Trous de mémoire

Jamais ne fut autant exalté le « devoir de mémoire ». Jamais ne fut autant malmenée la mémoire des peuples. Nous nous plaignons, nous, Pieds-Noirs, de l'indifférence de nos enfants, de leur refus d'entendre notre histoire et, narcissiques que nous sommes, nous pensons être les seuls en butte à cet état de choses. Pire encore, nous pensons, avec une vraie bonne foi, que nous sommes les seuls à en souffrir. Ouvrons les yeux, frères et sŌurs de malheur, et réfléchissons.

Dans un autrefois relativement proche, les générations, trois en général, cohabitaient plus ou moins sereinement : Les grands parents, porteurs de l'histoire familiale à transmettre oralement et à l'aide des papiers de famille, pieusement conservés ; les parents, ceux qui travaillaient, héritiers de l'histoire et garants de l'avenir ; les enfants, distraits, joueurs, baignant dans l'histoire qui les imprégnait sans même que l'esprit soit sollicité, parfois rebelles à « toutes ces vieilleries » et parfois attentifs à la saga qu'une vieille voix déversait. Les enfants, entourés des oncles, des tantes, des cousins plus ou moins lointains, des parrains, des marraines, témoins blagueurs qui « racontaient », receleurs des blagues, des expressions, des souvenirs, des accents, pourvoyeurs de rires qui ne faisaient rire que la famille... Que tout cela ait disparu dans les drames du XX°siècle ou que le « progrès » ait mangé ce monde, le résultat est le même. La mémoire est devenue affaire de « communication », véhiculée par les ondes, affaire d'Etat donc, affaire de « Big Brother ».

Pour nous, les choses sont encore plus dissociées : la mémoire d'état n'a que faire de la vérité des faits vécus : Elle se doit d'être « correcte » et c'est tout.

La mémoire des trois générations de Français d'Algérie actuellement encore vivantes est un mille feuilles, chaque feuille bien étanche. Mais, est-ce si différent ailleurs ?

François Hautier, dans un article du Figaro (le 6 août 2008) écrit : « Marquées par des expériences et des valeurs radicalement différentes, trois générations de chinois ne savent plus communiquer entre elles. » Trois générations : 350 millions d'individus chacune ! Hu Xingdon, professeur d'économie à l'Institut de technologie de Pékin l'exprime sans détour : « La Chine se trouve dans une phase de mutation très violente entre l'ultra conservatisme des générations âgées et des jeunes sans aucune conscience sociale ». Pour les parents, la valeur la plus importante demeure la responsabilité, pour leurs enfants, c'est l'égalité. Chez les grands-parents, la tradition primait tout et rien ne devait survenir qui fit perdre la face aux ancêtres ; pour les parents, les 35-60 ans, le collectivisme était devenu la règle et l'enfant, l'enfant unique, est un individualiste. La Chine compte plus de 100 millions d'enfants uniques, surnommés « mangeurs de vieux » Ils ne savent rien des massacres de Tien an Men en 1989, beaucoup n'ont jamais entendu parler de la Révolution culturelle ni du « grand bond en avant » qui fit 30 millions de morts par famine... Et ils s'en moquent complètement !

Marek Halter constate le même phénomène en Allemagne où la douloureuse mémoire des crimes nazis n'est plus connue que des anciens qui n'ont guère envie de la transmettre. Le fardeau de la guerre doit être épargné aux enfants et l'Allemagne préfère renouer avec la culture « d'avant », quand elle s'en souvient encore.

L'importance du souvenir pour comprendre le présent appréhender l'avenir : « Zakhor » « souviens-toi » en hébreu ne revient pas moins de 169 fois dans la Bible, souligne-t-il ! Pour servir de leçon à l'humanité... Et pourtant, de retour en Allemagne dans les années 60, il écrit : « Les hommes de quarante à cinquante ans vous imposaient les fantaisies d'une mémoire qui, immanquablement, avait balayé cinq années de leur vie, à moins qu'elle ne les eut obligeamment déplacées sur le front de l'est. Leurs enfants, eux, pleuraient au récit de Varsovie, du ghetto, de la fuite en Union Soviétique. L'Allemagne du boom économique peinait sous le poids de sa conscience malheureuse ». Vingt ans après, on oublie ! En 1979, il constate que « c'est par la grâce d'un feuilleton télévisé américain, Holocauste, qu'ils ont vu pour la première fois la réalité de cette époque et il ajoute : « six ans plus tard, si la jeune Allemagne évoque assez librement le passé -le passé national-socialiste- ici on ne dit pas nazi, c'est pour le reléguer dans la préhistoire ». (Un homme, un cri, Marek Halter)

Comment ne pas comprendre que notre histoire, l'histoire de France pourtant, passe à la moulinette d'une mémoire de fantaisie ?

Je ne sais si ces exemples sont probants, si notre vraie mémoire que tant de nous ont entretenue par leurs écrits, des conférences, des associations apparaîtra un jour. Si on reconnaîtra ces 132 ans de parenthèse sinon heureuse pour tous, du moins civilisée, sur cette terre victime encore tous les jours de crimes, de bombes, de douleurs, cette terre où les grands-parents qui meurent gardaient, comme ils disent, « un bon souvenir des Français », les parents ne se souvenant que des années de guerre dans l'un ou l'autre camp et les enfants se faisant difficilement une place entre deux souvenirs déchirés, et tous soupirant : « ce n'est pas cela que nous voulions ! »

Ô mémoire ! Pour se préserver du mal que tu nous fais, faut-il te regarder en face ou jeter sur toi le manteau de Noé ?

                                                  Geneviève de Ternant

                                                           Août 2008

Mis en page le 23 août 2008 par RP