Le docteur Jean-Claude PEREZ
Adhérent du Cercle Algérianiste de Nice et des Alpes Maritimes
Auteur des livres : « Le sang d'Algérie »
« Debout dans ma Mémoire »
« Vérités tentaculaires sur l'OAS et la guerre d'Algérie »
« L'Islamisme dans la guerre d'Algérie »
« Attaques et contre-attaques »
aux Editions Dualpha - BP 58, 77522 COULOMMIERS CEDEX

NOUS COMMUNIQUE SOUS LE N° 34 L'ETUDE SUIVANTE

« LE TESTAMENT D'ANTONIO »[1]

« Ce sont les exécuteurs gaullistes actionnés par leurs maîtres d'œuvre pompidoliens qui ont assassiné la France Sud-méditerranéenne à Evian le 19 mars 1962, pour le compte du capitalisme financier »


C'est au cours d'un après-midi de juillet 1993, que je retrouve Antonio, à Madrid, dans son bel appartement du Paseo de la Habana.

Après nos « abrazos »[2] encore virils malgré l'émotion que nous ressentons, j'essaye timidement d'aborder le problème de sa maladie, de son cancer :

« Laissons ça » me dit-il, « ce n'est pas le plus important. Je tenais à te revoir assez vite parce que je te sais sur le point d'écrire un autre ouvrage. J'aimerais échanger avec toi quelques impressions. Car, vois-tu, grâce à toi ou plutôt à cause de toi, l'Algérie française m'obsède encore. En tout ce qu'elle représente : une page capitale de l'histoire de France, mais aussi de l'histoire de la Méditerranée, du monde et de la chrétienté. Elle m'obsède aujourd'hui, alors que je m'apprête à faire le grand saut. Tiens ! Regarde qui arrive ! »

Sixto Munoz Ramila, son fils, entre effectivement dans le salon, suivi de sa femme Pilar. Sixto perçoit la tension émotionnelle qui nous écrase un peu tous les trois, Antonio, Jacqueline et moi. Il essaie de détendre l'atmosphère et en bon Espagnol, il le fait par le moyen d'une moquerie dédaigneuse. Contre la maladie dont souffre son père :

« Me voici donc » dit-il, « entre un vieux colonel grognon qui gère sa maladie comme une affaire d'espionnage et un médecin révolutionnaire qui définit le cancer comme un envahisseur subversif ! »

Puis, après un court silence il reprend :

« D'accord, « el padre » a son cancer. Mais je refuse de porter son deuil pour le moment. Car il est vivant et bien vivant. Tu auras l'occasion de t'en rendre compte toi-même, lors des entretiens que vous ne manquerez pas d'avoir tous les deux ».

Antonio éclate de rire et s'empresse d'ajouter :

« Tu vois, c'est bien mon fils ! »

Puis il reprend :

« Je t'abandonne aujourd'hui entre les mains de Sixto qui va te faire une proposition. Quant à moi, je te reverrai demain car j'espère que Jacqueline et toi me consacrerez votre prochaine journée ».

Effectivement Sixto ne perd pas de temps :

« J'aimerais que tu acceptes de participer ce soir à une « tertulia »[3]. Un groupe de camarades juristes de mon âge avec lesquels j'entretiens d'excellentes relations professionnelles et amicales, veulent te rencontrer. Ils aimeraient t'interroger…. »

Il se tait, interrompu par mon sursaut d'indignation. En effet, dire mon étonnement ne serait qu'un faible euphémisme. Je suis franchement choqué, en colère. Et c'est avec une violence à peine contenue que j'apostrophe Antonio, en lui lançant  un regard dépourvu d'aménité :

« Si j'ai bien compris, ton invitation, c'était pour me faire passer devant un tribunal de l'inquisition « nouvelle vague » ! »

Antonio s'esclaffe en rétorquant :

« Non, pas du tout. Ce que veulent ces jeunes gens, c'est savoir. Participe donc à cette tertulia, ainsi tu pourras apprécier leur comportement. Tu verras comment ils s'érigent tous en une espèce de consortium moraliste supérieur. Pour eux, le mot sacré, c'est « tolérance ». Cette tolérance qui nous informe par exemple, que la morale aujourd'hui se situe entre les deux seules bornes qui la délimitent : celle de l'avortement et celle de la capote anglaise.

Cette équipe dont fait partie Sixto, regroupe néanmoins des garçons intelligents, d'origines politiques diverses.

Tu rencontreras des fils de rouges, de monarchistes, de socialistes et de phalangistes. Et aussi, « des fils de rien du tout ! » Ils ont décidé de mettre au point la technique d'un « bien vivre ensemble ». Alors, pour ce faire, comme tous les hommes politiques actuels, les hommes d'Etat comme les hommes de gouvernement, ils n'ont qu'un mot à la bouche : «social ». Ce n'est plus du socialisme, c'est de la « socialite chronique ». Dépatouille-toi avec eux et je te souhaite bien du plaisir. Quant à moi, comme je te l'ai dit, je te dévoilerai à mon tour mes états d'âme à partir de demain matin ».

Je connaissais Antonio pour son courage à toute épreuve. Je l'avais vu vivre l'agonie de sa femme comme un épisode programmé de l'amour qu'il lui portait. Il avait affronté avec calme et résignation l'inéluctable séparation. Puis, il vécut son veuvage avec sérénité. Comme pour jouir encore d'un arrière-goût savoureux de la tendresse qui l'avait lié à Mercédès. Je l'observais, maintenant, en train de vivre sa propre fin comme un événement, lui aussi programmé, dont il ne voulait surtout pas faire un monde.

Jacqueline et moi l'abandonnons donc pour cette soirée et nous voilà embarqués par Sixto vers ce dîner-débat. C'est une pratique qui s'est vulgarisée depuis longtemps, mais j'avoue que je n'apprécie par ce genre de réunion. J'ai toujours l'impression, lorsque pour mon déplaisir, je suis  obligé de m'y conformer, de me trouver au sein d'une cabale où tout le monde veut exhiber son savoir. Obligé aussi d'affronter des questions ou des interventions, sans intérêt, saugrenues, idiotes parfois.

