Contribution
à l'étude du pourquoi et du comment de l'assassinat de la France
Sud-Méditerranéenne (Evian 18-19 mars 1962)
A PROPOS DU 24 JANVIER 1960
CHAPITRE III
VERITES SUR LA FUSILLADE D'ALGER
LE 24 JANVIER 1960
I Ð L'ASSASSINAT
DES GENDARMES.... PAR LA GENDARMERIE
Comme je l'ai évoqué
au cours de l'étude n° 22, c'est le bruit de la fusillade
qui me fit bondir dans le boulevard Saint-Sa‘ns et rejoindre ce
qui était devenu le PC Ortiz.
Une fusillade entre
d'une part les forces de l'ordre, en l'occurrence la gendarmerie
mobile, et d'autre part, théoriquement, les manifestants.
Il y eut des morts
des deux côtés. Beaucoup plus parmi les gendarmes, 14 tués, que
parmi les manifestants.
L'arrêt de la fusillade
coïncida avec mon arrivée sur la place de la Grande-Poste. Parce
que se déployaient sur cette place, au même moment, les régiments
parachutistes des colonels DUFOUR et BROIZAT et qu'un
clairon avait fait entendre un « cessez-le-feu ».
Que s'était-il passé ?
Il faut distinguer
deux phases.
-
LA PREMIERE PHASE : c'est la charge des gardes
mobiles.
D'après le colonel
ARGOUD, c'est le général CREPIN qui donna cet ordre, sans en référer
au préalable au général en chef. Un ordre émanant de DELOUVRIER,
le délégué du gouvernement en Algérie.
Pourquoi ?
Parce que la manifestation
qui, à 15 heures, s'illustrait comme un échec patent, devenait
progressivement un succès. Un succès car la foule commençait à
arriver en masse. Les salles de spectacles avaient été vidées
de leurs publics, le stade municipal d'Alger aussi et nos militants
du FNF étaient en mission dans tous les coins de la ville pour
rameuter la population.
Ce succès, concrétisé
par ce peuple qui grondait, représentait un danger pour le pouvoir
gaulliste. Car son enthousiasme était contagieux. Il fallait absolument
lui infliger un coup d'arrêt décisif. Il existait en effet un
vieil adage dont MASSU, paraît-il, s'était fait l'interprète :
« Si vous
êtes quelques centaines je vous donne la fessée. Si vous êtes
quelques milliers je vous tire dessus. Si vous approchez les cent
mille, je marche avec vous ».
Compte tenu de l'évolution
ascendante de la concentration populaire, il paraissait évident
que le nombre de manifestants allait atteindre ou peut-être dépasser
le chiffre de cent mille hommes et femmes.
Dans cette éventualité,
on se méfiait en haut-lieu du comportement du général CHALLE,
le commandant en chef, qui aurait pu ressentir et partager, lui-aussi,
les effets de l'enthousiasme populaire.
-
LA DEUXIEME PHASE concerne l'ouverture du feu.
La question primordiale
fut toujours de savoir si les gardes mobiles avaient tiré sur
les manifestants. En particulier, s'ils avaient tiré au fusil-mitrailleur.
Cette question a trouvé
une réponse au cours des audiences du célèbre procès des Barricades
d'Alger auquel je participais, en tant qu'accusé.
La thèse officielle,
qui était celle de l'accusation, soutenait que les gendarmes n'avaient
pas tiré un seul coup de feu.
Or, trois dépositions
fondamentales sont venues conférer à cette fusillade, une lumière
éclatante d'enseignements. Car elle est venue lever tous les
doutes à propos de l'identité des responsables du drame
que nous avons vécu ce jour-là..
Le colonel GODARD,
chef de tous les services de police en Algérie, est venu
témoigner, cité par l'accusation. Lors d'une première déposition,
il ne dit rien. Absolument rien sur la fusillade.
Quelques jours plus
tard, son adjoint à la direction de toutes les polices d'Algérie,
le capitaine de La BOURDONNAYE, lui-aussi témoin de l'accusation,
fit sensation. En effet, il déclara, alors que l'on ne lui demandait
rien, qu'il avait vu deux FM de la gendarmerie mobile, tirer du Forum
en direction de la foule.
