Contribution à l'étude du pourquoi
et du comment de l'assassinat de la France Sud Méditerranéenne
(Evian 18-19 mars 1962)
DE COLLO... DANS LE NORD
CONSTANTINOIS, AUX « VEPRES SICILIENNES » (30 mars 1282)...
D'après le livre
« L'Islamisme dans la guerre d'Algérie »
Je fais souvent référence à un homme,
Ramon Llull[1] qui, durant toute
sa vie, voulut établir un dialogue avec ce qui restait de la mouvance
intégriste almohade dans le Maghreb. Il prétendait opposer au
dogme de l'Unité Divine Absolue, prêchée par cette force
islamo-berbère intégriste, le dogme de la Sagesse Unitaire
de Dieu, qu'il défendait lui-même sur les places publiques
de Berbérie, par le raisonnement, par une savante technique dialectique
qu'il avait parfaitement élaborée. Tout cela au prix, parfois,
d'humiliations et de violences que l'on a peine à imaginer.
Ramon Llull, majorquin, est né
au début du XIIIème siècle. Vraisemblablement
le 25 janvier 1235. Marié, il eut deux enfants et on peut
écrire qu'il mena tout d'abord la vie d'un gentilhomme
catalan très dissipé. « Juerguista
y mujeriego », c'est-à-dire noceur et coureur
de jupons !
Comme il l'a précisé plus tard vers
1275, durant cette période de sa vie « il oublia Dieu et
suivit les voies de la chair ».
Il poursuivait de ses assiduités,
à l'âge de 35 ans, une dame génoise, Ambrosia de Castello. Célèbre
courtisane très mondaine de Majorque, elle se refusait obstinément
à ce prétendant un peu « pot de colle », qui n'hésitait
pas à la relancer partout de ses pulsions perverses. Parfois,
à l'intérieur même de la cathédrale Sainte Eulalie de Majorque.
Cette nouvelle Marie-Madeleine y tentait certainement de se mettre
en règle avec le Divin Créateur.
Un jour, sous la pression d'une sollicitation
un peu trop imbibée de testostérone de la part de Ramon, elle
invita son noble soupirant à l'accompagner dans un recoin obscur
de la cathédrale. Sans aucune gêne, elle se dénuda partiellement
et exhiba sous le nez de son dragueur éberlué, un sein fortement
entamé par un cancer, parvenu au stade terminal de son évolution
locale. Et elle lui déclara : « Regarde la réalité
en face : voilà ce qui est l'objet de ton amour, la mort....,
le néant ».
Il subit un traumatisme psychique
d'une violence inouïe. Et ce choc sentimental le conduisit à établir,
nous dit-on, un contact intime et définitif avec Dieu.
En réalité, il est très important
de préciser que ce passage de la luxure la plus débridée au service
total et exclusif de Dieu, ne s'est pas effectué immédiatement.
C'est tout au contraire, après une période de longue réflexion
silencieuse, presque trois ans, qu'il s'est engagé résolument
dans cette nouvelle et définitive orientation de sa vie. Il est
âgé de 40 ans à cette époque, à peu de chose près. Ce n'est plus
un jeune « foldingue » dirait-on familièrement.
Il semble -la suite de ses réflexions
transcrites dans l'énorme production littéraire, scientifique,
philosophique et religieuse qu'il nous a laissée en langue catalane
le démontre- qu'il soit resté, après cet amour inassouvi, face
à une interrogation à laquelle il lui a fallu trouver une réponse.
En effet, cet amour pour Ambrosia,
Ramon l'avait sincèrement éprouvé. C'était un amour profond, mais
surtout un amour total, pour lequel, à un moment de sa vie, il
fut prêt à tout sacrifier. Sa famille, sa situation de gentilhomme
de la cour, son rang de sénéchal du roi d'Aragon, l'honneur de
son nom[2]
illustré par son père, qui avait accompagné le roi Jacques 1er
d'Aragon à la conquête des Baléares sur les Maures. C'est-à-dire
sur des insulaires convertis à l'islam depuis quatre à cinq siècles.