Le cadre choisi par ces jeunes gens était agréable. Un restaurant de plein air, immense et modeste à la fois, où l'on ne vous servait qu'un seul plat : de l'agneau grillé, débité en tranches, lesquelles, sans exception, étaient élevées à la dignité de côtelettes pour la circonstance. La grillade était accompagnée d'une excellente salade rafraîchissante. Le tout arrosé d'un petit vin d'Espagne ou d'un pichet de sangria maison, bien fraîche et légère. Deux assez grandes tables étaient réunies dans un coin retiré du restaurant. Je compris qu'il s'agissait de l'arène dans laquelle on allait lâcher le « toro », moi en l'occurrence. Et tous ces diplômés des plus brillantes universités, d'Harvard et d'ailleurs, s'apprêtaient à me faire sentir le dard de leurs interrogations.

Aussi, éprouvai-je le besoin de mettre sans tarder les choses au point. Sixto m'avait déjà présenté ses camarades accompagnés de leurs épouses et tous avaient manifesté leur avidité de comprendre quelque chose à « l'affaire d'Algérie »

« J'accepte bien volontiers ce dîner » dis-je à Sixto « et j'accepte de répondre à des questions. Pardon, je me suis mal exprimé : je n'accepte de ne répondre qu'à une seule question. Car, dans l'éventualité de multiples interrogations, je sais ce qu'il adviendra de cet entretien : une pagaille noire où finalement, rien ne pourra être tiré au clair ».

Il faut voir la tête de cette bande de jeunes juristes, hypertitrés, élégants, sportifs et surtout, confiants dans leur savoir et dans leurs connaissances. Ils sont interloqués de mon refus : le refus de me soumettre à leurs assauts de politologues amateurs.

« D'accord ! » répond Sixto, après avoir échangé un regard avec ses amis.

Puis il entame, ce que je peux appeler son exposé introductif, de la façon suivante :

« Pour des hommes de notre génération, il est difficile de vivre, a posteriori, la colonisation. Peut-être sommes-nous tous encore sous influence. En particulier, celle de nos maîtres des facultés, des écoles et des instituts que nous avons fréquentés et aussi celle de l'information médiatique. Et le drame de l'Algérie, le drame passé comme le drame actuel, semble nous faire toucher du doigt avec vigueur, avec violence même, la responsabilité du grand capital dans la conquête de ce pays. Grand capital, avide de profits qui, cependant, a dû plier bagage devant les aspirations à la liberté et au progrès social manifestées par le peuple algérien. Voici donc notre question : à la lumière de cette conviction, qui est la nôtre, comment justifier ce qui nous est représenté comme un pillage auquel la France s'est livrée en Algérie pendant 130 ans ? ».

Quand j'ai dit plus haut que j'étais lâché dans l'arène, je ne pensais pas être si près de la vérité. Me voilà une fois de plus dans l'obligation d'expliquer. D'expliquer, mais surtout de justifier. Confronté à des gens qui attendent de vous un éclaircissement certes, et qui, cependant, vous mettent en accusation dès le début de l'entretien.

Subitement, je ressens avec déplaisir, la chaleur de la Meseta. Le mois de juillet à Madrid est souvent difficile à vivre. Durant les quelques minutes de réflexion que je m'accorde, mes interlocuteurs restent silencieux, comme promis, attendant mon intervention. Mon regard dévie vers leurs adorables épouses qui jouent avec leurs éventails, comme leurs mères le faisaient avant elles, avec virtuosité et surtout beaucoup d'élégance. En les observant, me revient en mémoire le commentaire d'un vieil ami madrilène qui m'avait tiré d'affaires en 1966, le docteur Navarrete[4].

« As-tu remarqué leur manière de jongler avec leur « abanico » ?[5] Elles camouflent une partie de leur visage pour t'en découvrir une autre qu'elles vont cacher aussi vite pour se faire admirer encore… Tu vois…, l'éventail, c'est le modulateur à géométrie variable de la beauté des femmes espagnoles. Un reliquat, peut-être, du voile des mauresques ».

Je prends le temps de savourer un verre de sangria en portant un toast qui se veut très  madrilène. Avec un gentil « piropo »[6] pour les jeunes femmes présentes. Je tiens en effet à observer une attitude indifférente, désinvolte même, à l'égard de la question posée. Je suis décidé à dominer l'entretien et je ne veux pas me trouver d'emblée en situation défensive. Je commence donc mon intervention en m'exclamant sur un ton qui se veut très convivial :

« Vaya preguntita ! »

Que je pourrais traduire un peu cavalièrement de la façon suivante :

« Quelle foutue question que voilà ! »

Et sans laisser à mon auditoire le temps de réagir, je poursuis mon exposé, qui devient dès lors une conférence.

« Je suis surpris que des hommes comme vous, de votre niveau, avec votre énorme bagage et votre expérience professionnelle du monde des affaires, éprouviez le besoin, à propos de l'Algérie, de vous satisfaire de considérations de … midinettes !

A vous entendre en effet, on a l'impression que si la France a conquis la Régence turque d'Alger à partir de 1830 -car je vous rappelle qu'en 1830, l'Algérie n'existe pas- c'était par nécessité économique. Pour faire du profit. C'est-à-dire fabriquer de l'argent à partir de la terre et du peuple algériens.

Dans votre question, vous semblez intégrer implicitement, la conquête de la Régence turque d'Alger à l'ensemble de ce phénomène historique qui illustre en grande partie l'histoire du XIXe siècle, la colonisation. Est-ce une attitude raisonnable ? Etes-vous inspirés par la vérité historique ? Vous répondrez vous-mêmes à ces questions en cours d'exposé.

En 1984, un historien français, monsieur Jacques Marseille, professeur à la Sorbonne, a publié une thèse de doctorat d'Etat[7] dans laquelle il s'attache à dénouer les liens qui unissaient les milieux d'affaires français à l'expansion coloniale de notre pays. A dénouer aussi les liens qui unissaient ces mêmes milieux d'affaires… à la décolonisation. C'est un énorme travail qui met enfin à notre disposition tous les arguments scientifiques nécessaires pour vous démonter qu'en fait… vous n'avez rien compris !

Certes, la conquête coloniale n'a jamais été motivée par le sentiment national. Par le culte de la gloire de notre patrie. Gloire qui aurait été liée à l'expansion territoriale, elle-même génératrice d'orgueil. Ces considérations ne s'inscrivent pas en effet, loin delà, dans ce que l'on appelle avec optimisme, la logique capitaliste.

