Le docteur Jean-Claude PEREZ
Adhérent du Cercle Algérianiste de Nice et des Alpes Maritimes
Auteur des livres : « Le sang d'Algérie »
« Debout dans ma Mémoire »
« Vérités tentaculaires sur l'OAS et la guerre d'Algérie »
« L'Islamisme dans la guerre d'Algérie »
« Attaques et contre-attaques »
aux Editions Dualpha - BP 58, 77522 COULOMMIERS CEDEX

NOUS COMMUNIQUE SOUS LE N° 42 L'ETUDE SUIVANTE

 

Etude 50/42

 

 

  A PROPOS DU CINQUANTENAIRE

« LE PUTSCH DES GENERAUX »,

22- 26 avril 1961

 

 


« Après tous, eux ne font que raconter, alors que moi j’ai vécu. Ce sont des chroniqueurs, ce qui n’est pas rien ; je fus un acteur, ce qui est tout autre chose ».

Propos prêtés à Zacharie, père de Saint Jean-Baptiste

 

A propos d’un « Royaume Arabe » auquel l’Algérie aurait été identifiée par Napoléon III, nous tenons à préciser qu’il n’a jamais tenu un tel propos.

 

         En 1851, il déclare : « L’Algérie est un boulet attaché à la France »

 

         En 1852, « L’Algérie est un royaume arabe que la France doit assimiler ».

 

         En 1865 : « L’Algérie est :    

                  un Royaume arabe

                  une colonie européenne

                  un camp français »

 

 

*

*  *

 

 

Ce chapitre de notre histoire, qui se réfère à l’intervention de généraux, privés de commandement, dans une tentative de sauvetage de l’Algérie française, est aujourd’hui encore riche d’une aura douloureuse. Tout au moins pénible, désagréable. J’ajoute qu’il m’inspire, après cinquante ans, un profond ressentiment à l’égard de ceux qui ont anéanti une occasion merveilleuse de sauver l’Algérie française.

De libérer la France des effets catastrophiques pour elle, du chamanisme gaulliste.

 

Les officiers de quelque grade que ce fût, qui sont intervenus dans ce putsch, sont indiscutablement des héros. C’est ainsi que je les considère, je tiens à le souligner. Je ne porte aucune atteinte à la valeur morale et militaire de tous ces intervenants, officiers, sous-officiers et soldats qui ont levé l’étendard de la délivrance de la France et de l’Algérie française contre le malheur qui les menaçait.

La première à travers la mort de l’autre.

 

Nous n’avons pas fini de payer les conséquences de la défaite de la Vème République en Algérie. Nous, Français, Européens et Occidentaux.

Je vais m’exprimer avec franchise avec sévérité peut-être, mais animé avant tout, d’un grand respect, d’une haute considération, pour les auteurs et conducteurs de ce désastreux scénario.

 

 

I – INCURSION NECESSAIRE DANS UN EPISODE TRES COURT DE LA GUERRE D’ESPAGNE

 

 

En 1936, la situation est explosive en Espagne.

Après l’exécution du lieutenant Castillo, officier des gardes d’assaut républicains, par des militants phalangistes, Calvo Sotelo, leader de la droite monarchiste espagnole, est abattu. Parce qu’il était un opposant présidentiable, dirait-on aujourd’hui.

José Antonio, créateur et chef de la Phalange Espagnole, avait été arrêté et incarcéré à la prison d’Alicante. Ledesma Ramos, fondateur de la Junte du National-Syndicalisme Espagnol, était enfermé à la « Prison modèle »  de Madrid.

Toute l’opposition civile et révolutionnaire de la droite espagnole, se trouvait ainsi décapitée.

 

Pendant ce temps, les assassinats se multipliaient partout en Espagne, tout particulièrement aux dépens du monde catholique.

La colère grondait dans les états-majors militaires. Ceux-ci, comme plus tard les officiers de l’Algérie française, étaient à la recherche d’un chef. Eux-aussi confondaient, à cette époque, velléité et détermination. Il est important de dire qu’aucun chef ne paraissait moralement armé, au mois de juillet 1936 pour lever l’étendard de la révolte.