Il était prêt, aussi et surtout, à
jouer son âme dans le vécu de cette aventure sentimentale.
Après la révélation, dans toute sa
cruauté anatomique, du désastre sanitaire dont souffrait la belle
Ambrosia, Ramon s'est refusé au reniement de cet amour. Tout au
contraire, il l'a transfiguré. Il l'a transcendé, il l'a transmuté.
Il l'a extirpé des contingences de la vie. C'est-à-dire qu'il
lui a attribué une valeur inaltérable en projetant cet amour dans
l'Absolu. En prenant le risque de faire un usage imprudent d'une
terminologie philosophique, disons qu'il a élevé cet amour au
niveau d'une abstraction. Pour Ramon, l'Absolu c'était Dieu. Ce
ne pouvait être que Dieu.
Dans le but de rester fidèle à cet
amour sans pour autant renier Dieu, il n'hésita pas à établir
une relation de filiation hiérarchique, scientifique, voire même
mathématique entre l'amour qu'il vouait à Ambrosia et l'amour
suprême qu'il vouait à Dieu.
Par cette recherche, notre dragueur
s'inscrivit dans un contact spirituel intime avec le Créateur.
Il renonça désormais à toutes les autres joies de la vie. Car
son but, et en même temps sa seule chance de joie et de bonheur,
c'était de découvrir le chemin qui allait lui permettre de Le
servir.
Se soumettant dorénavant à cet amour
divin exclusif, il s'attribua une mission prioritaire imposée
par le moment historique au milieu duquel il évoluait : la
conversion des musulmans. Tout spécialement, des musulmans
du Maghreb.
Dans le même effort, il voulut se
consacrer à la conversion au christianisme des Tartares qui nomadisaient
à l'Est de l'Europe. Sur ces derniers, qui étaient encore païens
pour une proportion non négligeable de leurs peuples, s'exerçaient
différentes influences et pressions confessionnelles pour obtenir
leur conversion.
-
Une première pression était catholique romaine.
-
Une deuxième était chrétienne de rite oriental. Une pression
qui émanait de l'église byzantine qui ne voulait rien connaître
de Rome depuis 1204, c'est-à-dire depuis le sac de Constantinople
(anciennement Byzance) par les croisés.
-
La troisième pression était musulmane. Paradoxalement,
à un moment donné, cette dernière bénéficia d'un appui imprévu
octroyé par l'église d'Orient, qui préféra voir les Tartares se
convertir en masse à l'islam plutôt qu'au christianisme romain,
qui était sur le point de conclure à son profit ce « marché
spirituel ». Les conséquences lointaines et contemporaines
de cet imprudent comportement, sont illustrées aujourd'hui par
les évènements tragiques que l'on a connus récemment et qui se
déroulent encore en Afghanistan et ailleurs. C'est-à-dire à l'intérieur
de cet espace territorial que nous avons appelé, à maintes reprises,
le « glacis turcoman ».
A cette époque, la conversion des
musulmans se trouve en permanence à l'ordre du jour au sein des
nations ibériques continentales et insulaires. Quelques dizaines
d'années auparavant, la grande bataille de Las Navas de Tolosa
avait été remportée en 1212 par le roi de Castille, Alphonse VIII
le Noble. Ce monarque est le père de Blanche de Castille, donc
le grand-père de Saint-Louis. Nous sommes déjà à la naissance
du siècle de Saint-Louis, le roi Louis IX de France, mort devant
Carthage le 25 août 1270.
Durant cette même période, la péninsule
ibérique est en train d'être conquise par les chrétiens,
et non pas reconquise comme on s'entête à le dire aujourd'hui
encore. Au fur et à mesure du développement de cette conquête,
se met en mouvement comme un rouleau compresseur, un processus
synchrone et simultané de conversion obligatoire des musulmans
et des autres non-chrétiens qui vivaient sur le terrain nouvellement
occupé par ces mêmes chrétiens.
