Riposte Laïque du 4 janvier 2010 J'ai eu l'honneur de connaître Albert Camus,
mort le 4 janvier 1960 Je ne reviendrai pas sur les circonstances de cet accident qui lui a coûté la vie, je l'ai traité tout récemment dans un article sur Riposte Laïque, le 9 décembre 2019. J'ai l'honneur et le bonheur d'avoir pu le rencontrer à plusieurs reprises, dans le cadre de ma profession de journaliste au quotidien « L'Aurore », à Paris, entre 1958 et fin 1959 et, notamment, quelques jours avant son départ pour le Luberon, où il rejoignait sa famille pour les fêtes de Noël et de fin d'année. Sans Camus je n'aurais très probablement jamais exercé cette profession car c'est grâce à son intervention que j'y ai débuté en 1946, comme « stagiaire » à la rédaction sportive du quotidien « Alger-Républicain », dont il était le brillant éditorialiste. Deux souvenirs, entre d'autres, m'ont marqué plus spécialement. C'était une soirée de ce début de 1959. J'avais insisté pour qu'il m'accompagne afin d'assister à la pièce « La Famille Hernandez », de Geneviève Baïlac, au théâtre Gramont, près des grands boulevards, à Paris. Nous avons ensuite dîné ensemble, en compagnie de Marthe Villalonga et de tous les acteurs, dans le restaurant qui faisait l'angle de cette rue de Gramont et des boulevards. Je me souviens de ses paroles, le lendemain : « Tu vois, me dit Camus, nous avons bien ri, mais il ne faudrait pas que les Français de métropole voient, à travers des spectacles comme celui-ci, le vrai visage des Français d'Algérie. Ce serait totalement faux et impardonnable. Ces scènes appartiennent à notre folklore, au même titre que les « Mystères de Paris », le « Bal à Jo » ou la « bourrée auvergnate » le sont aux métropolitains. C'est notre rôle de démontrer que le Français d'Algérie parle certes avec un accent, tout comme le Français de toutes les régions de France, à l'exception paraît-il des Tourangeaux, mais qu'il n'a rien à envier aux métropolitains en ce qui concerne la syntaxe ou la pureté du langage. Ce sera à des journalistes comme toi de rappeler sans cesse cette vérité première, de citer à chaque occasion les noms de tous ces Français de chez nous qui appartiennent toujours à l'élite française : hommes de lettres, professeurs, maîtres du barreau, de la chirurgie, de la médecine, sportifs de très haut niveau, acteurs, chanteurs, musiciens et, hélas, politiciens aussi. Il faudra rappeler sans cesse que l'Algérie a donné à la France les meilleurs de ses fils, sans les lui marchander. Il m'informa qu'il travaillait à l'écriture d'un roman biographique : « J'ai toujours eu l'intention de le « pondre » sans jamais en avoir eu le temps. On n'a jamais le temps pour l'essentiel, pour le réel, pour les seules choses qui comptent. On en perd trop pour le superficiel. » Le second souvenir, qui ne quitte pas mon esprit depuis une soixantaine d'années, c'est l'une de ses dernières déclarations, juste avant de quitter Paris, et qu'il m'avait promis de développer à son retour des fêtes : « Si demain le pouvoir nous impose un référendum sur l'indépendance de l'Algérie, je me prononcerai « contre », sans équivoque, aussi bien dans la presse française qu'en Algérie. Je maintiens qu'Algériens, Français et musulmans, doivent cohabiter. L'Algérie est catholique à la Toussaint, musulmane à l'Aïd-el-Kebir et juive à Youm Kippour. Ce sera à des journalistes comme toi de rappeler sans cesse notre vérité première.» C'est ce que j'ai tenté, et que je tente quotidiennement, de faire depuis. Manuel Gomez Mis en page par RP le 6 janvier 2020 |