Revue AFN-Collections n°57 Octobre 2008

LES CABANONS
(Souvenirs d'enfance)

Alger - Le Boulevard Front de Mer à Saint-Eugène
(Le sigle T.P.L.G. Tout Pour La Gueule. Quoi de plus épicurien!)

Alger - Quartier Bab-el-Oued - Les cabanons

   Qui n'a jamais fredonné la chanson marseillaise d'Andrex : « Un petit cabanon pas plus grand qu'un mouchoir de poche, un petit cabanon, tout là-haut bâti sur des planches ...».

   Mais ne soyons pas restrictifs, en Algérie cette mode existait aussi bel et bien et il suffit de regarder quelques cartes postales pour en être définitivement convaincu. A tel point qu'on pourrait s'interroger sur  l'antériorité de l'invention de cet art de vivre, et en revendiquer la création.
   J'en donnerai pour preuve ces lignes de Cagayous* :

   « A présent c'est le temps des cabanons.
Ceux-là qui s'en va pas en France et en Espagne, y se montent une baraquette dessur les rochers, pour pêcher, baigner et rigoler.
   Y en a qui z'ont le cabanon que ça ressemble une maison véritable, vec boucoup des chambres, la cave, l'écurie, la terrasse, les lieux, le poulailler, qu'est-ce qu'on sait ! Ceuss-là, pour descendre à la mer, on se met le gibus et les souilliers vernis.
   Moi, pas même je crève, je rentre pas dedans le cabanon comme ça, que c'est rien que pour faire l'épate.
   Ça qui faut pour rigoler bien, à pieds nus, vec le caneçon en bas et le panetot en haut, le chapeau fourachaux, la cagne, la sardine dedans les dents, le petit couffin à la ficelle, c'est le cabanon fartasse, en bois, petit, qu'on fait la soupe dehiors, vec deux pierres et la broussaille, qu'on souffle une heure pour ça brûle et que la fumée elle vous mange les œils. Ça oui, taïba !
   Fardal lui y s'a trouvé le cabanon naturel dedans les rochers, en côté le phare Catsine. On se dirait la loge ménicipale de le tréâte, je vous jure. Besoin basta qui met un rideau et ça fait le joint.
   Comme y paie le loyer, Fardal, reste dedans son cabanon en hiver et en été. L'hiver y couche dedans, l'été y couche dehiors. Là oùsqu'il est lui, jamais la mer elle tape.
»

Deux-Moulins (Alger) - Une plage

Saint-Eugène - Etude de vagues

   Ce genre de cabanon préféré de Cagayous, je n'en fus jamais propriétaire, ni même locataire, mais j'ai eu le bonheur de pouvoir en profiter.
   C'était dans les années 50, je devais avoir une dizaine d'années, un ami de mes parents, de temps à autre, pour le week-end (on disait à l'époque la fin de semaine), mettait à notre disposition son cabanon situé sur les rochers à la Pointe-Pescade. Quand je dis à notre disposition, c'est au pluriel qu'il faut voir les choses car nous n'étions pas seuls et plusieurs familles amies étaient aussi de la fête.
   Fête c'était, car à 6 ou 7 adultes et autant sinon plus de gamins, dans un espace aussi réduit, il y avait de quoi s'amuser. Mais nous n'étions pas là pour « habiter » mais pour profiter de la fraîcheur et des joies du bord de mer.



Alger - La Plage et le Parc aux Huitres à Saint-Eugène

Saint-Eugène - Ravin Canaris

 En écrivant, les souvenirs me reviennent, je vois deux pièces, séparées par un palier donnant sur un long escalier de pierres descendant directement sur les rochers. Une espèce de terrasse-véranda servant de cuisine-salle à manger. Pour le confort, une table, quelques chaises et bancs, un réchaud à pétrole et un kanoun* pour les grillades, gargoulettes pendues pour l'eau fraîche, un petit bahut pour la vaisselle et les provisions, deux grands lits. Bien entendu pas d'eau ni de tout à l'égout, et pas d'électricité.
   Je n'y ai passé que quelques jours, en plusieurs séjours, mais ils sont inoubliables. Descendre de chez soi pour directement aller à la pêche ou se baigner, vivre tout le jour, du lever au coucher, pieds nus, en maillot de bain (chapeau et chemisette obligatoires tout de même), avoir sous la main « coucra *» et « vers de roche* » pour pêcher, voilà qui n'était pas donné au commun des mortels. Et dès petit déjeuner pris, pouvoir se baigner autant qu'on le voulait et quand on le voulait (ou presque) quelle impression de liberté. Robinson Crusoé sur son île n'était pas mieux loti que nous.

Guyotville - Les cabanons de la Madrague

Surcouf - Les cabanons

   Le repas du soir nous réunissait tous sous la lampe à pétrole et les quelques lampes à huile, et comme il n'y avait aucun souci de voisinage, les adultes s'en donnaient à cur joie en lazzis et plaisanteries et autres histoires hilarantes. Certains poussaient la "canzonneta", n'est-ce pas "tonton" Baptiste.
   Tous sont aujourd'hui disparus, mais il me plait à évoquer leurs visages épanouis, leurs rires et ces moments de bonheur intense.
   Pour les nuits (et les siestes elles-aussi obligatoires), les matelas -réservés à nous enfants- étaient mis au sol, nous y dormions en travers à 3 ou 4, les adultes sur les sommiers ou sur des couvertures pliées étalées au sol ou sur la terrasse. Quel bonheur de s'endormir et se réveiller au bruit du clapotis des vagues et du ressac sur les rochers. Mais point nécessité de nous chanter une berceuse pour nous endormir, la fatigue et l'air iodé suffisaient comme doux somnifère.
   Ainsi, comme l'évoque Cagayous, ceux qui comme nous n'allions ni en France, ni en Espagne, n'étions point envieux de ces vacanciers car où être mieux que chez nous, au bord de l'eau et profiter entre amis des joies que notre pays pouvait si simplement nous accorder.

   Quelques 15 années plus tard, la connaissance de la côte d'Azur n'a rien ajouté de supérieur à ces souvenirs d'un temps qui n'aurait jamais dû passer.

Raphaël PASTOR

   *Pour ceux qui ne comprendraient pas tous les propos de Cagayous, en tant qu'indigène autochtone de la Basetta et ayant pratiqué ce magnifique dialecte comme langue maternelle, je me ferai un plaisir de vous en faire parvenir une traduction.

Lexique

*Kanoun : récipient en terre cuite servant de fourneau à charbon.
*Coucra (ou koukra) : puces de mer, capturées à la brosse dans un bocal et servant d'amorce pour la pêche.
*Vers de roche : vers obtenus en tamponnant du bleu (sulfate de cuivre) sur les rochers du bord d'eau et servant d'amorce.

Référence

"Musette. Cagayous" Présenté par Gabriel Audisio. Claude Tchou, pour la Bibliothèque des introuvables. 2003.

Tipasa - Plage Matarèse

Oran - Les plages

Cabanons en Oranie

Arzew - La corniche et la Fontaine des Gazelles

Rio Salado - Plage de Turgot

Cabanons à Bône

Bône - Plage Gassiot - Les cabanons

Bône - Plage de Saint-Cloud