26 Mai 1962 : L'ARRACHEMENT

 

-Mon général, tous ces gens vont souffrir !
-Et bien, qu'ils souffrent !

 

 J'ai eu 17 Ans à Alger, il y a un mois, le mois dernier. Le dix huit Avril 1962.

Le 26 Mars est passé avec son cortège de représailles de l'OAS aux attentats du FLN et les réponses aux Barbouzes, missionnés par Paris, dont les portraits ornaient toujours les murs d'Alger.

Le mot d'ordre du FLN est :" La valise ou le cercueil ! "

La liste des assassinés lors de la fusillade du 26 Mars était collée partout.

L'atmosphère était bizarre, lourde, chargée d'électricité.

Nous entendions que des pourparlers auraient lieu entre  FLN et OAS, pour mettre fin à tous ces massacres.

Rien cependant ne pouvait arrêter nos concerts de casseroles qui scandaient :" Algérie Française, Algérie Française ! ", ni nous faire ôter les drapeaux tricolores que nous avions tous mis à nos fenêtres ou balcons, même si la statue de Jeanne d'Arc, près de la Grande Poste avait été recouverte d'une poubelle, par des arabes, de nuit.

Le général Salan avait été arrêté. Sa photo avait paru à la Une de l'Echo d'Alger et de la Dépêche Quotidienne. Il avait les cheveux teints en brun et une moustache épaisse de la même couleur.

Certains généraux qui avaient quitté l'armée régulière pour rejoindre l'OAS, préconisaient la tactique de la terre brûlée. Partir et détruire le maximum de sites nécessaires à la vie de tous les jours. D'autres, des actions violentes contre les positions des CRS, Gardes Mobiles et autres représentations  de l'Etat qui nous  abandonnait comme des chiens.

Nous découvrions des mouvements de civils vers le Port ou l'Aéroport de Maison Blanche. Personne n'osait avouer partir: " Nous avons pris un aller-retour pour mettre les enfants à l'abri dans de la famille en France et nous reviendrons; C'est sur! Que voulez-vous que nous fassions là-bas ? Nous n'avons rien. Toute notre vie est ici ainsi que notre travail." Cependant, des cadres de déménagement avalaient, ici ou là, les meubles qui partiraient. Certains, par peur de représailles déménageaient le soir, à la limite du couvre-feu. Ils partaient sans dire au revoir. Sans dire « Adieu ».

C'est vrai. Où vivait notre famille en France, nous les Martinez, Gonzales, Ferrer, Soler, Trani, de Ubéda, Jover, Bensoussan, Teboul, Catala, Pons ? Nulle part. Nous étions tous d'ici. Nous ne connaissions même plus les origines de nos ancêtres arrivés en Algérie très tôt. Trois de mes grands-parents sont nés à Alger au début des années 1860.

Désœuvré, puisqu'il n'y avait plus de classe depuis Février, je passais les après-midi à la Piscine toute bleue du RUA ( Racing Universitaire d'Alger). Nous retrouvions des copains du Lycée Gautier ou du Hand. Avec le RUA, j'allais être champion d'Alger, cette année. Magnifique maillot bleu ciel et blanc. Allongé sur les énormes cubes de béton brise-lames de la  digue qui fermait à la houle l'accès au port.  Nous bronzions. Nous faisions des matchs de volley à trois contre trois. Et nous piquions une tête dans l'eau salée et fraîche de la piscine. De combien de flirts, de fiancées la Piscine avait-elle été témoin ? Nous étions tous beaux, bien bronzés. La mode à Alger, pour les garçons était, à cette époque, des petits shorts de  coton blancs ou de couleurs , à carreaux, serrés, enfilés sur le slip de bain; Les filles portaient des bikinis à balconnets, certaines avaient un petit volant qui décorait slips et soutiens-gorge. Nous étions beaux. Le sel et le soleil éclaircissaient nos cheveux et rendaient nos yeux plus brillants.

Il n'y avait déjà plus grande affluence autour du bassin ou sur les gradins. Il n'y avait plus de matchs de Water-polo et peu d'entraînement de natation. Rares étaient les courageux qui se lançaient du plongeoir recouvert de carrelages bleu azur. Le grand amusement était de courir le long de la piscine et de se jeter au ras du bord en provoquant une belle vague qui inondait les quelques lézards sur leurs serviettes. Ils volaient au soleil, sans le savoir, leurs derniers rayons algériens. En haut, allongés  sur les blocs, nous regardions Alger  descendre en cascades blanches  vers la mer. Tout à droite, L'AMIRAUTE surveillait les quelques bateaux de plaisance et barques ancrés qui tanguaient paresseusement, fatigués par ce soleil intense. Tout à gauche, vraiment à l'extrémité de la baie, le Cap Matifou dont nous pouvions découvrir, le soir, le manège lumineux de son phare.