Les milieux capitalistes ont su détecter, en son temps, l'importance économique que pouvaient revêtir, a priori, toutes ces sociétés larvées qui existaient en dehors de nos sociétés modernes. Je parle évidemment des sociétés modernes du XIXe siècle, celles qui ont vu se dérouler en leur milieu la révolution industrielle. Ils ont compris que ces sociétés larvées, par rapport aux nôtres, étaient le siège d'un processus de croissance retardée, en tout cas d'un processus de « croissance inégale ».

Le monde des affaires a perçu que cette « croissance inégale » comportait en elle-même une possibilité d'échange capable de donner naissance à une nouvelle dynamique enrichissante pour les milieux d'affaires. Cependant, la notion même de cette dynamique, de cette force motrice nous autorise à battre en brèche une affirmation de l'historien auquel j ‘ai fait référence, qui croit devoir préciser :

« Dans l'impérialisme colonial, la référence à la théorie marxiste est toujours implicite ».

Pourquoi contredire cette affirmation qui émane pourtant d'un brillant enseignant universitaire ?

Parce que la dynamique purement économique de l'expansion coloniale, c'est-à-dire la composante exclusivement matérialiste, se trouve sous la dépendance d'un autre paramètre.

On observe en effet ceci :

si l'on veut que cette dynamique d'échange soit productive de profits, c'est-à-dire de valeur ajoutée, elle se doit d'être sous-tendue et véhiculée par un préalable de jaillissement culturel. Une civilisation statique, immobile, même si elle a été brillante, meurt si elle ne rayonne pas. Si elle ne s'exporte pas. Tout échange économique « inégal » présuppose un potentiel culturel dominant d'une civilisation par rapport à une autre. C'est-à-dire qu'avec de l'argent, il faut aussi véhiculer un style de vie, un savoir, des connaissances technologiques, bref, une culture. Sinon, l'argent ne fera pas de petits. Il sera lui aussi tué par l'absence de civilisation.

Les auteurs « marxistes », Lénine en particulier, qui se sont intéressés à l'expansion coloniale, ont relié cette dynamique à une mutation interne du monde capitaliste. Ils affirment :

« Cette chasse aux colonies, cette aggravation de la lutte pour le partage du monde, sont bien liées au passage du capitalisme à son stade monopoliste, au stade du capitalisme financier ».

De quoi s'agit-il ? Toujours d'après Jacques Marseille, on définit le capitalisme financier comme un processus de concentration et de fusion qui confère aux grandes banques le pouvoir de contrôler la production.

Ainsi défini, ce capitalisme de nouvelle structure, a besoin de s'exporter pour vivre. Car la concentration des moyens risque de devenir… concentrationnaire, c'est-à-dire asphyxiante. Or, cette exportation ne peut s'exercer que vers des pays non développés, de croissance inégale à la nôtre, je veux dire de croissance inférieure. Pays au sein desquels, en particulier, la main-d'œuvre est bon marché.

Nous touchons là à une notion fondamentale : c'est celle de la colonisation nécessaire au développement capitaliste, parce qu'on s'étouffe en chambre close avec un excès d'argent dans les coffres et sur les comptes courants.

Jacques Marseille, toujours lui, nous apprend qu'au XIX siècle, même après le désastre de 1870, la France est un pays riche. Le volume du capital financier disponible dans notre pays est supérieur à celui de l'Allemagne et du Japon. Il faut donc trouver un terrain d'emploi pour cette richesse qui risque de s'atrophier en cas de non emploi. Il faut se garder de la stagnation et de l'alanguissement qui sont mortels pour une société capitaliste. Donc, c'est en ce sens que l'on peut dire de la colonisation qu'elle est bien la fille du capital financier.

Mais avec la précision suivante et elle est de taille :

c'est pour éviter la mort de l'argent qu'il faut coloniser et non pour en fabriquer.

Pour employer les liquidités dont l'existence est menacée. Ce qui veut dire, précisons-le encore une fois, que les richesses en numéraire existent préalablement au processus d'expansion coloniale. « Celle-ci se révèle nécessaire à la vitalité de notre argent, c'est-à-dire de notre économie, donc elle est nécessaire au bien être de notre peuple ». Ainsi s'expriment les tenants du capitalisme financier.

C'est dans cette perspective que les provinces françaises d'outre-mer vont devenir le lieu privilégié des placements de capitaux et des exportations de nos marchandises. Elles vont permettre une meilleure croissance de notre production par l'ouverture de nouveaux débouchés.

Au début, bien évidemment, peu de profits.

Car il faut conquérir, il faut défricher. Et cela coûte cher.

Mais, dès 1913, un inspecteur général des travaux publics écrit, toujours d'après Jacques Marseille :

« Dans leur ensemble, nos colonies ne sont plus une charge pour la métropole, mais bien une source de profits dont chaque année accroît l'importance ».

Effectivement, au début du XXe siècle, se manifestent des évidences. Il ne faut pas craindre de les extirper de la littérature, pour contrer ceux qui, aujourd'hui, pour justifier l'abandon de l'Algérie, veulent démontrer que l'expansion coloniale était une mauvaise affaire, qu'elle était l'illustration d'une économie mal gérée.

En 1924, l'empire français conquiert la deuxième place dans le classement des pays qui font du commerce avec la France. Derrière la Grande-Bretagne.

En 1928, c'est à la première place qu'il accède. Première place qu'il ne quittera plus jusqu'à la fin de la période coloniale. Plus du tiers des ventes extérieures de la Métropole s'effectue à l'intérieur de l'empire, dont les territoires « ne risquent pas d'être soumis aux aléas des relations avec une puissance étrangère ».

Surgit une double interrogation :

-          Combien de familles françaises métropolitaines mangeaient-elles à leur faim en France, grâce au débouché colonial ?

-          Combien de familles de colonisés mangeaient-elles aussi à leur faim grâce à nos investissements ?

Pierre Moussa peut écrire en 1957, à l'appui de cette double interrogation, que « l'assurance des débouchés du marché d'outre-mer apparaissait comme un avantage considérable en faveur de l'industrie métropolitaine »

Donc, comme vous le voyez, l'empire colonial français contribue pour une part immense à maintenir la France au rang de grande puissance. Nous n'évoquons pas ici d'autres facteurs qui consolident aussi la France en position de grande nation : les bases stratégiques, le rayonnement de la pensée française, la contribution des peuples d'outre-mer aux combats de la France, autant de paramètres très importants dont il est difficile de faire une évaluation capitaliste ou marxiste, c'est-à-dire une évaluation en terme de valeur ajoutée. Mais qu'il faut se garder de négliger ou d'oublier, car ils ont participé, eux aussi, à la vie et à la croissance de la France.