Ce fut un véritable
tollé dans la salle d'audience, aussi bien au niveau de l'accusation
qui était représentée par un avocat général et un commissaire
du gouvernement, le général GARDON. Qu'au niveau des membres du
tribunal : un président, deux assesseurs civils et plusieurs
officiers supérieurs et généraux. Ce fut aussi un tollé parmi
tous les avocats qui assumaient la défense des accusés dont je
faisais partie.
Objet de questions
pressantes, véhémentes même, de la part du général GARDON, le
capitaine de La BOURDONNAYE précisa qu'il n'avait pas été le seul
à observer ce tir effectué par deux FM de la gendarmerie. Il déclara,
en effet, qu'avec lui étaient présents au moment où le tir des
gendarmes s'est déclenché, d'une part le colonel GODARD, son chef,
et d'autre part le commandant ALLAIRE.
Je me souviens qu'à
ce moment précis de son témoignage, le capitaine de La BOURDONNAYE
avait manifesté un doute. Il ne se souvenait plus de l'identité
du troisième officier. Quant tout à coup il s'exclama : « c'était
un ancien officier du REP... le nom va me revenir... j'y suis !
Il s'agit du commandant ALLAIRE ».
Evidemment, le commissaire
du gouvernement, qui était secoué d'une émotion qu'il ne parvenait
pas à dominer, fit convoquer à la barre des témoins, le colonel
GODARD tout d'abord.
Avec beaucoup d'indulgence,
il lui reprocha d'avoir été silencieux sur cette partie importante
de son témoignage, qu'il avait totalement occultée.
GODARD, un peu confus,
fut obligé de reconnaître et d'affirmer, sous serment,
qu'il avait vu deux fusils-mitrailleurs mis en batterie
par la gendarmerie sur le Forum d'Alger. Ces deux FM étaient pointés
en direction de la foule. Et il apporta la précision suivante :
« J'affirme n'avoir vu tirer qu'un seul des deux FM ».
Il ne précisa pas la durée du feu.
Quant au commandant
ALLAIRE, il vint témoigner, un peu contraint et forcé. Je veux
souligner par cette précision, qu'il ne s'est pas exprimé avec
aisance. C'est pratiquement avec regret qu'il confirma le témoignage
du colonel GODARD : deux FM de la gendarmerie étaient pointés
du Forum en direction de la foule, et au moins, l'un d'eux avait
tiré en direction de la foule.
Pour apprécier l'importance
opérationnelle de ce TIR DE LA GENDARMERIE, il me faut
vous schématiser les lieux du drame.
Imaginons un premier
plateau que j'appelle le plateau supérieur : c'est
la place du Forum. Elle s'étend devant le bâtiment de la Délégation
Générale. C'est-là que ce sont déroulées les manifestations de
mai-juin 1958. C'est du balcon du Forum d'Alger que DE GAULLE
a lancé son : « Je vous ai compris ! ».
Etant sur le Forum,
si nous tournons le dos à ce balcon, sur notre gauche, se développe
un plan incliné : il est formé des escaliers qui permettent
de rejoindre le Plateau des Glières. Sur ce plateau, s'amasse
la foule algéroise. Il s'agit du deuxième plateau : le
deuxième plateau inférieur.
Près de ce plateau,
concentrés dans les escaliers qui conduisent du premier au second
plateau, les gendarmes mobiles s'apprêtent à donner la charge.
Effectivement, les escadrons dévaleront ces escaliers pour aller
au contact de la foule, avec mission de la disperser. « Quitte
à faire preuve de brutalité » a précisé le général
COSTE, le tout récent commandant de la Zone Autonome d'Alger.
Un officier pied-noir qui obéira à De Gaulle en cette circonstance.
Sans état d'âme.
Retenons donc ce schéma :
- un plateau
supérieur, le Forum, où deux FM étaient
en batterie, et à partir duquel un FM au moins de
la gendarmerie mobile a tiré
- un
escalier qui relie les deux plateaux ;
- un
plateau inférieur où un peuple chante la Marseillaise
et exprime sa foi dans l'Algérie française et dans
la France.
Revenons au procès
des Barricades.
Après les dépositions
de ces trois officiers, La BOURDONNAYE, GODARD et ALLAIRE, l'audience
du lendemain fut consacrée à une nouvelle audition : celle
du colonel DEBROSSE. Celui-ci, on le sait, commandait la gendarmerie
mobile. C'est lui qui avait reçu la mission de dégager le Plateau
des Glières.