                    Mon dieu, que c'était beau!

Plus près, nous apercevions le Kairouan, le Ville de Marseille, non le Ville d'Alger, je te dis, et les petits Sidi Mabrouk ou Sidi Ferruch. Le Kairouan se distinguait plus facilement, tout blanc et plus majestueux. Il ne mettait à peine que dix huit heures pour aller d'Alger à Marseille. Alors qu'il fallait aux autres entre vingt et vingt deux heures.

Ces paquebots longeaient, le soir, les Iles Baléares et, nous attendions ce moment pour découvrir dans le noir, au loin, les petits scintillements  lumineux des maisons. Dans la journée, nous comptions les marsouins qui nous accompagnaient en sautant gracieusement, en cadence, de part et d'autre du bateau. Ils étaient infatigables. Leur peau semblaient huilée.

Quand nous revenions à Alger, après le mois passé en colonie de vacances en Métropole,  - pour changer l'air de nos poumons qu'ils disaient nos parents - dès six heures du matin les voyageurs se dirigeaient à l'avant du bateau.

Au loin, d'abord une simple ligne violette. Puis un trait plus épais irrégulier gris foncé embrumé décorait l'horizon.

Et puis, soudain, la merveille ! Alger se dessinait sous les premiers rayons roses du soleil.

« Tu crois qu'on voit notre maison? »

 « Et le Fort l'Empereur! »

« Ty as pas pris ton appareil Kodak ? Mais ty es couillon, ou quoi! Regarde à droite on commence à deviner la Mosquée de la place du Gouvernement! Ty as vu comme c'est blanc, purée, comme c'est beau! C'est pas comme Marseille, à part le château d'If, y a que les montagnes de derrière qui sont blanches! C'est pas la neige, des fois, c'est le nord là-bas? »

« Arrête, c'est des rochers qui sont calcaireux! »

Oui, c'est peut-être une dernière fois que je vois Alger comme ça. Il est l'heure de rentrer. Une douche rapide dans les vestiaires humides. On se rhabille. Vite, il faut prendre le canot de Négro pour nous ramener sur le quai. On lui laisse vingt francs d'avant-avant, des centimes, quoi, le pôvre!  Et on danse tous sur une jambe, puis sur l'autre pour faire bouger la barque. C'était toujours la même chose.

On traverse le port. A certains endroits le goudron est encore mou de la chaleur de la journée. On s'enfonce un peu.

Nous flânons pendant le trajet du retour au quartier Mulhouse-Danton. Il fait doux. Notre peau craque un peu.

Je rentre dans la boulangerie de mes parents, étrangement silencieuse. Ma mère a l'air toute tristounette.

Mon père s'adressant à moi : « Monte dans ta chambre, j'ai acheté des valises. Tu fais comme ta sœur, tu prends le plus de vêtements que tu peux sans oublier tes affaires de classe! »

Moi : «  C'est quoi cette histoire ? Où va-t-on ? »

Mon père: « Te fais pas de soucis! Demain vous prenez l'avion »

Moi: «  L'AVION ? On s'en va pour de bon ? Où? »

Mon père: « D'abord à Marseille, après vous irez à la Gare prendre un billet pour Voiron (près de Grenoble). Vous rejoindrez vos cousins Michèle et Alain qui sont chez leur tante Gabrielle. Tu te souviens? On y est allé, il y a deux étés. Ta marraine Denise, elle est de là-bas, tu te rappelles que Gabrielle, c'est sa sœur? »

Merde! C'est vrai ? C'est la fin, alors ?

Je monte dans les chambres, silencieux. Marif était déjà en train de remplir sa valise. Elle pleure en silence. Je choisis ce que je vais emporter. Je n'oublie pas le dictionnaire Latin-Français Gaffiot et les Bordas de littérature. Comment vais-je caser tout çà? Il faut mettre quelques vêtements chauds quand même. On n'en a pas beaucoup, nous. J'allais oublier mon maillot du RUA…

Voilà c'est fait! Mémée Cerdan, ma grand-mère maternelle, me regarde en grignotant des cacahuètes toutes chaudes que le moutchou du coin a fait griller dans le four de la boulangerie.

