Le
20 janvier dernier, Benjamin Stora a remis
à Emmanuel Macron un rapport sur « les
mémoires de la colonisation et de la guerre d'Algérie ».
La Revue Politique et Parlementaire a recueilli la réaction du cinéaste
Jean-Pierre Lledo, que nous publions en cinq parties. RETOUR
AU RAPPORT STORA Ceux
qui auront eu la patience de lire ce rapport aussi long qu'ennuyeux
parce que sans âme, ressassant certaines données, et passant sous
silence des quantités d'autres, conviendront qu'aucun questionnement
d'importance ne le traverse. C'est là son défaut majeur, mais
loin d'être le seul. N'importe
quel « rapport », il est vrai, sera toujours insuffisant.
Mais les « manques » ou les bavures de celui de Stora
sont trop idéologiquement orientés pour être innocents. Ils
mettent à nu cet historien qui s'est toujours voulu avant
tout un militant anticolonialiste désireux de ne pas déplaire
aux Algériens, pouvoir et intellectuels nationalistes sans
distinction. Et ce comme beaucoup d'autres Juifs, dont j'ai été,
qui ont cru pouvoir échapper à l'antisémitisme
en évitant les sujets qui fâchent, Stora
ne dit rien du terrorisme du FLN dirigé contre les juifs et
contre les chrétiens, qui transforma cette guerre dite de « libération »
en « guerre d'épuration »1. Ainsi, alors qu'il nomme dans « ce monde
du contact » des musiciens juifs qui ont contribué
au moins autant que les Arabes (Amazighs arabisés) au développement
de la musique andalouse, Stora s'entête
à la nommer « musique arabo-andalouse ».
Plus gravement, s'il cite le nom de son compatriote constantinois,
le célèbre musicien juif Raymond Leyris, il ne dit jamais qu'il fut assassiné le 22
juin 1961 et qu'à ce jour le crime n'a pas été
revendiqué par ses auteurs, le FLN-ALN2. Stora récidive car,
dans le livre financé par l'Europe et dont il est le co-rédacteur,
Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à
nos jours (Albin Michel, 2013), destiné à vanter
une coexistence heureuse sans faille, démentie pourtant par
la terrible réalité de la dhimma3,
ce dont témoignent abondamment, entre autres, 800 pages d'archives
in L'Exil au Maghreb de David Littman
et Paul Fenton, il y a un article sur Raymond Leyris.
Signé par son ami Abdelmadjid Merdaci,
cité plus haut, ce dernier en fait l'éloge comme Maître
de la musique andalouse qui chantait en arabe et comme symbole de
la bonne coexistence entre Juifs et Arabes, mais omet de dire... qu'il
avait été assassiné !!! Un détail, comme
dirait l'autre... Manifestement Stora n'a réglé ni sa question juive, ni sa
question algérienne. Il
y a dans ce rapport bien d'autres malhonnêtetés intellectuelles,
notamment la manipulation des citations, très dommageable
pour l'idée du métier d'historien et très gênante pour une
commande du Président. Déjà
citées plus haut, Fatima Besnaci-Lancou,
Dalila Kerchouche et 49 cosignataires4,
signalent une honteuse manipulation textuelle, quand Stora,
citant un entretien de l'historien Mohammed Harbi
datant de 2011, dans le quotidien algérien El Watan,
où il évaluait le nombre des Harkis et goumiers
à environ 100 000 hommes et à quelque 50 000 les victimes
algériennes, substitue l'expression « actes
du FNL/ALN » à « bavures du FLN/ALN »...
Ou encore lorsque Stora nous donne en annexe
plusieurs discours de chefs d'Etat français, mais omet comme
par hasard celui où Jacques Chirac déclarait aux Invalides,
le 25 septembre 2001 : « Les Harkis et leurs familles,
ont été les victimes d'une terrible tragédie.
Les massacres commis en 1962, frappant les militaires comme les civils,
les femmes comme les enfants, laisseront pour toujours l'empreinte
irréparable de la barbarie... ». Citant
le témoignage de Louisette Ighilahriz (publié
par Le Monde, le 20 juin 2000), Stora
nous rappelle que cette « militante algérienne indépendantiste,
jeune fille alors âgée de vingt ans fut atrocement torturée à
l'état-major de la 10e Division parachutiste du général Massu. »
Mais il tait la suite... lorsque L. Ighilahriz ajoute qu'elle a été sauvée par le médecin
militaire de la 10e DP, le commandant Richaud.
Cette précision valut à la concernée une flopée d'insultes de
la part « d'anciens moudjahidine », mais Stora
qui n'a pas son courage devrait pourtant savoir qu'une demi-vérité
travestit l'histoire autant qu'un mensonge. Le
choix des citations n'est pas moins tendancieux. Stora
cite le philosophe juif constantinois Raphaël Draï
faisant l'éloge de la réconciliation. Mais pourquoi ne pas avoir
cité aussi, par souci de vérité, cet autre passage : « Ceux
qui ont fait assassiner Raymond [Leyris]
veulent vider intégralement Constantine de ses Juifs. La communauté
juive était présente ici des siècles avant
la conquête de l'islam. Faire fuir les Juifs, sans qu'il en reste
personne, c'est vouloir effacer les traces de cette présence antérieure. »
? Pareil
pour l'écrivain algérien Mouloud Feraoun... pourquoi
n'avoir pas aussi choisi un passage où il se fait l'écho
des pratiques autoritaires et vexatoires des maquisards de l'ALN vis-à -vis
de la population musulmane dans les montagnes de Kabylie. Ou alors
par exemple, lorsqu'il dénonce les mariages « moutaa » (« mariages temporaires »
pour satisfaire les besoins pressants des combattants, tout en restant
légal du point de vue de la chariaa). Pareil
pour Albert Camus. Stora cite un passage
de son « Appel pour une trêve civile en Algérie », omettant
l'essentiel, notamment qu'il « s'adresse aux deux
camps pour leur demander d'accepter une trêve qui concernerait
uniquement les civils innocents », et qu'il n'aura aucun
effet sur la pratique terroriste du FLN qui ira en s'amplifiant.
« Bientôt l'Algérie ne sera peuplée que de meurtriers
et de victimes. Bientôt les morts seuls y seront innocents »
avait prédit Camus. Comme il avait prédit qu'une Algérie uniquement
arabo-musulmane déboucherait inéluctablement sur le « panislamisme » Et
quand Stora s'en prend à ceux « qui
voudraient annexer Camus, le lire de façon univoque, l'enrôler
dans leur combat politique », ne parle-t-il pas plutôt
de lui-même, qui omet de dire que jusqu'à « la
fin de sa vie » Camus n'eut qu'une seule obsession, empêcher
ce qui finalement arriva : un million de chrétiens et de juifs
chassés de leur pays. Au fait comment Stora
peut-il aller jusqu'à l'indécence d'écrire « qu'à
la fin de sa vie Camus se prononcera en faveur d'un fédéralisme
.... », suggérant une évolution d'opinion
dûe au grand âge, comme si l'écrivain n'était
pas mort, à l'âge de 47 ans... dans un accident d'auto
?!!! Fin
de la troisième partie « Missionné »
par ma propre conscience,
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Mis en page le 11/02/2021 par RP |