A la demande des avocats
de la défense, j'avais esquissé un plan des lieux, en forme de
coupe. J'y situai la position des deux FM suspects. Maître Le
CORROLLER, posa la question suivante au colonel
DEBROSSE :
«- Si un
FM de la gendarmerie avait tiré d'ici, que se serait-il passé ? »
Il désignait évidemment le plateau supérieur.
« - Mais
c'est impossible ! » répondit DEBROSSE, « ce
FM aurait tué des gendarmes ! »
Donc, on peut affirmer
que le tir de la gendarmerie fut réel et indubitable, puisqu'il
fut constaté, de visu par trois officiers très expérimentés
dans le domaine des armes et des opérations militaires.
Ce tir de FM, effectué
à partir du Forum d'Alger, fut dirigé, très ponctuellement, contre
la foule rassemblée sur le plateau inférieur. Comme on le dit
vulgairement, ceux qui ont ouvert le feu, ont tiré dans le
tas. Mais comme dans ce tas avançaient les gendarmes,
il était pratiquement inéluctable que parmi ceux-ci certains d'entre
eux fussent tués et blessés. Intentionnellement ?
J'ose répondre par l'affirmative. Car il fallait un prétexte au
pouvoir pour clore cette journée dans un bain de sang.
Au-delà des responsabilités,
la gravité de cette affaire est illustrée avant tout par le nombre
de morts et de blessés. C'est un drame connu. Il n'entre pas dans
cette étude n¡ 25 de l'évoquer par une arithmétique de cadavres
inopportune.
Car une autre vérité
accentue la dimension dramatique, inattendue et particulièrement
infâmante de cette gravité. C'est la vérité suivante : les
premières lignes de mobiles qui chargèrent la foule, étaient
constituées pour une grande part de gendarmes pieds-noirs dont
les armes avaient été désapprovisionnées au préalable. Avant leur
charge.
Un coup de feu provocateur
est sûrement parti de la foule. Il a déclenché le tir du ou des
FM de la gendarmerie, à partir du Forum.
Il est important de
souligner aujourd'hui encore que les quatorze gendarmes tués,
n'ont pas été autopsiés. Aucune précision ne fut apportée concernant
l'origine des projectiles qui les avaient atteints.
J'ai connu au moins
l'un des gardes originaire
de Fort-de-l'Eau qui participa à cette charge. Il fut toujours
convaincu que lui et ses compagnons étaient tombés dans un infâme
traquenard.
Il précisait même
que celui-ci avait été monté par-dessus la tête du colonel
DEBROSSE. Il rejoignit l'OAS quelques temps plus tard, avec
plusieurs autres des gardes mobiles qui participèrent à cette
charge du 24 janvier.
Il le fit après
avoir incendié la caserne de la gendarmerie mobile de Maison-Carrée.
Il fut condamné par
contumace à 20 ans de détention. Il est mort en Espagne. Il s'appelait
Vincent Ginester.
Cette intervention
des forces de l'ordre se devait d'être sanglante, avant tout,
pour ceux qui l'avaient déclenchée. Et surtout pour ceux qui avaient
planifié le feu de la gendarmerie, sans en référer au général
CHALLE.
Il fallait du sang
à ces messieurs, de manière à disposer d'un prétexte qui aurait
permis au pouvoir gaulliste de résoudre dans un bain de sang,
répétons-le, cette soirée des Barricades d'Alger. Cette soirée
du 24 janvier 1960.
Se débarrasser par-là
même, de ceux dont je faisais partie, qui avaient beaucoup donné,
depuis cinq ans déjà, pour la défense de l'Algérie française.
Ceux qui avaient mis
en jeu leur carrière, leur équilibre familial, leur liberté et
leur vie. Ceux qui, cependant, sont encore traités par certaines
organisations et publications amies, avec une désinvolture
irritante. Voire un dédain insultant.
Commença alors
la nuit tragique.
Nos effectifs étaient
regroupés autour du PC Ortiz, ainsi qu'à l'intérieur des locaux
de cet immeuble que nous occupions.
Nous étions sous la
menace d'une attaque en règle dirigée contre la Barricade du PC
Ortiz. Mais nous étions là. Pratiquement tout l'effectif
des commandos de choc du FNF. Ceux qui le matin avaient enfoncé
les barrages des parachutistes et de la gendarmerie. Ceux qui
avaient rameuté la foule vers le plateau des Glières.