Je redescends au magasin. Abasourdi. Ecrasé. Ce n'est pas possible ! Partir! Tout laisser!

Je sors comme un somnambule; personne n'est assis sur les trois marches de la Boulangerie. Sur la façade à gauche, la signature en lettres anglaises :

 J. Ferrer

Je remonte la rue Danton, pour une dernière fois.

Que de parties de foot avec une balle de tennis ou de mousse y avions nous faîtes? Combien de courses de vélo avait elle vues ?

Les Géro ont mis les volets de bois sur les portes vitrées de leur petite ébénisterie et ont rejoint leur appartement des Escaliers Cornuz.

Puis, je passe devant notre garage aux grandes portes de bois gris dont le bas, rongé par l'âge et les arrosages répétés de la rue, a laissé suffisamment d'espace au passage des rats.En face, mon grand-père paternel. Je vais lui dire au revoir. Je continue. Je touche chaque mur, je caresse chaque porte d'immeuble. Je regarde les trottoirs où nous jouions aux bouchons ou aux roseaux, il y a quelques années. L'épicerie des Cassoba est déjà fermée.

La Traction Avant Noire de Sauveur, avec son aile avant gauche déchirée est stationnée devant chez lui.

Les Cuénoud sont à table. Je vois la famille nombreuse au travers du rideau qui les isole légèrement de la rue. La Vespa-175 Vert métallisé d'André est garée près de la fenêtre. Il y a avec eux  Rodrigue, un jeune appelé du Contingent, venu de Istres. Il est tombé amoureux de la plus jeune des filles Cuénoud. Il tournait pendant des heures dans le quartier pour la voir sans oser lui parler. Aujourd'hui, ils sont mariés et vivent dans la région de Marseille-Istres.

La porte d'entrée et les volets de la cuisine des Ruffenach sont fermés. Je ne pourrai pas dire au revoir à Bernard. Il coiffait  ses cheveux blonds et bouclés en arrière pour faire une banane à la Elvis. Il était fou d'Eddie Cochrane et Little Richard.

Le quartier est vide. C'est bientôt le couvre-feu qui débute à 20 heures.

Je continue mon pèlerinage, refoulant mes larmes.

J'arrive à La Placette: minuscule parking, aux derniers numéros de la rue Danton, qui nous servait de quartier général quand plus jeunes, nous étions des cow-boys ou des Indiens. Au coin une épicerie fermée aussi. Les escaliers qui partent de chaque coté de la Placette conduisent à la Croix Rouge et Chez Baechler, grossiste en produits d'épicerie, rue de Mulhouse.

La rue Abbé de l'Epée avec la villa où la Territoriale "gardait" le Quartier !…Et le club des cinq, toujours assis près de l'autre épicerie, près de  l'école de filles du « Village d'Isly ».

Je reprends en sens inverse l'impasse Danton, pour dire adieu à mon école maternelle. J'arrive en haut des escaliers Danton. Habite ici, ma "fiancée" de l'époque, Renée-Paule Catala. Son père est prothésiste dentaire. Son frère, Jean-Marc est aujourd'hui, dentiste à Nice. Elle est mariée et vit à Toulouse; je ne l'ai jamais revue. Je ne peux pas lui dire au revoir, L'immeuble est  fermé. Et les filles ne sont pas dehors à cette heure ci.

 Je commence à descendre les escaliers étroits en me tenant à la rampe métallique, usée, rendue brillante par les milliers de frottements de mains. Les Chailan, eux aussi ont fermé leur porte. Adieu, Andrée.

Je laisse mes talons glisser tout seuls d'une marche à l'autre; Je lance un dernier coup d'oeil au balcon de Michèle Cluzel, sur la gauche. J'ai adoré ses yeux verts d'eau. A-t-elle eu un peu d'affection pour moi, comme elle me le disait? Son père, Georges lui interdisait d'aller avec moi, à la piscine du RUA. Il aurait dû, car il pêchait toujours par-là et pouvait nous surveiller. Je ne l'ai jamais revue, non plus.  A droite l'entrelacs de cours et d'escaliers où vivaient Kader Bessalchi, et ses sœurs, Madame Joseph, les Fischer…

En face, je regarde les volets du petit appartement de Pierre Padovani, dont la sœur Marianne sortait aussi avec un jeune soldat du Contingent, qui soupait tous les soirs chez eux. Leur appartement était grand comme une maison de poupée. Ils étaient très pauvres. J'aimais bien Pierre; il était sérieux et très gentil. Quand la fin de la période en Algérie de ce jeune métropolitain est arrivée, ils l'ont accompagné au port pour embarquer vers Marseille. Marianne pleurait sur le quai et sa mère tentait désespérément de la consoler.