Le général Sanjurjo, connu pour avoir tenté un putsch monarchiste en 1932, vivait au Portugal, en exil. Franco occupait le poste de gouverneur militaire aux Canaries. Il avait été éloigné des turbulences péninsulaires par le gouvernement du Front Populaire Espagnol. Au mois de juillet 1936, son activité essentielle consistait en l’étude de l’anglais… du moins en apparence.

Ses camarades de promotion, anciens de l’académie militaire de Tolède, commandaient la plupart des places du Maroc espagnol. Ils se trouvaient à la tête des plus belles unités de la Légion Etrangère, et des Tabors Marocains, « Los Regulares ».

         L’histoire officielle a fait commencer la guerre d’Espagne le 18 juillet 1936. C’était officiel du temps de Franco car celui-ci prit en marche, le 18 juillet, le train de la révolution qui s’était déclenchée en réalité le 16 juillet pendant la nuit.

 

Le Vème Régiment de Tabors Marocains se met en mouvement, ce jour-là, en ordre de bataille, vers Melilla. Il interrompt toutes les transmissions avec le commandement. Il ne « répond plus ». Des échanges téléphoniques perturbent tous les différents PC. Cette activité est fébrile, désordonnée. Elle évoque plutôt une inquiétude qu’une détermination à un coup de force. Les colonels pataugent. Ils ne savent plus quel plan suivre. Finalement, c’est la République espagnole qui leur offre une occasion, le 17 juillet 1936, de déclencher la première opération de rébellion, proprement militaire.

A Melilla, le colonel Gazapo Valdès, responsable de la mise en mouvement des Tabors, reçoit notification des autorités judiciaires espagnoles, qu’une perquisition va être effectuée dans les locaux de son PC.

C’est une catastrophe !

Car, dans ces locaux, sont réunis tous les détails de la conjuration qui s’est mise en place. Il n’existe certes pas de plan opérationnel établi. Mais des codes sont prêts, des contacts préparés, bref, tous les ingrédients sont rassemblés dans le bureau de cet officier supérieur espagnol pour le conduire devant un conseil de guerre…

Son bureau, est effectivement cerné par les gardes d’assaut du gouvernement rouge espagnol. La perquisition va se déclencher. En désespoir de cause, ne sachant que faire, se voyant déjà incarcéré, voire fusillé, ce lieutenant-colonel prend contact par téléphone avec le piquet d’intervention de la garnison de Melilla. Un détachement de vingt légionnaires est rassemblé de toute urgence par  un lieutenant. Il s’agit du lieutenant Latorre dont on peut dire qu’il restera la figure emblématique de la révolution espagnole.

En effet, sans avoir reçu d’ordres précis, il déclenche la première opération de guerre. Ses légionnaires armés comme pour un combat, franchissent les 200 mètres qui les séparent des policiers qui investissent le bureau du lieutenant-colonel Gazapo.

Quelques minutes d’angoisse… Elles vont se conclure par un ordre bref lancé par Latorre :

« A terre ! En joue ! Prêts à tirer ! »

Le drame va-t-il éclater ? Non, car les gardes d’assaut fraternisent avec la Légion ! Ils s’engagent physiquement dans ce PREMIER ACTE DE REBELLION MILITAIRE. C’est l’ouverture des hostilités d’une guerre civile qui avaient débuté la veille par le mouvement du Vème Régiment de Tabors Marocains.

 

Je relate ce fait historique, pour une raison bien précise.

Il évoque un événement qui a failli survenir à Alger, le soir du 26 avril 1961. C’était avant l’échec définitif du putsch des Généraux. Un événement qui fut sur le point de bouleverser l’Histoire. Car il aurait pu rendre caduque ou plutôt impossible la décision du général Challe, de se rendre aux autorités gaullistes.

Ce soir-là, en vertu des ordres de Challe, les parachutistes, les commandos de chasse, réunis à Alger pour effectuer le putsch, s’apprêtent à quitter Alger. Fous de rage. Toutes ces unités sont amères d’avoir laissé passer une si belle occasion de sauver l’Algérie française. Mais en partant, leurs chefs prennent soin de proclamer :

« au premier coup de feu nous revenons immédiatement, et cette fois on ne plaisantera pas ! ».