Le capitaine HAUTECHAUD,
du 1ER REP, affecté à d'autres fonctions auprès du
général MASSU à la préfecture d'Alger, vint nous rendre visite
peu avant minuit. Il déclara textuellement, à Ortiz et à moi-même :
« Dans deux heures, nous déplorerons 600 morts à Alger ».
Il était manifestement
pessimiste.
Mais, le 1er
REP se cantonna à ce moment-là sur la place de la Grande-Poste.
Le colonel DUFOUR vint nous contacter. Il déclara à Ortiz et à
moi-même : « Soyez calmes cette nuit, reposez-vous
et surtout dormez. Il ne se passera rien et demain... il fera jour ».
Effectivement la nuit
se passa au mieux possible.
Nous eûmes, hélas,
à déplorer un drame inattendu. Le suicide de l'un des nôtres.
Rapha‘l Senach. Il souffrait d'un état dépressif apparemment quiescent
qui s'est brutalement décompensé après la fusillade.
Paul Ribaud, dans
un livre un peu romantique, Barricades pour un drapeau
a montré dans une très belle photo, la foule qui assista, quelques
jours plus tard, à l'enterrement de Rapha‘l. On voit, en plein
milieu de cette foule, le visage de Jean Perez, mon père, qui,
avec ma mère, mes sÏurs et beaucoup de parents, assistèrent à
toutes les manifestations. Mon jeune frère Jacques était
à son poste, à la tête de son groupe, à l'intérieur des Barricades.
Cette nuit, fut pour
moi l'occasion de faire la connaissance du capitaine SERGENT.
J'y reviendrai un peu plus loin dans le cadre de cette étude n¡
25.
Ainsi, à 2 heures
du matin, l'aventure du 24 janvier 1960 était terminée.
Pointaient les premières
heures du 25 janvier.
Allait naître alors
une autre aventure, beaucoup moins risquée : celle de la
semaine des Barricades d'Alger, qui ne fut qu'une queue
de ce qui s'était passé pendant les journées des 23 et 24
janvier.
Est arrivé le moment
de poser une question : quels sont les responsables de
la fusillade ?
La réponse est nette.
Sans équivoque. Je l'ai d'ailleurs évoquée.
A/ Le premier
responsable, le responsable opérationnel, c'est DELOUVRIER,
le Délégué du gouvernement en Algérie. Plus tard, quand il fut
mis sur la touche de la vie politique par le général De Gaulle,
il déclara en substance à son idole :
« J'ai pourtant
pris la responsabilité de faire couler le sang à Alger ».
B/ Après lui,
parce qu'ils lui ont obéi, sans exiger une confirmation par le
général CHALLE qui ne fut pas informé de la décision de faire
charger les gendarmes, sont responsables le général CREPIN, nouveau
commandant du corps d'armée d'Alger et le colonel FONDE, commandant
du secteur Alger-Sahel.
Le colonel DEBROSSE
ne fut qu'un simple exécutant.
Il est acquis d'une
façon certaine que des personnalités politiques, évoluant très
près du Président de la République, sont intervenues pour engager
DELOUVRIER dans cette responsabilité : faire
couler le sang à Alger.
Des personnalités
très liées avant tout à Georges Pompidou et à son état-major.
Pompidou, fondé de pouvoir de la banque Rothschild qui occupait,
à ce moment-là, les fonctions de chef de cabinet de De Gaulle.
Dès 1958, lors de
l'accession au pouvoir par celui-ci en juin 1958, en tant que
dernier président du Conseil de la IVème République, Pompidou
avait fait connaître son plan de négociations avec le FLN pour
aboutir à un cessez-le-feu avant la victoire.
Ce plan s'exprimait
dans un document d'une importance déterminante dont on a très
peu parlé et aujourd'hui encore moins qu'hier : le document
Pompidou préparé à l'aide de BROUILLET et de TRICOT.
Pompidou et les « pompidoliens »
furent des acteurs dont le rôle fut de la plus haute efficacité
dans le largage de l'Algérie française. Au nom du délestage
économique de l'Algérie dans le but d'augmenter la valeur ajoutée
des investissements. Ce plan Pompidou concrétisait
auprès de l'exécuteur en chef qu'était De Gaulle, l'objectif de
l'un des états-majors opérationnels les plus efficaces du capitalisme
financier de l'époque. Et c'est dans le cadre du délestage économique
de l'Algérie, que sont intervenus des hommes comme Giscard d'Estaing,
qui ont manifesté à haute voix, leur volonté que les Barricades
d'Alger fussent réduites par la force. C'est-à-dire, au prix de
quelques centaines de morts.
