comme traumatisés (24,45%) ou très traumatisés (64,2%).

L’identité culturelle et le sentiment de pienoirité

Comment les personnes nées après 1962 vivent-elles et assument-elles leurs « piednoirité » ?

89,4% se sentent pied-noir dont 16,80% modérément, 20,6% fortement et 52% très fortement. Seules 10,50% ne partagent pas ce sentiment.

Figure 3. Sentiment de piednoirité.
De 1 (je ne me sens pas du tout pied-noir) à 5 (je me sens très fortement pied-noir).

Ce résultat va à l’encontre des présupposés de la précédente génération affirmant un désintérêt de leurs enfants vis-à-vis de leur piednoirité. Également à l’encontre des présupposés des acteurs eux-mêmes qui supposent que peu d’enfants de pieds-noirs partagent cette piénoirité et que très peu osent l’afficher en société.

La transmission de l’héritage entre les parents exilés et leurs enfants nés APRÈS 1962

Quelle influence a eue l’histoire algérienne des parents sur les actes de la vie quotidienne de leurs enfants ?

14% des enfants d’exilés ont le sentiment que leur façon de vivre est extrêmement influencée, influencée (21,8%) ou fortement influencée (29,1%) par l’histoire algérienne de leurs parents. Soit près de 65%.

Figure 4. Perception de l’influence de l’histoire algérienne des parents sur les actes de la vie quotidienne des enfants
(de 1 : aucune influence à 5 : extrême influence (en %).

Une analyse complémentaire (non publiée ici) révèle que 56,1% des enfants d’exilés pensent que certains actes de leurs vies ont été ou sont une forme de réparation des blessures de leurs parents en relation avec leur histoire algérienne.

LA TRANSMISSION DE L’HÉRITAGE ENTRE LES PARENTS NÉS APRÈS 1962 ET LEURS ENFANTS

Les personnes nées après 1962 ont-elles la volonté de transmettre l’histoire algérienne de leurs parents à leurs enfants ?

87% des personnes nées après 1962 pensent que leur génération a le devoir de perpétuer leur héritage, 82% pensent qu’elles ont elles-mêmes le devoir de le perpétuer et 88,7% ressentent une forme de devoir à le transmettre à leur famille et à leur descendance. Des résultats complémentaires (non publiés ici) montrent que la volonté de transmettre augmente avec le sentiment de piednoirité. Cet intérêt, particulièrement élevé pour la transmission de l’héritage, infirme et bouscule les idées reçues (figure 5)


Figure 5. Relation entre le sentiment de piednoirité des parents nés après 1962 (croissant de 1 à 5) et la volonté de transmettre ou de ne pas transmettre l’histoire algérienne de leur famille à leurs enfants (en %).

Le prolongement de l’héritage dans la sphère sociale

Que font les personnes nées après 1962 de leur héritage ?

Ayant dû répondre à la question : « Que pensez-vous du devenir de la culture, de l'identité et de la mémoire pied-noire ? » et alors que près de 90% des personnes se disent concernées par la transmission de leur héritage, seules 34,1% d’entre elles considèrent que cet héritage a des chances de perdurer tandis que 65,9% considèrent qu’il disparaitra.

Ces résultats peuvent paraître à première vue contradictoires. Ils résultent d’une opposition entre un idéal de vie et la réalité sociale - une dissonance dont on sait par ailleurs qu’elle est génératrice de déséquilibre et, pour certains, de mal-être psychologique. Ils révèlent que 55 ans après l’exil de leurs parents, la blessure est toujours présente et alimente l’incapacité de croire en sa réparation qui passe par la restauration dans l’espace social de leur histoire algérienne.

Les personnes questionnées ayant dû développer et argumenter leurs points de vue par écrit, l’analyse de contenu de ces témoignages révèle les principaux arguments largement partagés par l’ensemble des contributeurs :

Regarder vers le passé et non vers l’avenir : « Cette culture risque de disparaître car trop tournée sur le souvenir et le déchirement plutôt que d’être le véhicule d'une pensée positive par rapport aux actions menées à l'époque. »

Se sentir stigmatisé socialement : « Je pense que cette culture disparaîtra et je crains qu'il ne reste que l'histoire officielle et erronée avec tous ces clichés sordides du colon exploitant, et pas celle de ces pionniers volontaires qui ont cultivé un art de vivre bien simple, emprunt du plus beau de la méditerranée, et qui, comme dans Al andalous, ont vécu ensemble dans les trois cultures : arabe, chrétienne et juive. »

Vivre dans l’absence d’une terre rassembleuse : « La culture et l'identité vont s'éteindre car, contrairement aux autres déracinés : espagnols anti-franquistes, italiens anti-fascites, portugais, nord-africains, arméniens, les pieds noirs n'ont plus de lieux auxquels rattacher leur mémoire et leur culture. »

Ne pas se sentir correctement représentés par les associations : « Les associations de pieds-noirs ne font que cultiver la nostalgie d'un pays qui n'existe plus...

Trop tournées vers des enjeux dépassés, incapables de regarder le passé avec des yeux d’aujourd’hui, ballottés par les partis politiques, incapables d’accueillir leurs propres enfants par trop de rancœurs, perdues dans une quête insensée d’une réparation impossible. »

Une situation dont l’analyse est complexe et forcément subjective : « C'est important et délicat à la fois. L’enjeu est de retranscrire l'histoire de manière juste, c'est-à-dire que la colonisation française en Algérie n'a pas engendrée que des torts à la population locale, notamment grâce aux progrès sociaux, d'infrastructure, d'éducation, de soins... Mais la présence française n'était d'un autre côté pas non plus indolore pour la population autochtone.

Le droit à l'émancipation des Algériens était légitime. Rien n’est tout blanc ni tout noir, comme très souvent, notamment quand on parle d’histoire. L’objectivité est un exercice difficile, notamment en histoire, mais tellement important. »

Conclusion

Cette enquête révèle que, contrairement aux idées reçues, la plupart des enfants des exilés de 1962 ont mis leurs pas dans ceux de leurs parents, ont perçu leurs traumatismes, et, pour la plupart, les ont partagés. Pour la plupart la blessure a été transmise malgré une insertion et une réussite sociale excellentes (résultats non publiés ici).

Ces personnes considèrent que la transmission de leur héritage constitue un devoir pour leur génération, pensent que cette transmission relève de leur devoir et affirment vouloir transmettre leur héritage à leurs enfants. Cependant, alors que plus de 80% se disent concernés par la transmission de leur héritage 65% d’entre eux pensent que celui-ci est voué à disparaître. Ces résultats montrent que la blessure ouverte en 1962 n’a pas été soignée ni même apaisée. Celle-ci est encore vive chez la plupart des témoins qui expriment une dissonance entre leurs idéaux (la fidélité à leur héritage et leur volonté de transmission) et l’acceptation de ceux-ci par la société. Ainsi, ils éprouvent un sentiment d’exclusion par une société qui ne permet pas l’expression de leur héritage. Malgré cette perception, la plupart expriment leur piednoirité - sans ostentation - dans la sphère sociale.

55 ans après l’exil de leurs parents d’Algérie, que font leurs enfants de leur héritage ? Tel était le questionnement de cette enquête. Comment y parviendront-ils malgré les obstacles externes, liés à l’environnement, et internes, liés à leurs propres représentations et interdits ?

Ces différentes questions font l’objet d’un colloque organisé par le CDHA à Sciences Po Aix-en-Provence le 18 novembre 2017 au cours duquel l’ensemble des résultats de l’enquête seront présentés.

ripollhubert@gmail.com

Mis en page le 01/08/2017 par RP.