A Marcel Ronda qui le 1er
Mai 1999 m'a dit en contemplant la statue inachevée: Il s'appelait Adam Cano, ce qui lui valut le sobriquet d'Adamacan en arabe, « Ça suffit », mais ses concitoyens ne s'en tinrent pas là. On disait couramment « Adamacan ... et mon chapeau ». Donc il devint ... « Chapeau ! » C'est sous ce nom bizarre qu'il s'illustra dans une guerre qui ne consentit à dire son nom que quarante ans après qu'elle se fut terminée. C'était d'autant plus drôle qu'il n'avait jamais porté que des casquettes. De son village, de l'intérieur, il descendait à Oran pour choisir, chez Cazes, tous les deux ou trois ans une casquettes à petits carreaux gris, toujours la même. Pas assez chaude, l'hiver, et il frissonnait, les oreilles rougies ; trop chaude l'été et son visage ruisselait. Mais rien ne l'aurait fait déroger à cette habitude. « Chapeau » portait casquette, un point c'est tout. Du naufrage de sa vie dans son village déserté de l'exode tragique, de ses illusions perdues, rien ne demeurait, sauf sa casquette. Le sobriquet avait sombré quand l'OAS, était devenu sujet tabou, dans cette France si différente de celle qu'il avait connue lors du Débarquement de l'Armée d'Afrique à Fréjus pour chasser l'envahisseur allemand. En 1962, dans la débâcle d'un monde, sur le sol de cette France qui ne pensait qu'aux vacances, Adamacan... et mon chapeau était redevenu Monsieur Adam Cano... mais à l'intérieur de cette respectable enveloppe il s'était senti vide et ne s'était plus jamais rempli, même la casquette n'y pouvait plus rien. Tant bien que mal, sa famille a repris une vie que l'on dit normale. Mais il n'y croyait pas. Au fil du temps, son épouse est morte, ses enfants établis, ses petits-enfants poussent et souvent il les sent énervés, peu attentifs à ses histoires de là-bas, ses souvenirs de vieil homme : la ferme et les ouvriers arabes et marocains, le commis espagnol et sa grosse voix définitivement tranchée par un couteau F.L.N. et les bêtes, les chevaux peu à peu remplacés par le tracteur, les mulets tenaces qui tiraient les grosses comportes de raisin...Comment insérer ces souvenirs là dans le désert d'une cité bétonnée où les gosses ne savent pas dire, bonjour, pardon, comment. Alors Adam Cano referme soigneusement la porte du studio où il vit seul si seul... Il passe ses bras dans les courroies d'un sac-à-dos qu'un de ses petits-fils a jugé trop vieux, démodé et qu'il a repêché parce que chez nous, on ne jetait rien. Il a mis dans des boites bien fermées de quoi se nourrir quelques jours et une paire de chaussures de rechange. A ses pieds, les vieux godillots qu'il mettait pour la chasse, il y a bien longtempsā¦ Sur la table de la cuisine, il a laissé une lettre pour ses enfants, Oh bien courte ! Elle dit simplement : « je vous aime, ne me cherchez pas » Et dessus il a posé le téléphone portable que ses enfants ont tenu à lui offrir et dont les touches sont trop petites pour ses gros doigts de paysan, tordus de rhumatisme. Il sait qu'il existe, pas tellement bien loin, une statue de Notre-Dame d'Afrique que des fidèles d'Algérie ont édifiée à force de courage, d'abnégation et de petits sous économisés. Monsieur Adam Cano a toujours été un homme raisonnable, travailleur, économe. Pourtant, le voici parti sur la route, à pied, sans savoir avec précision où il va et cela ne l'inquiète pas. Presque sans argent et il s'en fiche complètement...Pour la première fois de sa vie il fait une démarche insensée, poussé par une force qu'il ne connaît pas et à laquelle il s'abandonne : il faut qu'il trouve cette Vierge là et il la trouvera... On lui a dit Théoule-sur-mer, alors il va vers la mer. Sous son bon pas de paysan, les kilomètres défilent. C'est le premier printemps du nouveau millénaire. Serait-ce, pour le vieil homme l'heure des bilans ? Pas vraiment C'est l'heure de revivre une éternité de souvenirs, le petit morceau d'éternité dévolu à chacune des vies humaines. Sur la route, les autos se frôlent à toute allure