Pour rester uniquement dans le domaine de l'économie, celui qui semble vous intéresser au premier chef, dressons donc le catalogue des satisfecit :

-          en 1928, l'empire français se situe au premier rang des clients de la France par le volume des échanges avec la mère-patrie, nous l'avons vu ;

-          la France est sortie de l'alanguissement économique provoqué par une « pléthore de capitaux » ;

-          cette sécurité offerte par l'arrière-pays colonial permet à la France de sortir presqu'indemne de la terrible et désastreuse crise économique des années 30, grâce aux échanges autarciques qui se développent entre la métropole et nos provinces d'outre-mer.

D'autres capitalistes français tiennent aussi à donner des satisfecit propres à l'Algérie.

Vers les années 30, écrit-on, l'agriculture française en est encore à un stade de mécanisation rudimentaire et, précise Jacques Marseille, « si les colons algériens n'hésitent pas à employer les moissonneuses-batteuses (il y en plus de quatre cents en Algérie), celles-ci ne sont qu'une centaine en Métropole ».

C'est donc bien une province moderne de la France qui est en train de se développer en Algérie.

Et ce n'est pas tout. Toujours à propos de l'Algérie, des spécialistes de sciences économiques ajoutent :

« Faudra-t-il ignorer les capitaux consacrés par les colons algériens à la mise en valeur de cette terre, capitaux qui représentent à eux seuls, en 1914, une somme d'argent équivalente à la totalité des avoirs français dans tout l'empire ? »

Donc, à l'évidence, des profits ont été tirés de la terre d'Algérie. Parce que les hommes qui y vivaient savaient travailler. Ils avaient su faire la symbiose entre leur génie propre et les possibilités offertes par la difficile terre d'Algérie. C'est bien eux, et eux seuls, qui ont révélé les richesses latentes de l'Algérie. C'est bien eux et eux seuls qui ont fait naître l'Algérie, qui ont réussi à l'arracher au néant historique.

C'est le moment, peut-être, de vous éclairer tous sur un point précis. Lorsque vous parlez des Français d'Algérie, vous semblez les considérer comme des nababs vivant grand train. Qu'en est-il exactement ?

Une étude publiée en 1956 nous apprend que le revenu moyen des Français d'Algérie est inférieur de vingt pour cent au revenu moyen des Français de Métropole.

Dans le même ordre d'idées, on nous apprend qu'en 1954, un chef de famille européenne d'Algérie, père de trois enfants, disposait pour faire vivre sa famille de deux fois moins d'argent qu'un chef de famille métropolitaine réunissant les mêmes conditions.

Enregistrez cette information dans un coin de votre mémoire et ne l'oubliez surtout pas quand il vous arrivera de commenter l'œuvre de la France en Algérie.

Puis, pour les maîtres d'œuvre métropolitains a surgi une réalité qu'ils n'avaient pas prévue. L'essor économique dont a bénéficié l'Algérie a développé bien évidemment de multiples conséquences. En particulier une démographie florissante.

La richesse apportée dès le début par la France, ajoutée aux richesses découvertes, révélées, développées c'est-à-dire mises en valeur par les pieds-noirs et le peuple français dans son ensemble, la sécurité sanitaire, la suppression des guerres tribales, ont favorisé, ô combien, le développement de la population indigène.

Qu'allait-on faire de ce peuple ? De ce peuple algérien musulman si proche géographiquement de la France ? Peu à peu, s'est fait jour un sentiment de circonspection, puis de rejet. Une attitude raciste ressentie, mais non exprimée, que l'on va s'employer à camoufler tout le temps et qui va sous-tendre en permanence les décisions ultérieures prises par les manipulateurs d'argent.

La « prudence » commence ainsi à se manifester, lors de propos et de prises de positions qui remontent en réalité au début du XXe siècle.

Monsieur Auguste Isaac, en 1901, est le Président de la chambre de commerce de Lyon. Un jour de cette même année, il reçoit Paul Doumer, alors que celui-ci est Gouverneur général de l'Indochine. Il tiendra à préciser, lors de l'énorme réception organisée en son honneur, ce que les territoires d'outre-mer représentent pour certains gros milieux d'affaires.

En substance :

« les colonies ne doivent fournir que des acheteurs et non pas des producteurs de produits industriels… elles doivent nous restituer ainsi les sacrifices que nous avons consentis pour les conquérir[8] ».

Voilà qui est clair et qui s'inscrit dans le cadre d'une logique matérialiste la plus exclusive. Nous avons dépensé de l'argent pour faire vivre nos industries. Pour cela, nous avons fait naître de nouveaux débouchés. Nous avons donc contribué à l'amélioration de la vie des peuples d'outre-mer. Mais comme nous ne sommes pas animés d'une vocation d'assistance sociale, il nous faut récupérer nos billes.

Monsieur Auguste Isaac aurait pu préciser en toute logique en s'appuyant sur Karl Marx, qu'il fallait se satisfaire de l'organisation de nos territoires d'outre-mer en sociétés de « consommateurs solvables ». Un point c'est tout.

Un peu plus tard, en 1914, un notable du monde économique, s'adressant aux élèves d'une école libre de sciences politiques, proclamera :

« Notre argent travaillera pour notre Empire dans la mesure où notre Empire travaillera pour notre argent ».

Après la Seconde Guerre mondiale, voilà qu'un nouveau syndrome fait son apparition dans les milieux d'affaires. C'est le syndrome hollandais, ou mieux encore, le complexe hollandais tel que l'a observé Pierre Moussa. « Regardez le miracle hollandais », disent-ils. « La Hollande a largué ses territoires d'outre-mer. Elle peut exhiber de ce fait une vitalité économique sans précédent. Elle reste ouverte beaucoup plus que nous à la technologie moderne ». Et voilà tout à coup que l'on parle donc de ce nouveau « miracle hollandais ». Celui du XXe siècle.