 Ah! Le voilà, Tu le vois, là en haut, à droite ? De grands signes, des baisers soufflés au bout des doigts. Tous les soldats ont embarqué. Tout le pont est en kaki. On lève l'ancre. Le Ville d'Oran corne. La cheminée fume. Il commence à s'éloigner du quai, tiré par un remorqueur. Des mouchoirs s'agitent en guise d'au revoir. On les aimait bien ces petits jeunes qui patrouillaient dans Alger, le doigt, toujours sur la gâchette de leur P.M. tant ils avaient peur.

Au Revoir? Adieu, oui; sale race de Pieds Noirs et il nous fait des bras d'honneur, ce petit con. Je ne le crois pas. Il avait l'air si bien. Il couchait chez eux, et tout; Vous voyez ce que je veux dire…Il n'a jamais sorti un sou. Pauvre Marianne, si timide, si sincère.

Je suis au bas des escaliers. Je ne suis pas allé chez mon cousin Rosello au 12. Je n'ai pas vu ni Jean-Jacques ni Bernard. Je ne verrai plus madame Monteil qui brodait des napperons de façon extraordinaire. Adieu, Monsieur Ravel avec votre ceinture de flanelle rouge qui entourait votre énorme ventre. Je ne me suis pas dirigé vers Bidon V, le bar où nous faisions des compétitions de Baby-foot, et la rue Berthezène. Qu'est devenu Jean-Paul Soler? Nous nous étions brouillés pour des bêtises de gamins depuis la cinquième. (Un coup de talon sur mes chaussures neuves, pour les baptiser...). Nous allions au lycée en remontant la rue Michelet, côte à côte, sans nous adresser la parole. Et cela a duré quelques années. Nous nous parlions à la troisième personne ou par l'intermédiaire d'un troisième copain. Mais, nous étions toujours près l'un de l'autre.

Je partirai sans revoir la villa de mes grands-parents à Bouzaréah, ni mon école primaire de la rue Daguerre ni le lycée Gautier. Ni l'Eglise Ste Marcienne où j'ai fait ma communion. C'est dingue !

Le jour de la communion, nous entrions dans l'église, les garçons à gauche , les filles à droite. C'était Chantal Michel, la sœur du clarinettiste Jean-Christian qui marchait à côté de moi.

Nous avons soupé en silence, écoutant les dernières consignes de mes parents. Ma mère pleurait sûrement. Je ne m'en souviens pas. Et puis nous sommes montés nous coucher.

Au matin du 26 Mai 62, après le petit déjeuner, un minibus d'Air France transportant du personnel de l'Aéroport de Maison-Blanche s'arrête devant la boulangerie.

Le cœur serré, nous embrassons une dernière fois nos parents et montons dans le véhicule. Nous serrons bien entre nos jambes nos valises et sacs de sport. Les Hôtesses et le personnel en costume bleu marine et chemise blanche, tentent de nous réconforter. C'est un steward, client de la Boulangerie, qui sera notre guide.

Je ne pensais pas qu'à une telle heure, il y aurait autant de monde sur la route. Les bus étaient pleins. Leurs passagers faisaient grise mine. On voyait des femmes, leurs enfants dans les bras, qui s'essuyaient d'un revers de manche les yeux. On était aux portes de l'été, et beaucoup avaient mis leurs vêtements d'hiver. Partaient-ils aussi? Comme nous ?

Le petit car prit la rue Richelieu et s'arrêta devant l'immeuble moderne du Maurétania, pour prendre du personnel d'Air France.

Et nous repartîmes aussitôt. Les voitures, pare-chocs contre pare-chocs, semblaient prendre la même direction que nous. Beaucoup d'autres se dirigeaient vers le port. Ca bouchonnait sec.

Je ne compris pas aussitôt pourquoi, à quelques kilomètres de Maison-Blanche, les chauffeurs garaient leurs autos sur le bord de la route. Ils les laissaient là  et repartaient à pied.

J'en vis de nombreuses ouvertes, comme abandonnées. Mais pourquoi? On n'a pas l'habitude de laisser sa voiture ouverte, tout de même!…

Nous accédâmes, enfin, à l'Aéroport. C'était pire. Il y avait des autos partout. Les parkings étaient pleins. Elles étaient stationnées des deux côtés des voies d'accès aux halls d'embarquement. Même, en double file. Des valises laissées sur leurs galeries ou dans les coffres béants.