Ramon Llull, du fait de ses origines
et parce qu'il est majorquin, ne s'inscrit pas politiquement
dans cette conquête de la péninsule. Il se comporte en insulaire,
c'est-à-dire que, bien avant les autres, il observe, il ressent,
il voit le monde dans sa totalité. Il perçoit, grâce à cette sensation,
qu'il est d'une importance primordiale pour la chrétienté romaine
d'exercer son effort de conversion simultanément sur deux pôles
religieux :
- le
premier, à l'est de l'Europe, dans le sud de la Russie
et de la Sibérie, dans le Caucase, au nord du Moyen-Orient ;
- le
second, au sud de la Méditerranée occidentale, donc
sur la rive nord-ouest du continent africain, plus précisément
en Berbérie.
Non découragé par l'abandon des Tartares
qui ne seront pas chrétiens à cause de l'influence négative de
l'église d'orient, il se consacre en toute priorité à une mission
de haute portée spirituelle : la conversion des musulmans
du Maghreb, en particulier ceux de la future Algérie, en choisissant
comme point d'impact de cette opération, la partie orientale du
pays. Celle qui, grosso modo, correspond au Nord-Constantinois.
Un territoire dont le centre culturel et spirituel se situe dans
la ville de Bougie, « capitale » de la région de Constantine
au XIVème siècle. Un territoire tout particulièrement défini par
ce triangle que nous avons évoqué à maintes reprises, dont la
base relie Bougie à la frontière tunisienne et dont le sommet
est conventionnellement représenté par la ville de Sétif.
Toutefois, il nous paraît d'un intérêt
primordial de souligner que cette mission d'apostolat se trouve
enrichie en « sous-main », c'est-à-dire à l'insu
de Ramon, certains diront même « souillée » en sous-main,
par une ambition temporelle de son roi. Expliquons-nous.
Ramon Llull est indiscutablement de
culture catalane. Son père, nous l'avons dit, avait accompagné
le roi Jacques 1er lors de la conquête des îles Baléares.
A cette époque, le destin des Catalans est lié, institutionnellement,
à celui des rois d'Aragon. Il est vraisemblable que l'élan mystique
de Ramon Llull a bénéficié des appuis d'un consortium occulte.
Nous n'osons pas dire d'un service secret de l'époque. Un consortium
qui projetait de damer le pion aux Castillans en les prenant de
vitesse sur le territoire de la Berbérie.
En effet, la nation catalano-majorquino-aragonaise
nourrit des ambitions plutôt vers l'est et le sud-est de la Méditerranée
occidentale. Les îles italiennes, l'Italie elle-même, la Sicile
et aussi l'est de la Berbérie, sont l'objet de la convoitise des
monarques aragonais. Ceux-ci ont déjà structuré des bases opérationnelles
sérieuses dans ce dernier pays. Les Aragonais aimeraient y précéder
les Castillans, quitte à abandonner à ces derniers la conquête
de la péninsule ibérique dans sa totalité. Ainsi que celle de
l'ouest de la Berbérie, c'est-à-dire le Maroc et la partie occidentale
de la future Algérie.
Ce comportement pragmatique avant
tout des Aragonais, ne correspond pas à une hypothèse ni à une
vue de l'esprit. Tout au contraire, on peut dire qu'il est inscrit
dans leurs gènes. Bien que la bannière de la foi chrétienne soit
arborée en permanence, ils ne laissent pas s'éteindre pour autant
leurs appétits territoriaux, qu'ils prétendent assouvir à n'importe
quel prix. Parfois même, contre le christianisme dont ils se réclament
constamment.
Rappelons, pour illustrer notre propos,
que le roi d'Aragon, Pierre II, intervient avec un fort contingent
armé à la bataille décisive de Las Navas de Tolosa en 1212 pour
défendre la Croix contre les Almohades. Mais l'année suivante,
il se fera tuer à Muret en Haute-Garonne, pour conserver un territoire
qu'il risque de perdre au nord des Pyrénées. Il n'hésitera pas
en cette circonstance, à s'allier aux hérétiques cathares contre
les troupes très chrétiennes du roi Philippe-Auguste.