Nos investisseurs commencent dès lors à faire la fine bouche. On ne songe qu'à la valeur ajoutée des capitaux investis. On oublie les hommes. On écrit :« La réalité coloniale, avec sa sécurité, na pas stimulé le développement d'industries à valeur ajoutée ».

       « Le confort économique, indiscutable, généré par les échanges protégés à l'intérieur de la zone franc, a chloroformé l'industrie française qui n'a pas pu se structurer, pour s'adapter aux exigences du monde économique moderne. Donc, nos investissements sont devenus routiniers. Ils produisent par conséquent une valeur ajoutée inférieure à celle que l'on obtiendrait dans l'éventualité où ces investissements exerceraient leurs effets à l'extérieur de la zone franc.

Les appels de Pierre Moussa, en 1957, qui pense avec angoisse au destin de l'Algérie française, restent sans effet :

« Les entreprise métropolitaines doivent transférer une grande partie de leurs effectifs. Il faut créer des courants d'activité. Il faut solliciter la coopération étrangère dans cet effort d'investissement ».

Arrêtons-nous un instant sur cette déclaration de Pierre Moussa. Je ne connais pas ce notable du monde de la finance que je trouve très sympathique du fait de cette prise de position en faveur de l'Algérie française. Mais qu'il me pardonne ce commentaire : il est crédule, il est naïf, il fait crédit aux partisans du délestage économique de l'Algérie, d'intentions saines. Or que veulent ces derniers ?

Justement tout le contraire de ce qu'il propose. Ils veulent éviter par tous les moyens que l'Algérie ne devienne un jour un site de production. Ils veulent larguer ce territoire tout en essayant de lui conserver un statut exclusif de consommateur. Mais en se débarrassant au préalable de la charge des hommes. Les hommes, leur liberté, tout cela constitue pour eux « la pomme soufflée du rôti » pour accompagner le gros plat, à savoir, la mise sur pied d'une nouvelle société de consommateurs tout en se délestant au préalable des charges humaines.

Mais Pierre Moussa, dans son propos, exhibe une carte que l'on a refusé de jouer : intéresser les puissances européennes à l'Algérie, favoriser ainsi, non seulement une implantation technologique et financière, mais aussi, une immigration européenne complémentaire. Atténuer par ce biais le déséquilibre démographique, atténuer et, pourquoi pas, faire disparaître progressivement les fanatismes religieux. Promouvoir au fil du temps, avec une énorme patience, et beaucoup d'enthousiasme, une sécularisation européenne de la population d'Algérie dans sa totalité. Là se trouvait la solution.

Les promoteurs du délestage le savaient très bien et ils se sont empressés de la rendre impossible. D'où leur refus de faire transférer en Algérie des moyens de production lourds, avec leur accompagnement humain. Ils ont annihilé par ce refus, la possibilité d'une nouvelle immigration européenne en Algérie.

Donc, comme vous le voyez, rien n'y fait ! Pour cette fraction dominante, révolutionnaire du capital financier, il faut opérer à tout prix le délestage économique du débouché algérien :

« On n'en a rien à faire de ces Arabes ! »

Mais ce délestage, il faut non seulement le justifier techniquement et économiquement, mais aussi le formuler d'une manière qui le rendre acceptable par l'opinion française. Pour ce faire, il leur paraît judicieux de recourir . Ils feront donc usage d'une terminologie qui, normalement, aurait été sanctionnée par l'agrément enthousiaste de Karl Marx et de Friedrich Engels eux-mêmes.

Lisons Jacques Marseille, écoutez-moi avec attention, et accrochez vos ceintures :

« Dans la mesure, en effet, où l'ensemble de notre recherche aboutissait à l'hypothèse que le colonialisme en tant qu'une forme spécifique de l'impérialisme contemporain entrait à terme en contradiction avec les impératifs d'une croissance capitaliste assise sur la percée du capitalisme financier… il paraissait logique de penser que la décolonisation pouvait s'inscrire dans la perspective et la stratégie d'hommes d'affaires et d'hommes publics conscients de cette nécessité ».

C'est la reprise en langage universitaire, révolutionnaire, marxisant et surtout, emberlificoté, de ce qu'a déclaré le général De Gaulle lui-même, au mois d'avril 1962. Mais c'est surtout au plus haut point, la formulation scientifique du motif pour lequel le général a été porté au pouvoir par cette fraction dominante et révolutionnaire du capitalisme financier. Et en cette occurrence, nous stigmatisons tout particulièrement Pompidou et « ses poulains ». Le « grand renouvellement » gaulliste ne s'identifie à rien d'autre qu'au « nouveau redéploiement économique » mis en route par les révolutionnaires du capital financier, qui ont trouvé en De Gaulle l'exécuteur de leurs volontés.

Je pourrais m'arrêter là et vous dire que dans les notes que je viens d'exploiter devant vous, vous pourriez trouver la réponse à votre interrogation :

le rôle exact et fondamental du capitalisme dans la colonisation.

Mais vous pourriez trouver aussi une réponse à une question que vous n'avez pas daigné poser. A savoir, le rôle exact, fondamental et surtout décisionnaire qu'a joué ce même capitalisme financier dans la décolonisation. Car, ne l'oubliez-pas, c'est lui qui l'a planifiée.

Je vous ai dit que « la colonisation était la fille du capitalisme financier ». Je précise : « la décolonisation est, elle aussi, la fille du capital financier ».

L'indépendance de l'Algérie, « son délestage » sont eux aussi, les enfants du capitalisme financier.

Je vous le répète, je pourrais m'arrêter là. Mais ce serait une escroquerie, une tromperie. En fait, ce que le professeur Jacques Marseille nous définit, sans le dire, dans sa remarquable thèse, n'est rien d'autre que l'identité historique de la nouvelle révolution mondiale. Au sens que pourraient lui conférer justement les auteurs marxistes.

En effet, cette nouvelle identité est illustrée par : la contradiction révolutionnaire qui oppose d'une part l'administration et la gestion des territoires et des peuples mis sous notre responsabilité, à, d'autre part, l'intérêt exclusif et revendicatif de certains états-majors bancaires, exprimé en terme de valeur ajoutée.

Surgit à l'instant même, une question essentielle :

en quoi cette motivation capitaliste exogène est-elle applicable à la conquête de l'Algérie ?

Ecoutez-moi bien :

cette motivation capitaliste exogène n'est applicable en rien du tout à la conquête de l'Algérie.