Des centaines de personnes, peut-être des milliers se bousculaient devant les entrées vitrées, avec leur baluchon. Toutes les pelouses étaient transformées en terrains de camping.

Depuis combien de temps étaient ils là ? Des vêtements et des draps, ou ce qu'il en restait, traînaient sur l'herbe. Les massifs de fleurs étaient piétinés. Une famille, ici, assise autour d'une nappe imaginaire,  près d'une bouteille Thermos, probablement vide. D'autres grignotaient des morceaux de pains. Tout le monde était grave. Même les enfants avaient le regard vide et ne comprenaient pas pourquoi leurs parents pleuraient et ce qu'ils faisaient ici.

Il paraît que des femmes ont accouché, ici, à même le sol. Que des familles ont attendu de nombreux jours avant de pouvoir partir. Peut-être VOULOIR partir.

Quatre vingt dix pour cent de tous ces Pieds Noirs ne savaient pas où ils allaient. Nous n'avions pas tous des points de chute en France.

Je n'ai même pas noté si c'était toujours  le drapeau de la France qui flottait encore sur les hampes.

Notre bus contourna les bâtiments, un garde-barrière nous laissa passer et nous nous dirigeâmes vers un Super Constellation que les plus chanceux de ce matin prenaient d'assaut. Celui là allait à Marseille. Est-ce que tout le monde désirait se rendre à Marseille?

On nous fit monter par la passerelle des Premières classes. Devant nous, une famille portait des vêtements arabes, gravissait aussi les marches. Le père avait une djellaba blanche enfilée sur une chemise. Leurs petits garçons avaient les cheveux tressés.

Ils ne parlaient ni le Français ni l'Arabe. On m'expliqua que c'était des Juifs qui avaient fui le Sud Algérien. Pour aller où ?

Il n'y avait plus de place à bord pour ma sœur et moi. Notre steward-mentor parlementa quelques minutes avec le commandant, qui accepta de nous prendre dans la cabine de pilotage.

Le voyage ne devait pas être très long avec un tel avion. Deux heures maximum.

Dans deux heures, nous ne serons plus en Algérie…

Dans le vrombissement de ses quatre moteurs, l'avion se lança sur la piste, prit de la vitesse et s'arracha de la terre d'Algérie.

Je n'en avais même pas pris une poignée…

Tout le trajet se passa debout, entre le pilote et le co-pilote. Il y avait des cadrans partout. Des boutons de tous les côtés! Ils furent très gentils avec nous. Nous ne les connaissions pas. Ils ne nous connaissaient pas. Ils devaient avoir déjà pris des "clandestins" comme nous.

Nous survolâmes la Méditerranée bleue foncée, devenue presque noire depuis notre altitude. Le pilote tendit son bras et me montra au loin les côtes métropolitaines qui commençaient à se dessiner.

Il fit un tour au-dessus de l'Etang de Berre et se mit dans l'alignement de la piste. Personne ne me demanda de m'asseoir. J'étais fasciné. Hypnotisé. L'avion descendait tranquillement vers la terre qui semblait l'attirer comme un aimant. Il se posa sans grande secousse, roula dans la voie qui lui était attribuée, ralentit dans un grand bruit de moteurs inversés.

Devant nous, un employé faisait de grands signes des deux bras.

-Qu'est ce qu'il veut ce pantin? On va l'écraser s'il reste là!

-Non, non, il nous guide.

-Ah, bon!

L'avion s'arrêta définitivement. Les portes s'ouvrirent, les escaliers étaient déjà collés aux issues et les premiers Pieds Noirs descendaient.

Il faisait presque aussi chaud qu'à Alger mais il y avait un vent,  la tchidente !

Nous traversons l'aéroport. Nous avons tous l'air hébété. Ahuri, perdu.

 "Et, maintenant ?…" Nous sentons que nous ne sommes plus chez nous. Il est bien trop tôt pour dire " pas encore, chez nous!…" Le dirons-nous un jour?

On nous regarde, avec nos peu de bagages, comme des étrangers, des espèces inconnues. Des extra-terrestres. Quelques-uns sont attendus par de la famille partie plus tôt qui leur fait des grands signes et se jette dans leurs bras en pleurant. D'autres errent dans le vaste hall .

Des militaires nous demandent de nous regrouper et nous diriger vers une porte de sortie, où des CRS sont alignés jusqu'aux bus navettes qui nous attendent pour nous conduire au centre de Marseille. Avec ma sœur, nous suivons le mouvement. Les CRS vérifient nos papiers d'identité, pour contrôler si nous ne sommes pas recherchés et fichés pour "Activités subversives".