Quelques dizaines d'années plus tard,
en 1282, alors que Ramon Llull fait connaître sa volonté de convertir
les musulmans de la future Algérie, son apostolat va coïncider
avec une opération militaire déclenchée contre un prince du sang
français. Il s'agit de Charles Ier d'Anjou, frère de Saint-Louis,
roi de Sicile par la volonté du chef de l'église romaine. Or,
les siciliens, sentimentalement, ne veulent pas de ce prince français
et sollicitent l'appui du roi Pierre IV d'Aragon, suzerain de
Majorque. Ce monarque, parce qu'il est l'époux de Constance de
Hohenstauffen, fille de Manfred, le précédent roi de Sicile, jouit
de la faveur du peuple de Palerme. Sûrs de l'appui du roi d'Aragon,
les Palermitains se révoltent le 30 mars 1282. Ils massacrent
tous les Français accessibles, au poignard et à l'épée. Ce sont
les fameuses « Vêpres Siciliennes », célébrées beaucoup
plus tard dans l'opéra de Guiseppe Verdi.
Avant ce massacre, dans le but de
porter secours aux Siciliens, le roi d'Aragon avait concentré
une flotte et une armée tout près de Collo. En effet, il est très
important de savoir qu'il est aussi suzerain d'un roi musulman
de Berbérie, dont le territoire s'étend autour de cette ville.
Nous sommes, je le rappelle, dans le Nord-Constantinois. Et c'est
à partir du royaume maure de Collo, mais royaume vassal de
la Couronne d'Aragon, qu'il va mettre le cap sur la Sicile
pour incorporer ce dernier territoire à sa couronne, après avoir
fait la guerre à Charles d'Anjou. Participera à cette campagne
une formidable infanterie catalano-aragonaise, les Almugavares.
Ceux-ci s'illustreront avant tout comme les véritables conquérants
de la Sicile. Puis, la paix revenue sur cette île italienne, au
tout début du XIVème siècle, grâce à un mariage opportuniste,
ils seront en quelque sorte « licenciés » par leurs
employeurs et contraints de quitter la Sicile mais non rapatriés.
Ils se déplaceront vers la Grèce et le Proche-Orient où ils s'illustreront
au cours de prestigieuses conquêtes et batailles.
Ces précisions ont été apportées pour
souligner que l'Ïuvre d'apostolat de Ramon Llull, rigoureusement
focalisée dans la partie orientale de la Berbérie, entreprise
à partir de 1280 grosso modo, c'est-à-dire en plein milieu de
la guerre sicilienne et qui va se poursuivre jusqu'à sa mort en
1314, s'inscrit dans le droit fil des intérêts de la couronne
d'Aragon.
Il n'est donc pas déraisonnable de
soupçonner fortement que derrière Ramon Llull manÏuvre, comme
nous l'avons antérieurement souligné, un état-major secret qui
appuie sa volonté messianique de convertir les musulmans maghrébins.
Mais, en réalité, grâce à cette manÏuvre, cet état-major nourrit
l'espoir de damer le pion aux Castillans en les précédant sur
la terre de Saint-Augustin. Car, en toute logique, et les Aragonais
ne l'ignorent pas, dans l'esprit des rois de Castille la « christianisation »
de la péninsule ibérique doit obligatoirement se compléter par
la « rechristianisation », c'est-à-dire par la conquête
de toute la Berbérie.
Pour se consacrer avec une pleine
efficacité à sa vocation de missionnaire, Ramon se plonge dans
l'étude. Il atteint un niveau de connaissance inimaginable. Il
devient un expert de la langue arabe et de tous les dialectes
pratiqués par les musulmans méditerranéens.
Il réussit à obtenir l'autorisation
pontificale pour l'ouverture d'un institut d'enseignement de l'arabe
et des langues orientales à Miramar, tout près de Palma. Il demandera
aux papes successifs, il en connaîtra trois, de favoriser le développement
de ces instituts pour enseigner la langue arabe. Ce qui, à cette
époque, est d'une audace folle, d'une imprudence très risquée.