et ce piéton obstiné qui dans sa tête chemine le long des routes d'autrefois bordées d'eucalyptus et il sent leur parfum âcre et tonique. Il traverse un petit bois et, dans sa tête, il sent l'odeur des genévriers et des térébinthes des forêts de là-bas. Il approche de la mer, il sent comme autrefois l'iode et cette odeur de sable chaud des dunes de là-bas. Lorsqu'il arrive à Théoule et que la mer inscrit entre les rochers dans la splendeur du couchant, il est désorienté... C'est vraiment là... L'Orient est du mauvais côté par rapport à son rêve et le soleil se couche à sa droite, quand dans sa tête, il se couchait à sa gauche ! Désorienté mais non perdu. « Chapeau » en a vu d'autre ! Si l'âge fait vaciller ses perceptions immédiates, cela ne l'empêche pas de garder bien au chaud, bien lumineuse la vision de Notre-Dame d'Afrique, qui l'appelle. Il lui faut simplement la trouver. « Chapeau » ne sait à qui s'adresser lorsqu'il avise un vieil homme comme lui, assis sur un rocher, les yeux perdus dans l'immensité bleue. D'instinct, il sait que cet homme est un de ces frères. Il va vers lui mais ne lui adresse pas la parole abruptement : on ne trouble pas ceux qui sont partis dans leur passé. On attend qu'il revienne. « Chapeau » s'assoit à quelques mètres, sur le rocher, sans mot dire. Quand il voit l'homme renter dans son propre corps, et cela se décèle à un mouvement presque imperceptible des épaules, aux mains qui se nouent, alors, il sait qu'il peut parler. Il dit simplement : « Vous aussi ! » et ce n'est pas une question ! Et l'homme tourne son regard bleu, son visage creusé de rides « Chapeau » voit le reflet de son propre regard, de son propre visage. L'homme lui sourit, de ce sourire si triste, si beau qui contient tant de larmes. Mais ce ne sont pas des êtres qui s'apitoient. « Chapeau » demande s'il conna ît Notre-Dame d'Afrique, celle de Théoule, pas celle d'Alger. Et l'homme connaît, il dit c'est loin dans la montagne, au dessus de Théoule dans un cirque solitaire. Il dit : « Je vous accompagnerai bien, mais ma femme va s'inquiéter » et Chapeau est heureux, il est parti seul pour arriver seul aux pieds de Notre-Dame. Il prend le chemin indiqué. C'est vrai que c'est loin, c'est vrai que c'est rude. Il semble que la force invisible qui l'a poussé à quitter son studio douillet le guide et le presse. Il sent sous ses godillots rouler les cailloux de la pente, car après avoir grimpé, après avoir atteint une sorte de plateforme où l'on est entouré de montagnes grises, il faut encore redescendre au centre d'un cirque aride comme les djebels de sa vie d'avant. « Chapeau » a peur de tomber, de se casser une "patte" avant de toucher au but. Il marche, les yeux rivés au sol, attentif aux aspérités du chemin, et, quand soudain il débouche en face du site, c'est une énorme gifle de stupéfaction qui l'atteint. Une vague d'émotion le submerge : Elle est là.. si haute, si haute, son beau visage plein de bonté, l'accueille, ses mains sont tendues vers lui. Il lève les yeux vers la robe faite de larges bandes métalliques, on dirait les plis du tissu. Tout autour. Sur les murets, des plaques de céramiques disent les noms de tant d'amis morts ou vivants. Mais « Chapeau » ne les voit pas, il n'a d'yeux que pour la statue qui lui semble s'animer ! Et voici que le vent se lève, une petite brise douce d'abord, qui s'engouffre dans les interstices de la robe, du manteau. « Chapeau » est là à genoux, mains ouvertes vers les mains ouvertes de la Vierge qui l'attendait... Le vent souffle et siffle dans les plis de la robe, s'enfle et siffle, siffle encore et c'est comme un chant, profond et doux qui prend forme, un chant si fort, si familier qui rebondit de sommet en sommet, la montagne chante autour de la statue et de l'homme immobile. Un chant qu'il a souvent hurlé avec espoir, avec désespoir, avec rancune, avec amour : le Chant c'est nous, les Africains ! Janvier 2001 Geneviève De Ternant qui est décédée dans la nuit du 31 Août 2023 |