En effet, il faut souligner avec vigueur, que la conquête de l'Algérie fut déterminée par la conjonction opérationnelle de trois grands facteurs historiques :

-          la décadence, pour ne pas dire la déliquescence de la Régence turque d'Alger à la fin du XVIIIe siècle ;

-          la Révolution française de 1789 avec la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen ;

-          la disponibilité, sans emploi, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIX siècle, d'un nouveau capital financier méditerranéen : le capital juif de la Régence turque d'Alger.

En réalité, la conquête de ce territoire par la France est d'origine endogène. C'est de l'intérieur de l'Algérie que la France fut appelée pour débarquer à Sidi Ferruch au mois de juin 1830.

Je sais que je m'adresse ce soir, à de brillants juristes espagnols. Mais je sais aussi que votre savoir doit vous permettre de retenir quelque chose. Quelque chose d'important que l'on s'entête à occulter même dans les milieux culturels français qui s'intéressent comme vous ce soir, à l'histoire de l'Algérie française et bien évidemment, à la guerre d'Algérie. Aussi, je vous dis encore une fois : en 1830, n'existait que la Régence turque d'Alger. C'est-à-dire une province vassale de la Sublime Porte. La vie ne s'illustrait là-bas que sous la forme d'un tribalisme étendu de l'est à l'ouest de cette contrée. L'Algérie n'était pas une nation. Bien évidemment, elle ne portait pas encore ce nom. Ses habitants, ceux qui étaient nés sur cette terre, ne jouissaient d'aucune nationalité. Ils étaient apatrides sur leur propre terre. Car le sultan de Constantinople n'en voulait pas comme Turcs.

C'était une terre d'aventure où vivait, au milieu des musulmans c'est-à-dire au milieu du « dar al islam[9] » une colonie de dhimmis. Ceux-ci aspiraient à s'affranchir de cette « dhimmitude ». J'évoque bien sûr les Juifs d'Algérie, c'est-à-dire la fraction productrice, ingénieuse, du peuple de la Régence turque, envisagée dans son ensemble. Ils disposaient de gigantesques liquidités car eux seuls réunissaient les compétences techniques pour assurer une bonne gestion des produits de la « course ». Nous voulons dire de la piraterie méditerranéenne qui constituait l'industrie fondamentale des Barbaresques. Source dominante de revenus, mais de revenus énormes. Sous forme de liquidités : or, argent, lettres de change.

Une fraction importante des Juifs d'Algérie jouissaient d'un statut consulaire et se trouvaient être les protégés du Grand Duc de Toscane. Celui-ci, bien évidemment, mettait ses banques à leur disposition contre des avantages substantiels. On les appelait « les Livournais ».

Lorsque la « course » a perdu sa rentabilité, les financiers juifs d'Alger ont connu à la fin du XVIIIe siècle, les risques terribles de la stagnation économique. Il importait de trouver un moyen de faire produire de la valeur ajoutée aux disponibilités en or et en argent qui étaient à leur disposition. Il leur importait donc au plus haut point, sous peine de mort économique, d'échapper à la dhimmitude. Il devenait urgent pour eux de s'inscrire socialement, économiquement, politiquement, dans la nouvelle société capitaliste qui s'élaborait en Europe. Prendre ainsi une position rentable dans le capitalisme financier qui allait manifester ses nouvelles ambitions : accéder au contrôle des productions, participer à l'organisation des circuits de consommation.

C'est cette nécessité qui les a engagés à transformer la créance céréalière du Dey d'Alger, portée au débit de la France et mise en recouvrement à la fin du XVIIIe siècle, en casus belli.

Car, pour s'intégrer au nouveau système capitaliste qui manifeste déjà sa vigueur en Europe et pour participer activement au monde des affaires européen, il leur faut, dans un premier temps, adopter une nationalité.

La France est choisie. C'est la nation la plus vigoureuse d'Europe. S'y déroule à cette époque une Révolution qui en bouleverse les structures traditionnelles. L'Assemblée constituante en 1791 accorde aux Juifs de France le même droit qu'aux citoyens français. En 1792, la Convention vote l'accession de tous les Juifs résidents en France à la nationalité française.

La France seule, apparaît comme la nation libératrice qui peut affranchir tous les Juifs d'Algérie, les Livournais comme les autres, de la condition de dhimmis.

Encore faut-il, pour ce faire, que l'Algérie, ou plutôt la Régence turque, devienne au préalable une terre française.

Une conjuration pour conduire la France sur la voie d'une conquête va se mettre en route. Mais elle traîne en longueur. Les guerres de la Révolution française, qui devient une révolution conquérante, puis les guerres de l'Empire provoquent un transfert vers d'autres centres d'intérêt historique de l'énergie et de la vitalité de la France. Malgré les efforts de Bacry aidé de Talleyrand, qui ne rate pas l'occasion de prendre quelques « douceurs » au passage, on oublie la Régence turque d'Alger.

Cependant, Bonaparte, avant d'être Napoléon, avait patronné une opération de renseignement militaire au sud de la Méditerranée. Le commandant Boutin avait dressé les plans d'un débarquement à Alger. A Sidi Ferruch, très exactement. Par la même occasion, avait été étudiée l'implantation d'un corps d'armée composé de trois divisions à Oran, Alger et Bône. Mais il faudra attendre la fin de la Monarchie légitimiste pour que ce plan trouve l'occasion d'être mis en application.

Charles X, poussé dans ses retranchements par d'urgentes nécessités électorales, finit par entendre « l'appel de la Régence turque d'Alger ». C'est pour répondre à l'appel de la Régence que le roi va décider du débarquement.

Il déclenche ainsi une opération de grande envergure. Il est important d'enregistrer que celle-ci n'est motivée par aucune nécessité stratégique.

Par aucune nécessité économique.

Par aucune nécessité de sauvegarde pour la France.

Insistons tout particulièrement sur l'absence de motivation économique.

La prise d'Alger tout d'abord, puis la conquête de l'Algérie, apparaissent ainsi comme les conséquences d'un appel endogène, permettez-moi de le souligner pour la millième fois. C'est de l'intérieur que ce débarquement fut organisé, pour la libération d'un peuple qui ne s'épanouissait pas, les Juifs d'Alger.

