Le 20 janvier dernier, Benjamin Stora a remis à Emmanuel
Macron un rapport sur " les mémoires de la colonisation
et de la guerre d'Algérie ". La Revue Politique et Parlementaire
a recueilli la réaction du cinéaste Jean-Pierre Lledo,
que nous publions en cinq parties.
Avant toute chose, il me semble nécessaire de dire que je ne
suis pas historien, mais cinéaste ; que je suis né comme
Benjamin Stora en Algérie, trois ans avant lui ; que tout comme
lui, je suis juif, mais contrairement à lui uniquement par ma
mère ; que je n'ai quitté l'Algérie dont j'ai encore
la nationalité, qu'en 1993, chassé par le terrorisme islamique
du FIS-GIA ; que j'ai été un militant communiste partisan
de l'indépendance de l'Algérie ; que dans cette Algérie
indépendante, j'ai toujours été un contestataire
; que j'ai été en quelque sorte excommunié à
partir du moment où je me suis posé la question du "
pourquoi ? " de l'exode massif des non-musulmans en 1962, et que
mes films, réalisés à partir de la France, m'ont
mené à l'évidence que c'était le projet
nationaliste même qui excluait toute mixité ethnique. Le
point d'orgue étant la censure de mon film Algérie, histoires
à ne pas dire par les autorités algériennes en
2007, et, plus grave encore, ma condamnation par mes anciens "
camarades ".
D'emblée il me faut dire que je ne puis dissimuler mon effarement
devant la personnalisation de ce " rapport ". Dans cette démarche
de " réconciliation " souhaitée par le Président
de la République, Stora représenterait donc la Voix de
la France ? Mais même si cela était vrai, n'eût-il
pas fallu que son auteur s'efface ? Au lieu de quoi le lecteur, gavé
d'auto-citations, se voit encore infliger son autobiographie politique,
et même ses amitiés algériennes1 ! Jusque-là,
je croyais que lorsqu'on était missionné par l'Etat, on
accomplissait une tâche d'envergure nationale. Généralement,
et comme il se doit, lorsque l'on n'est pas soi-même un cadre
de l'Etat, on est même rémunéré. Serait-ce
une indiscrétion de demander à quelle hauteur l'a été
Stora qui, par ailleurs, fait éditer ce rapport sous forme de
livre, à son propre nom naturellement ?
Ceci pour la forme.
Pour le fond, on est troublé par la question du statut de ce
" rapport ". On ne sait jamais à qui ce rapport est
destiné. Apparemment à la France, surtout. Mais, sur le
ton de la prière, à l'Algérie aussi puisqu'on lui
demande de faire " son possible " pour que les Harkis puissent
librement y circuler, ou qu'on la prie de bien vouloir faciliter l'accès
aux archives pour les étudiants français. Ce qui est une
grande supercherie, car Stora devrait être le premier à
savoir que les archives de la guerre ALN-FLN ne seront jamais ouvertes
ni aux Algériens ni encore moins aux étrangers, en tous
cas tant que la démocratie ne pourra s'y imposer. Si l'objectif
est bien de réconcilier des mémoires meurtries, il y avait
pourtant tant de choses à demander à l'Algérie
! (voir plus bas, " mes préconisations ").
Mais au fait, n'était-il pas prévu originellement une
rédaction duelle, franco-algérienne ? Pourquoi Stora ne
commence-t-il pas par s'expliquer à ce sujet ? Pourquoi donc
une publication unilatérale qui déséquilibre profondément
ce rapport, une publication qui, on peut le supposer, n'aurait pu être
consentie sans une lecture préalable du Président de la
République lui-même ?
DESEQUILIBRES
Je suis en effet atterré par le profond déséquilibre
qui marque et délégitime ce " rapport ". "
Réconcilier " après un conflit, quel qu'il soit,
exige au minimum que l'on écoute les parties en conflit avec
autant de respect, voire d'empathie. Or lorsque des " massacres
" y sont évoqués, il ne s'agit que de ceux dont ont
été victimes les " Algériens ". Stora
ignorerait-il que dans la région de Sétif en mai 1945,
puis dans le Constantinois le 20 août 1955, ce sont les nationalistes
arabes qui déclenchèrent des insurrections dont la cible,
au faciès, furent les non-musulmans, n'épargnant même
pas les communistes, pourtant partisans de l'indépendance ? Stora
ignorerait-il les livres de Roger Vétillard2 ? Lorsque l'on parle
des Harkis, on évoque des " représailles ",
ce qui est reprendre à son compte le narratif de l'Etat algérien
les criminalisant3.
Lorsqu'on cite les noms de ceux dont on a pris conseil, on peut par
exemple lire le nom de l'association " Coup de Soleil ", dirigée
par le socialiste Georges Morin, proche des convictions de l'auteur,
mais pas celui du " Cercle Algérianiste " qui est pourtant
la plus grande association de Pieds Noirs, d'opinions politiques diverses.