Nous montâmes dans notre autocar. Le centre ville était assez loin de l'aéroport.

Nous débarquâmes je ne sais où. Mais comme un seul homme, nous nous dirigeâmes tous probablement vers un supposé centre d'accueil (!?!?!?). Je me souviens d'une rue en légère pente.

Nous n'avions que faire de leur accueil.  Nous devions aller à Voiron.

Nous apprîmes bien plus tard en quoi avait consisté pour certains cet accueil. Rien n'était prêt et personne ne s'attendait à l'ampleur que prenaient les départs d'Algérie. Peu de Pieds-Noirs restèrent là. Le maire Defferre ne voulait pas de nous chez lui !!!

-La gare, s'il vous plaît, Monsieur?

-Là-bas, en haut des escaliers, au bout de la rue qui monte.

De larges marches accédaient à la Gare Saint Charles. Les guichets:

-Deux billets pour Voiron, SVP.

-Vous changez à Valence et vous vous arrêtez à Moirans. C'est juste avant.

Nous montons et choisissons un compartiment avec des places libres. Ce qui était difficile. Il y avait  beaucoup de monde pour cette destination. Le but final du train était Paris.

Je jetais un coup d'œil par-dessus l'épaule de mon voisin qui lisait l'Express. Que d'horreurs et mensonges sur nous étaient rapportés!

Je préférai me lever et je me dirigeai vers les Toilettes des Secondes. Déjà deux personnes attendaient devant la porte fermée. Je fis demi-tour et retraversai le demi-wagon jusqu'à la porte battante qui nous séparait des Premières.

J'eus l'audace de prendre ce couloir. Presque tous les sièges étaient vides. Les toilettes, au bout du wagon étaient disponibles. Les secousses et mouvements latéraux du train n'étaient pas propices à un bon équilibre, jambes écartées, sans poignée pour se tenir.

Je revins vers le compartiment où Marif attendait. Juste avant la porte battante, je m'arrêtai pour regarder le paysage. C'était quand même un peu plus vert que chez nous. Et soudain la porte s'ouvrit. C'était un contrôleur dans son costume officiel de la SNCF, avec son carnet d'une main, une poinçonneuse dans l'autre et une petite besace en bandoulière. Une casquette avec des étoiles!…C'est un Général, ou quoi?

-Billet, SVP.

-Voilà.

-Mais ce sont des billets de secondes

-Oui, je suis allé au WC, j'en reviens.

-Mais tu es en première, là. D'où viens-tu?

-D'Alger, M'sieur. Ma sœur est dans ce compartiment là-bas.

-Et bien, je te refais un billet Première Marseille-Moirans que tu paies en totalité, et en plus, je te colle une amende…Et tu retournes en seconde.

-Mais, je suis juste allé…

-Tu t'arrêtes, ou je te fais descendre à la prochaine gare. Tu n'étais pas bien dans ton pays, non ?

-…

Le train entre en gare de Moirans. Personne sur le quai pour nous récupérer. Bizarre, non? Elle était avertie Gabrielle, je crois?

-Voiron, c'est où, Monsieur? S'il vous plaît.

-Tu vois le clocher, un peu à droite? C'est là.

-Il n'y a pas d'autobus?

-Pas à cette heure. Vous pouvez aller à pied. C'est à cinq kilomètres environ.

L'herbe était humide. Et, nous sommes partis vers le clocher avec nos valises marron clair et nos sacs de sport. Je ne me souviens pas si nous avions dormi à Marseille et si c'était le matin ou le soir. Je crois que nous avons coupé à travers champs.

Nous sommes finalement arrivés à Voiron. Notre destination finale était l'école maternelle construite dans l'enceinte du CREPS dont les étudiants suivaient des cours et avaient leurs dortoirs dans le château de  La Brunerie.

Quel nom! La classe! Ca fait bien, non, Ferrer de la Brunerie!!!

C'était en haut de la côte. Elle plutôt était raide. L'entrée du parc avec de grands arbres.

 Un coup de sonnette à la porte des logements de fonction.

-Vous voilà enfin. Venez, je vous montre où vous allez dormir avec vos cousins.

Nous suivons. Des escaliers. Une porte ou une trappe.

-Voilà, c'est là …installez-vous.

        C'ETAIT UN GRENIER !

 

JP FERRER. Saint-Laurent-du-Var. 26 Mai 2001.