II Ð LE 25 JANVIER
1960, A PARTIR DE 5 HEURES DU MATIN : MES RENCONTRES, CE
MATIN-LA, AVEC SERGENT, BROIZAT, LE GENERAL GRACIEUX, COMMANDANT
DE LA 10ème D.P.
« Demain il
fera jour.... » avait déclaré DUFOUR, commandant du 1er
REP. En plein milieu de la nuit il effaça par ce propos les effets
anxiogènes de la réflexion pessimiste du capitaine HAUTECHAUD :
« Cette nuit il y aura 600 morts de plus à Alger ».
La fusillade remontait
à plusieurs heures. L'état de siège avait été décrété à Alger
par le général CHALLE.
L'information générale
nous traitait d'assassins, de factieux sans foi ni loi... mais rien
ne se passait.
Durant cette nuit,
nous savions très bien que si l'armée donnait l'assaut, nous serions
balayés en quelques minutes. D'autant plus que nous n'aurions
jamais ouvert le feu sur l'armée française. Je tiens à le préciser.
Tels étaient mes ordres.
Donc, c'était devenu
quoi ce 24 janvier 1960, à Alger ? Un bluff ? Pourquoi
pas ? C'était le moment ou jamais d'être capable de bluffer.
Je pressentais que
rien ne se passerait... et par intermittence, je m'offrais quelques
minutes de sommeil, sur le coin d'une table.
Certains parmi les
nôtres, m'interrogeaient avec angoisse. Mon camarade de jeunesse
et frère d'armes, Georges Beauvais me demanda : «vais-je
mourir cette nuit ? Je veux le savoir ».
« Je n'en
sais rien », lui ai-je répondu. « Il nous faut
attendre et rester calmes ».
Malgré cette incertitude,
nos militants du FNF sont restés sur place : autour du PC
ORTIZ et à l'intérieur de l'immeuble. A monter une garde symbolique.
C'est à ce moment
là qu'une voix s'est élevée parmi eux. C'était celle de Sauveur
Marco, un de nos commandos de choc du FNF, un bagarreur teigneux
s'il en fut, qui avait fait partie avec Charlie Falzon, Robert
Laugier, son frère et d'autres encore.... du fameux bélier de 200
casques lourds qui avaient enfoncé les barrages du matin, avec
moi à leur tête. Et que nous disait Sauveur ?
« Vous vous
imaginiez tous qu'on allait défendre l'Algérie française par des
défilés, des chants et quelques gueulantes ! Qu'on allait
sauver l'Algérie française, comme ça, en rigolant et en manifestant.
Et bien la vérité c'est cette nuit ! Alors dormez et bonne
nuit ! ».
J'essaie aujourd'hui,
de traduire en langage décent la formulation très couleur locale
dont nous avait gratifiés Sauveur et que je n'ose pas transcrire.
Quoi qu'il en soit,
nous attendions la suite des évènements. Tout allait dépendre
du comportement de l'armée.
Vers 4 heures du matin,
quelqu'un vint me chercher.
« Un capitaine
du REP demande à te rencontrer ». me dit-il. « Il
t'attend de l'autre côté de la barricade ».
Je m'y rendis. J'eus
droit à un salut classique, « Pierre SERGENT, du 1er
REP, mes respects docteur ».
Il me dit immédiatement :
« Le commandant
V..., commandant en second du régiment, vous invite à venir le rencontrer
au PC du régiment, le plus rapidement possible ».
« Je vous
suis » lui répondis-je.
Il me conduisit à
quelques centaines de mètres du PC ORTIZ, et me présenta au commandant
V...., le commandant en second de cette belle unité de la Légion
étrangère.
« Très honoré
de vous rencontrer » me dit-il. « Je vous ai
prié de venir pour vous inviter au calme, vous et vos troupes »
ajouta-t-il.
Et il enchaîna :
« tout se passera bien. Je suis pour l'Algérie française.
Le régiment est pour l'Algérie française. Le général GRACIEUX,
commandant la 10ème DP est pour l'Algérie française.