Déséquilibre encore lorsque l'on convoque certains historiens,
et pas d'autres
Comment ignorer Pierre Vermeren, pour ce qui est
de l'histoire contemporaine du Maghreb ou de Jacques Marseille lorsqu'on
parle de colonisation, lequel, à contre-courant, démontra
qu'à compter de 1930, l'empire colonial fut loin d'être
d'un bon rapport pour les Etats et qu'il entrava même le développement
économique de la France
Pressé depuis des années
de parler du massacre du 5 juillet 1962 commis à Oran par le
FLN-ALN, Stora y consent enfin, mais lorsqu'il évoque "
la question des disparus ", il ne cite pas Silence d'Etat, de Jean-Jacques
Jordi qui est le seul historien à avoir publié sur cet
événement et ses conséquences. Déséquilibre
aussi lorsqu'il détaille l'action musclée de l'armée
française durant la " Bataille d'Alger " sans dire
qu'elle fut provoquée par une vague terroriste FLN de grande
ampleur qui cibla avec des bombes essentiellement des civils. Stora
parle " des 3 000 disparus algériens de la " bataille
d'Alger " ", mais pourquoi tait-il les 3 000 disparus non-musulmans
de l'année 1962, et à partir du " cessez le feu "
du 19 mars 1962, largement documenté par Jean Monneret ? Déséquilibre
encore lorsque Stora donne les noms de femmes arabes torturées
et violées par des militaires, mais pas ceux de ces deux enfants
Nicole Guiraud et Danielle Chiche dont la bombe posée au Milk
Bar d'Alger par Zohra Drif, arracha, respectivement, le bras et la jambe.
Ces " déséquilibres " sont trop nombreux pour
être ici signalés, ils sont la trame même de ce "
rapport ".
L'auteur avait pourtant tenu à se revendiquer d'une " histoire
non hémiplégique " (formule du " Cercle Algérianiste
" dont la source est tue !). Mais est-il possible de se refaire,
lorsque toute sa vie on a pratiqué l'histoire comme un militant
politique sans s'obliger à se remettre en question, comme tout
historien lié par ses origines à cette histoire devrait
s'y astreindre ? Dans le cas de Stora, c'est évident que non.
Cependant, hormis la propre responsabilité de l'historien, n'y
a-t-il pas celle tout aussi évidente du Président de la
République qui a confié un rapport si délicat à
un seul homme, en faisant automatiquement un historien officiel. Qu'il
ait été incapable de s'évader de ses propres préjugés
ou qu'il ait essayé de répondre à la demande politique
du président, Stora a chuté, gravement. Comme ne manqueront
pas de chuter tous ceux qui se dispenseront d'interroger les narratifs
historiques à l'uvre tant en France qu'en Algérie.
Car ceci est un préalable.
NARRATIFS DE L'ETAT ALGERIEN ET DE L'ETAT FRANÇAIS
Le narratif de l'Etat algérien est assez sommaire. L'Algérie
a été colonisée. La colonisation est un crime absolu
(économique, politique, culturel). La guerre de libération
a été la seule manière d'accéder à
l'indépendance. Seuls les Arabo-musulmans sont automatiquement
Algériens, ce que le Code de la nationalité de 1963 entérine.
Les autres, les colons, c'est-à-dire des étrangers, se
devaient de quitter l'Algérie. L'indépendance n'a pas
mis fin à la négativité du colonialisme, puisqu'il
a mué en " néo-colonialisme ". 60 ans après,
l'Algérie en subit toujours " les séquelles ",
sans doute ad vitam aeternam. La France doit se repentir, sans doute
aussi ad vitam aeternam.
Le narratif de l'Etat français est presqu'aussi caricatural,
sauf qu'il a tant évolué qu'aujourd'hui il serait presque
le calque du narratif de l'Etat algérien. Mai 1945 et août
1955 ont été des " massacres " commis uniquement
par l'armée française. Et par la bouche de son dernier
et actuel Président de la République, " la colonisation
a été un crime contre l'humanité ". Hier,
bienfait civilisationnel, aujourd'hui méfait absolu.
Pour ma part, je considère que le principal obstacle à
la réconciliation franco-algérienne réside dans
ce double, voire aujourd'hui unique, narratif historique, car il fait
écran à la vérité.
Ne pas s'interroger à son sujet, ne pas le remettre en question
conduira à reproduire sans fin les ressentiments des uns et des
autres. Cette remise en question ne pourra être le fait que d'authentiques
historiens capables de tenir à distance leur opinion politique,
voire leur nationalisme, et non d'historiens officiels adoubés
par les deux Etats. Indépendance des historiens, liberté
de pensée, accès libre aux archives algériennes
et françaises, sont des préalables absolus.
" Missionné " par ma propre conscience,
Jean-Pierre Lledo
1. Ici, Merdaci, gratifié de ''grand historien'' sans que nous
sachions à quel titre ! L'ayant connu depuis 1963, donc bien
avant Stora, je puis témoigner qu'en Août 2005 alors que
je préparais mon dernier film sur l'Algérie, il me parla
de la conférence qu'il allait prononcer lors de la grande messe
annuelle d'un ''Colloque national pour le 20 Août 1955'', en me
disant son admiration pour Zighout Youcef, qualifié de ''grand
stratège'', lequel dirigea le massacre au faciès de 130
non-musulmans
2. " Sétif, Guelma, mai 1945, Massacres en Algérie
" (2e édition), éditions de Paris, Versailles, 2011.
" 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois : un tournant dans
la guerre d'Algérie ? ", éditions Riveneuve, 2011,
3ème édition augmentée 2014. " La dimension
religieuse de la guerre d'Algérie 1954-1962?, éditions
Atlantis, Friedberg, 2018. " La guerre d'Algérie, une guerre
sainte ? " éditions Atlantis, Friedberg,2020
3. Fatima Besnaci-Lancou, Dalila Kerchouche et 49 cosignataires. Figaro
du 28 janvier 2021
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