C'est tellement vrai que ces derniers se portent en masse au Fort l'Empereur, le lendemain de la bataille de Staouéli. Ils accueillent l'armée française, comme l'armée de leur libération et s'offrent comme guides pour la conduire à travers la Casbah jusqu'au palais du Dey. Le lieutenant-général de Bourmont est reçu à déjeuner dans la maison de Bacry.

Les Arabes disent, à juste titre, en parlant des Juifs : « Ce sont les amis des Français ».

Un de mes vieux confrères, beaucoup plus âgé que moi, après avoir lu « Le Sang d'Algérie », tint à me raconter une anecdote de famille fort instructive.

Son propre grand-père qui avait vécu la prise d'Alger, lui avait raconté, alors que lui-même était encore un enfant, que les Arabes les plus fortunés, avaient confié leurs richesses en or, argent et bijoux, aux Juifs d'Alger en leur disant :

« Vos amis français ne vous pilleront point, nos biens seront en sécurité dans vos maisons ».

Nous savons, évidemment, que les soldats français n'ont pas cédé à la tentation du pillage comme cela était monnaie courante à cette époque, en tout cas sur cette terre turque. Et l'or, l'argent, les bijoux retournèrent dans les coffres arabes.

On peut aller plus loin dans cet exposé des motifs, peu traditionnels, j'en conviens, du débarquement français à Sidi Ferruch et de l'entrée du général de Bourmont à Alger.

J'ose affirmer que Charles X a déclenché l'opération d'Alger comme s'il avait voulu obéir en fait aux exigences de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen. Car, même s'il l'a fait à son insu, il n'a fait que voler au secours d'une minorité, les Juifs d'Algérie qui étaient en quête des moyens de s'épanouir.

C'est la France qui va conférer à cette collectivité confessionnelle les moyens de son épanouissement.

Charles X se retournerait dans sa tombe s'il parvenait à savoir qu'en déclenchant la conquête, il n'a fait qu'obéir aux principes révolutionnaires de 1789 !

Après la chute des Bourbons, après la fin de la Monarchie de Juillet, il faudra aller plus loin. Lorsque la IIe République votera l'abolition de l'esclavage en 1848, elle éprouvera beaucoup de difficultés à la traduire dans les faits sur le territoire de ce qui était devenu l'Algérie. Car, je vous le précise encore une fois, l'Algérie a été enfantée par la France.

Mais cette difficulté à promouvoir l'émancipation des esclaves ne provenait pas, comme on s'empresserait de le croire, du fait de l'opposition des premiers colons qui étaient encore peu nombreux et qui ne furent jamais des esclavagistes. Elle provenait de l'opposition féroce des cheikhs de grande tente, des riches notables arabes, qui voulaient conserver à tout prix leurs esclaves : hommes, femmes, enfants et leurs eunuques dans les harems qui existaient encore. Cette abolition de l'esclavage, devenue réelle malgré ces obstacles, se traduisit dans les faits par la grande joie du petit peuple algérien. En particulier, la joie des métis d'Africains qui étaient vendus comme du bétail par les propriétaires arabes.

Donc, la conquête de l'Algérie ne s'identifie en aucun cas à l'annexion d'une nation par une autre nation.

Elle illustre l'acquisition d'un bien vacant auquel la France va conférer une réalité historique.

Cette terre sur laquelle la France s'est implantée, verra s'accomplir en quelques dizaines d'années, une double naissance.

Tout d'abord, la naissance d'un peuple français tout à fait nouveau, qui va s'élaborer à partir d'un peuplement progressif, provenant de France et aussi du sud comme du nord de l'Europe. D'un peuple français, même si les patronymes évoquent parfois des origines extra-françaises. Mais quel peuple !

Ensuite, l'élaboration d'un morceau de patrie. Je dis bien un morceau de patrie, car la nation française va trouver son propre prolongement au sud de la Méditerranée.

C'est la France qui vivra au nord de l'Afrique et il n'est pas inutile de souligner encore une fois que les assassins de l'Algérie française donneront, par là-même, la mort à un morceau de France.

Pourquoi l'ont-ils tuée cette Algérie française ? Ce morceau de patrie ?

Car évidemment, cette question continue de nous tarauder. Il faut essayer de formuler une réponse qui puisse s'exprimer elle-aussi, en termes qui recevraient l'agrément des révolutionnaires capitalistes financiers. Il faut donc dire :

-          la conquête de l'Algérie est bien la fille du capitalisme financier. Nous l'avons dit et redit. Avec une nuance de suprême importance : elle est la fille du capital financier endogène, celui qui existait à l'intérieur de la Régence turque d'Alger. Elle n'est pas la fille du capital financier extérieur à l'Algérie, le capital financier exogène ;

-          l'abandon de l'Algérie est, lui aussi, l'enfant de ce capital financier endogène. Celui-ci voulant s'intégrer à l'exogène va décider de s'extirper d'Algérie pour aller prospecter ailleurs.

Sur un plan strictement socio-économique, cela signifie que la mort de l'Algérie française correspond à une délocalisation de moyens, motivée exclusivement par la recherche d'autres sites géo-économiques plus productifs de valeur ajoutée. Quitte à renvoyer à la misère, à l'involution, un peuple dont le seul espoir de prospérité, de liberté et de bonheur était au plus haut point représenté par la France.

Voilà où se situe la vérité, à l'état brut, dépourvue de fioritures, celle que nous défendons envers et contre tout.

Voilà ce que je tenais à vous dire et pour ce soir, mes chers amis je vous demande d'en rester là. Car je crois avoir répondu à votre question ».

Après ce long exposé, mes auditeurs restent silencieux.

Ma plaidoirie s'est transformée en réquisitoire. Ils enregistrent, avec un étonnement presque douloureux, l'information qui attribue au seul monde capitaliste la décision d'abandonner l'Algérie. Dans un souci exclusif de réaliser ailleurs plus de profits.

Le restaurateur nous fait signe, fort opportunément, que les côtelettes sont sur le point d'être servies, ce qui conduit Sixto à prendre la parole :

« OK Jean-Claude, tu viens de nous livrer de sérieux éléments de réflexion. Nous te remercions. N'oublie pas que tous ici, sommes tes amis et que nous éprouvons pour toi une grande estime et plus encore. Même si nous restons toujours et je le regrette, sous l'influence des écrits canoniques contre lesquels tu ne cesses de vitupérer. Je suis persuadé que dans un proche avenir, tu auras l'occasion de mettre tout cela par écrit. Il nous appartiendra alors, de donner à ta thèse tout le relais qu'elle mérite.