Le général CHALLE est pour l'Algérie française. Donc, le sauvetage
de l'Algérie française, c'est l'affaire de quelques heures ....
Car « le coup va partir ». Maintenez le calme parmi
vos effectifs. Nous vous solliciterons le moment venu ».
Voilà dans l'esprit,
les propos que me tint ce brillant officier du REP, ce lundi 25
janvier, un peu avant l'aube.
Je m'en retournai
au PC pour informer Ortiz et les autres de cet entretien et je
réussis enfin à dormir 1 heure.
Je fus appelé dans
la matinée (9 heures ? 10 heures ?) par une estafette
qui me déclara :
« Le colonel
BROIZAT veut te parler d'urgence ».
Je connaissais BROIZAT.
Il commandait le 1er RCP et j'avais tenu avec lui et
deux autres colonels du Bureau préfectoral de MASSU, une réunion
très importante dans la villa du capitaine FILIPPI, située au
Balcon Saint Rapha‘l, vers la fin de l'année 1959.
BROIZAT, ce 25 janvier
vers 9/10 heures du matin, me présenta deux autres officiers,
que je n'avais pas encore vus :
« Le général
GRACIEUX » me dit-il et « mon second, le commandant
B.... ».
BROIZAT manifesta
à haute voix, sa satisfaction devant le déroulement de
l'opération.
« Le fait
que rien ne se soit passé cette nuit, est très significatif ».
me dit-il. Il faisait référence aux intentions probables du
général CHALLE.
« Ils n'ont
pas osé ..., donc ..., donc quoi ? », telle était en
réalité la question que je me posais in pett.
A ce moment-là, le
général GRACIEUX s'adressa à moi avec courtoisie et il me renouvela
les recommandations techniques du commandant V...., transmises quelques
heures plus tôt au PC du 1ER REP.
« Tenez vos
effectifs en mains », précisa-t-il. Il ajouta :
« La 10ème DP va marcher pour sauver l'Algérie
française, le général CHALLE va prendre la tête du mouvement et
l'armée va s'engager dans cette opération, c'est une question
de quelques heures : l'Algérie française est sauvée ».
Je ne puis exprimer
aujourd'hui l'émotion que j'éprouvai à cet instant-là.
Je ressentis un immense
espoir dans un destin nouveau pour l'Algérie et pour la France.
Pratiquement à ce
moment-à, intervint un sous-officier des transmissions pour un
message téléphonique destiné au général GRACIEUX. Celui-ci se
retourna vers BROIZAT :
« Tous les
commandants d'unités de la 10ème DP à l'EMI » dit-il à BROIZAT.
Celui-ci se retourna
alors vers son second, le chef d'escadron B..., que j'ai évoqué
un peu plus haut :
« Je laisse
le régiment entre vos mains. Je vous donne l'ordre de n'obéir
qu'aux ordres que je vous transmettrai moi-même. En particulier
je vous donne l'ordre de désobéir à tout ordre qui viendrait
d'ailleurs, et qui vous commanderait de tirer sur la foule ».
Je fus témoin de cette
scène et je me souviens encore de l'enthousiasme « Algérie-française »
qui animait le chef d'escadron B..., commandant en second du 1er
RCP.
Donc le 25 janvier
au matin, l'enthousiasme militaire « Algérie-française »
commençait à s'exprimer à nouveau et ne demandait qu'à exploser.
C'est alors que nous
vîmes arriver, l'un après l'autre, tous les chefs de bataillons
UT qui, la veille, étaient restés chez eux. Les officiers UT qui
la veille, nous avaient lâchés. Ils se présentèrent en uniforme,
pistolet au côté, avec la prétention d'organiser les effectifs
de leurs compagnies qui parfois, les accablaient de quelques quolibets
grinçants.
Ces hommes avaient
vécu, pour beaucoup d'entre eux, le véritable 24 janvier et surtout,
ils étaient restés présents durant cette nuit du 24 au 25 janvier,
à espérer, malgré l'incertitude qui nous menaçait et que le capitaine
HAUTECHAUD avait aggravée par la phrase qui m'avait impressionné :
« Cette nuit il y aura 600 morts de plus à Alger ».
Je n'ai pas l'intention
de décrire la suite de la semaine des Barricades, qui pour moi,
est d'un intérêt mineur si on la compare aux journées des 23 et
24 janvier et à la première moitié de la journée du 25 janvier.