Car, au XIIIème siècle, cela revient à demander que l'on enseigne
« una lengua arrepticia, pues solo en el infierno podia
tener origen », c'est-à-dire « une langue
démoniaque dont l'origine ne pouvait se situer qu'en enfer ».
N'oublions pas que nous sommes au
Moyen-âge et que cette appréciation fait partie de ce que l'on
appelle aujourd'hui, avec une très imprudente désinvolture, les
« sottises » d'époque.
Sottises d'époque qui n'altèrent en
rien la volonté de Ramon Llull. Il écrit de nombreux ouvrages
en catalan, rarement en arabe, exceptionnellement en latin médiéval.
Il devient, avec d'autres, un commentateur d'Aristote. Il est
considéré comme le premier écrivain en prose de la langue catalane.
Des poèmes, des romans, de la philosophie, de la médecine, de
l'alchimie (c'est-à-dire la chimie de l'époque), et bien sûr,
des Ïuvres mystiques constituent l'armature de ses écrits. Une
Ïuvre évaluée par l'écrivain espagnol Menendez y Pelayo, à plus
de 500 ouvrages.
Sa vie est porteuse d'un message que
l'on peut énoncer ainsi : le Maghreb s'identifie au territoire
d'élection sur lequel pourra s'exercer, dans toute sa plénitude,
sa vocation de missionnaire. En réalité, il pose un diagnostic
géopolitique, plus encore un diagnostic « géospirituel » :
il découvre dans cette contrée exceptionnelle une terre offerte
par Dieu à ceux qui nourriront l'ambition d'organiser une
Sainte Rencontre entre les trois religions qui se revendiquent
du Dieu d'Abraham.
Pour remplir cette mission, à laquelle
il consacre sa vie désormais, il se rend en Afrique du nord à
trois reprises. Un sauf-conduit délivré par un monarque tunisien,
sur intervention du très influent roi d'Aragon, lui permet de
voyager dans l'est algérien. Il y subit des menaces, des agressions.
Mais il ne recule pas car il est convaincu que C'EST LA, et
non ailleurs, que doit s'établir le contact. Nourri de la
nécessité absolue de son apostolat, il veut porter témoignage.
Il veut laisser son message à la chrétienté toute entière. Dans
ce but, lors de son troisième et dernier voyage, il recherche
volontairement le martyre. Il le rencontre à Bougie, la Saldae
des Romains, Bedjaïa aujourd'hui, ou tout près de cette ville,
en 1314 ou 1315. Il y est lapidé à mort puis ramené dans l'île
de Majorque par des marins génois. Il sera béatifié dès l'arrivée
de son corps dans la capitale majorquine.
Cependant, son apostolat, entre-temps,
avait failli être payant. Il avait bénéficié en effet, d'une écoute
attentive de la part des hommes de foi. Devant eux il ne baissait
jamais la garde. Il parlait ... il parlait... on ne parvenait pas
à lui imposer silence Alors qu'a-t-on fait ? On lui envoya
la canaille, car grâce au rayonnement de son verbe, il était devenu
dangereux. Ils l'ont éliminé pour cette seule raison. Déjà s'observait
au début du XIVème siècle un phénomène qui se déroule aujourd'hui
sous nos yeux : l'intégrisme est latent, il se cache.
Et lorsqu'il s'exprime, c'est sous la forme d'actions violentes
et cruelles qui servent de semonce contre ceux des croyants,
qui seraient tentés par un dialogue interconfessionnel.
La Sagesse Unitaire
de Dieu prêchée par Ramon Llull, n'est pas très compréhensible
pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec la langue arabe. Je
suis très, très loin d'être spécialiste en histoire de l'islam
et beaucoup moins encore, en littérature et en langue arabes.
Dans ce domaine, comme dans le reste de mes connaissances, j'ai
appréhendé la réalité des choses à la manière d'un praticien.
Suffisamment en tout cas pour comprendre ceci : Ramon Llull
était, quant à lui, un arabisant de connaissance supérieure. Lui
aussi avait appris à « lire »... le Coran. Il ne pouvait
donc ignorer qu'en arabe le mot « sagesse » peut offrir
une ambiguïté de sens. Cette dernière fait apparaître en effet
une notion de « ruse » associée à la notion de « sagesse ».