« Y ahora a comer ! »

«  Et maintenant, mangeons ! »

Ce dîner se termine dans une excellente ambiance amicale, devenue tout à coup élégante, délicate même. Mes convives respectent tous le désir de Sixto d'avoir à ménager le conférencier occasionnel que je fus ce soir.

A la fin du repas, il nous raccompagne enfin à notre hôtel. Pili, son épouse, bien discrète jusque-là, nous surprend soudain durant le trajet, par un commentaire des plus inattendus :

« Ce combat pour l'Algérie française a dû représenter une période bien curieuse, bien spéciale de ta vie, Jean-Claude. Tes choix ont dû parfois te paraître terribles et je conçois qu'actuellement tu éprouves le besoin d'élever le débat. De l'élever au niveau de la stratégie qui fut mortelle pour l'Algérie française. Cette stratégie s'illustre comme un infâme maquignonnage capitaliste qui a sacrifié des millions et des millions d'individus. En les renvoyant à la pauvreté, une pauvreté sans lendemain, sans espérance, puisque là-bas, jamais ne pourront se développer des industries à forte valeur ajoutée. A part le pétrole et le gaz, évidemment. Mais que représentera demain, en terme d'échange, la valeur exacte des hydrocarbures ?

A mon avis, tu aurais dû grimper d'un palier dans ta « dissection » de ces évènements.

N'as-tu pas l'impression, en effet, qu'au-dessus de cette stratégie politico-économique, promotrice de ce nouveau redéploiement, opère une espèce d'état-major qui poursuit en fait un autre but ? Un but qui consiste à tuer sur la terre le message divin ? Cette fraction dominante, révolutionnaire, exclusivement matérialiste du capitalisme financier, ne s'identifie-t-elle pas à une sorte de super-congrégation anti-chrétienne ?

Car après tout, du point de vue économique, on ne peut pas dire que ces opérations aient été couronnées de succès.

En effet, à constater l'évolution des sociétés nées de la décolonisation, appréciée en terme de pouvoir d'achat, on ne peut affirmer, loin de là, que le résultat soit brillant. Bien au contraire.

Ce n'est d'ailleurs pas le premier désastre que ces manœuvres ont provoqué. Souviens-toi : ce qu'ils ont déclenché contre l'Algérie française, ils l'avaient déclenché auparavant contre le tsar en Russie.

Trotsky a été financé, dès 1917, par les banques américaines et en particulier par le richissisme potentat Hammer.

Lénine, puis Staline ont bénéficié du concours de la grande finance européenne et américaine. En particulier des grandes fortunes américaines de Rockefeller à Ford en passant par Harriman et beaucoup d'autres. Ils ont espéré trouver là-bas, grâce à la révolution bolchevique, des espaces pour investir et y développer une nouvelle société de consommation, qui allait mettre leur argent à l'abri d'une atrophie endogène. Comme le diront plus tard les bolcheviques, ils n'ont finalement rien fait d'autre que de « tisser la corde pour se faire pendre ».

La manœuvre, en effet, a fini par développer des conséquences qui ont bouleversé toutes leurs prévisions. Des conséquences qui s'évaluent en dizaines et dizaines de millions de morts.

Mais ce que semblaient ignorer Lénine et ses successeurs comme nous d'ailleurs, c'est que le temps travaille pour ceux qui contrôlent l'argent. Toutes les idéologies, les grandes comme les petites, sont subordonnées aujourd'hui à la volonté de ceux qui le gèrent : les puissances du G7[10] en particulier, avec leurs états-majors bancaires et supra-bancaires, qui détiennent entre leurs mains le contrôle de la production mondiale et des circuits de consommation. Ils nous offrent un avenir sans perspective enthousiasmante. C'est pourtant dans cette perspective et en elle seule que, d'après eux, nous devrions trouver la joie et l'enthousiasme. Bref, l'élan vital.

Or, ce qu'ils proposent, ce n'est rien d'autre que la mort de Dieu sur la terre. Car ils veulent nous empêcher de Le découvrir.

Seulement, aujourd'hui, a surgi un paramètre que ce bon vieux Lénine ne connaissait pas. C'est le nucléaire qui pourra être utilisé pour détruire le monde lorsqu'il se trouvera entre les mains des fanatismes intégristes. Et c'est pour bientôt… ».

Sixto, qui rit doucement dans sa barbe, interrompt sa femme et c'est presque dommage :

« Voilà mon historienne d'épouse qui a décidé de te mettre KO. Pili, fiche-lui la paix ! Demain, Jean-Claude doit affronter mon père ».

Après un court instant, il ajoute :

« Mon père, son cancer et sa mort prochaine ».

Tout à coup, le charme de cette soirée exceptionnelle s'estompe. Tout s'envole. Plus rien ne subsiste de ces grands développements. Le destin de l'univers, la conjuration permanente pour la domination finale du monde, passent à l'arrière-plan.

Un vieux copain va mourir bientôt et nous l'avions presque oublié. Demain, il tient à m'offrir son cadeau d'adieu.

Un dialogue sur l'Algérie française, sur l'O.A.S. et sur l'Espagne.

Son dernier dialogue.

Ce sera le « Testament d'Antonio ».

Jean-Claude PEREZ

Nice, le

D'après le livre : « Vérités tentaculaires sur l'OAS et la guerre d'Algérie »

Disponible aux Editions Dualpha et à Primatice Diffusion



[1] Antonio Munoz Cabanillas : Colonel des services spéciaux espagnols. (voir mon livre « DEBOUT DANS MA MEMOIRE »

[2] Abrazo : accolade espagnole

[3] Tertulia : réunion entre amis durant laquelle on parle… on parle !

[4] Docteur Navarrete : « Debout dans ma mémoire » par J.C. PEREZ

[5] Abanico : éventail

[6] Piropo : compliment pour les dames, dont la galanterie est, elle aussi, à géométrie variable.

[7] Jacques Marseille : « Empire colonial et capitalisme français » (l'auteur est décédé récemment)

[8] Jacques Marseille, opus cité

[9] Dar al islam : l'espace de l'islam

[10] Aujourd'hui G8

 

Mis en page le 06/07/2010 par RP