C'est DELOUVRIER qui
réussit à obtenir la liquidation des Barricades, lorsqu'il prit
la décision d'emmener le jeudi 28 janvier, le général CHALLE à
la REGHAìA. A extirper CHALLE de l'enthousiasme
patriotique qui émanait de la foule auquel il n'était pas imperméable.
Ce fut le piège que DELOUVRIER réussit à monter pour obtenir la
fin de la Semaine des Barricades d'Alger.
A partir du moment
où l'armée refusait de s'engager, nous ne pouvions plus rien faire.
Ce même jeudi 28 janvier,
en fin d'après-midi, je fis la connaissance du colonel GODARD
que j'évoquais au début de ce chapitre. Il s'était rendu dans
l'enceinte des barricades et était accompagné du capitaine de
la BOURDONNAYE dont j'ignorais l'identité à ce moment-là.
GODARD, me paraissait
gêné. Il suggérait... Il n'osait pas s'exprimer clairement. Je n'arrivais
pas à comprendre ce qu'il attendait de nous. En réalité, ce qu'il
n'osait pas nous exprimer, c'était sa conviction que jamais l'armée
ne donnerait l'assaut contre les Barricades. Il était persuadé
qu'aucun chef de corps n'accepterait de jouer le rôle de bourreau
du peuple d'Alger. Il était aussi désespéré que nous du comportement
désastreusement attentiste de ses frères d'armes. Il aurait voulu
relancer l'affaire.
Mais il ne nous offrait
aucun moyen d'action. Il aurait fallu qu'une unité entière prît
position symboliquement dans l'enceinte des Barricades pour que
l'aventure fût relancée.
J'avais maintenu avec
SERGENT des contacts quotidiens.
Plein d'amertume,
il vint me dire le vendredi 29 dans l'après-midi :
« C'est notre
régiment qui va pénétrer dans les Barricades, de manière à éviter
un drame..., le drame de la fin. Vos hommes remettront leurs armes
et tout se passera bien pour eux. Mais pas pour vous Jean-Claude,
ni pour Susini, Ortiz et Lagaillarde ».
Je lui opposai avec
véhémence :
« Vous ne
pouvez pas nous faire ça ! Vous ne pouvez pas entrer en armes
dans les Barricades et nous humilier ainsi encore plus ! »
Je précisai ma pensée :
« Vous allez
transformer la fin des Barricades en une défaite pour nous. Restez
en dehors des Barricades et accueillez avec les honneurs, avec
respect et avec estime, ceux qui en sortiront dans la dignité ».
Tel fut le propos que je lui tins avec fermeté.
« Je vais
transmettre de toute urgence au colonel » me dit-il.
Je ne sais si cette
position que j'ai prise ce vendredi 29 janvier et que SERGENT
a rappelée dans son témoignage au procès des Barricades, eut
une influence sur le comportement du colonel DUFOUR. En tout cas,
celui-ci accepta une évacuation du camp retranché, qui s'effectua
dans des conditions plus qu'honorables. Mais tous avaient tenu
à m'avertir : ne pas me faire prendre durant les premières
heures qui suivraient les Barricades.
Pour Ortiz et pour
moi, le compte était déjà réglé dans l'esprit de certaines autorités.
Ortiz se mit définitivement à l'abri.
Personnellement, je me mis à l'abri pendant 24 heures, avant de
rejoindre le commando ALCAZAR, qui était en train d'être
formé dans les quartiers du 1er REP, à ZERALDA, par
des volontaires.
Je fus accueilli avec
chaleur, par tous mes vieux camarades en particulier par Jean
Ghnassia, Jourdes, Forzy, Ronda et d'autres, et tout particulièrement
par l'aumônier du régiment.
A partir de là, s'amorça
pour moi une suite que vous connaissez peut-être :
-
la Santé
-
l'OAS
-
l'exil
-
la condamnation à mort
-
le retour
-
et ce combat que je continue de mener pour défendre envers
et contre tout, au mieux possible, le souvenir de ce qui fut la
plus belle bataille livrée pour la défense de l'Occident :
LA BATAILLE DE L'OAS
Jean-Claude PEREZ
Nice,
Le 18 novembre 2009
D'après « LE
SANG D'ALGERIE »