Tout cela pourrait signifier que Ramon
Llull appelait les hommes, sans aucun doute, à plus d'humilité
dans leur comportement lors des missions spirituelles dont ils
se croyaient investis : « Dieu est suffisamment avisé
pour reconnaître parmi les humains ceux qui vivent selon Ses lois
ou selon Son éthique ». Voilà qui pourrait traduire sa
pensée.
En réalité, ce qui animait Ramon Llull
sans qu'il l'ait exprimé, car il ne pouvait connaître ce terme
à cette époque, c'était déjà l'espérance d'une sécularisation
de l'islam.
Sécularisation de l'islam ! Voilà
une terminologie qui, aujourd'hui encore, soulève de véritables
ouragans de protestations. Parce qu'on la trouve blasphématoire :
« mais qu'osez-vous dire là ! C'est impossible !
Ce que vous demandez, c'est la négation même de l'islam ! ».
La véhémence du propos est telle qu'on
éprouve presque de la honte à employer ce terme de sécularisation.
En réalité, de quoi s'agit-il ? Comment peut-on la définir ?
La réponse simplifiée et schématique
que nous vous proposons, est la suivante : il s'agit de
l'ensemble des mesures et des décisions qui permettent d'inclure
la pratique d'une religion dans un cadre politico-administratif
laïc. C'est-à-dire, théoriquement, dans des conditions telles
que le vécu quotidien de cette foi ne constitue par une entrave
à la laïcité, avec ses corollaires de liberté, de fraternité et
enfin d'égalité.
Il faudra bien, en ce qui concerne
la religion musulmane, qu'elle se résolve à accepter un jour cette
sécularisation, de la même manière que le judaïsme et le christianisme
l'ont antérieurement acceptée. C'est la condition nécessaire et
indispensable pour que naisse un dialogue générateur dans un deuxième
temps d'entente interconfessionnelle. Celle-ci traduira avant
tout une grande humilité à l'égard de Dieu, pour ceux qui ont
la chance de croire en Lui. Elle exprimera, en même temps, le
respect que l'on doit à ceux qui ne sont pas croyants.
C'est pour rendre ce dialogue possible
que Ramon Llull a recherché le martyre. Comme nous l'avons souligné
précédemment. Pour nous, Français d'Algérie, l'aventure de ce
« vieillard » [3]
est riche d'un message géo-politico-spirituel qui, jusqu'à ce
jour, n'a jamais retenu l'attention : il avait détecté, affirmons-le
une fois de plus, dans la Petite Kabylie, près de Bougie à l'ouest
du cap Aokas, la terre de la Sainte Rencontre. C'est-à-dire, ce
triangle dont nous avons fait ressortir l'importance. Sa base
part de Bougie jusqu'à la frontière tunisienne, son sommet se
situe à Sétif. C'est pour cela qu'il est mort. Car on ne voulait
pas que son message fût enseigné. On craignait qu'il portât dans
l'avenir ses fruits de paix et de bonheur.
Cette notion de la Sainte Rencontre
n'a jamais été enseignée aux Français
d'Algérie. On s'est bien gardé de nous apprendre
que l'Algérie avait déjà été
détectée au Moyen-âge comme la « terre
unique ». La seule terre où, à un moment donné,
fût réalisable la convergence spirituelle des trois
religions d'Abraham : la juive, la chrétienne et la
musulmane.
Le vieux Ramon, quant à lui, avait
découvert que cette rencontre ne pouvait se dérouler qu'en Algérie,
la Berbérie de l'époque.
-
Pour cette raison ils l'ont tué en 1314 ou 1315.
-
Pour cette raison, ils ont tué l'Algérie française en
1962.
-
Pour cette raison, ils nous injurient, nous, anciens
de l'OAS qui avons représenté la quintessence de l'élite combattante
de la France en Algérie.
Jean-Claude PEREZ
Nice, le 25/09/2009