 

Le 1er REP [1] reçoit l’ordre de repli et se prépare à rejoindre ses cantonnements de Zéralda.

Pendant ce temps, la foule algéroise s’amasse autour du forum. Elle gronde. Il suffirait d’une étincelle pour mettre à la raison les gendarmes, un peu désemparés et craintifs, qui se demandent à quelle sauce ils risquent d’être mangés. Car, au milieu de la foule, des dizaines d’hommes sont armés en guerre. Des unités du REC [2] , qui ont participé au putsch, ne sont pas loin et sont hésitantes quant à l’attitude à observer à l’égard des ordres de Challe.

Mais, on a oublié quelque chose.

On a oublié de rappeler une section de légionnaires qui tient sous son contrôle le PC d’Alger Sahel. Celui-ci se trouve au bas de la casbah. Tout près de la cathédrale et de l’archevêché. La rue de la Lyre fait partie de son territoire de surveillance. Jusqu’à cette heure, les ordres sont formels :

ouvrir le feu sans sommation sur tout véhicule de gendarmerie qui emprunterait la rue de la Lyre et se dirigerait vers les Tournants Revigo.

A l’heure où Challe s’apprête à se soumettre à De Gaulle, aucun contre-ordre n’a été transmis au sergent-chef qui commande cette section de légionnaires. Tout logiquement, lorsqu’arrive un peloton d’automitrailleuses de la gendarmerie, qui s’apprêtent à rejoindre le forum d’Alger où la foule est amassée, ce chef de section dispose ses légionnaires en position de tir pour neutraliser les automitrailleuses.

Ils prennent leur position de combat. C’est à ce moment là que la discipline légendaire des légionnaires va être mortelle pour l’Algérie française : dans un souci de discipline extrême, en effet, le sergent chef informe le PC du régiment qu’il va ouvrir le feu !

Panique au PC du régiment !

On donne très vite à ce vaillant sergent-chef, un ordre d’abstention et de repli.

C’est une balle dans la tête de l’Algérie française qui, à cette minute là, a été tirée.

 

         La guerre d’Algérie était gagnée cependant. Elle était gagnée sur le terrain.

Il aurait suffi de l’affirmer et de mettre la foule dans la rue le 24 janvier 1960, la plus belle occasion de sauver l’Algérie française qui s’est offerte à l’histoire.

La guerre était non seulement gagnée sur le terrain, mais elle l’était aussi psychologiquement et spirituellement. Cette vérité est confirmée par des auteurs très bien informés, sanctificateurs du gaullisme de l’époque, c’est-à-dire nécessairement, des sanctificateurs du FLN. Ils vont oser écrire que la conclusion donnée à la guerre d’Algérie, fut une conclusion paradoxale.

 

Ils ont écrit en effet, en 1992 :

« Le paradoxe de la paix en Algérie est connu, cultivé même, par certains inconditionnels du général et de sa mémoire ». [3]

 

         Ainsi, aujourd’hui, nous sommes victimes de ceux qui ont réussi à concrétiser, dans la réalité historique, la fin paradoxale de la guerre d’Algérie. Une fin paradoxale, c’est-à-dire une décision inattendue, une décision qui n’était pas en conformité avec le sens de l’histoire. Ce sens de l’histoire avec lequel on a décérébré, avec lequel on continue de décérébrer aujourd’hui encore, le peuple de France, dans sa manière d’appréhender le drame algérien.

 

Voilà ce qui donna naissance mais beaucoup, beaucoup trop tard, à la réaction guerrière des Français d’Algérie qui mirent tous leurs espoirs dans l’OAS. Protestation sanglante, appel pressant à la mère-patrie, l’OAS ce fut avant tout le refus de la soumission, le refus de l’esclavage, le refus de la mort. C’était cela l’identité profonde et fondamentale de ce mouvement qui est né trop tardivement.

C’est avec amertume et surtout avec fureur que je l’affirme encore et encore.

Le style de combat qu’elle imposait nécessitait une longue préparation psychologique et spirituelle. Une préparation technique nécessaire pour transformer des citoyens normaux en citoyens combattants de tous les jours, de tous les instants. C’est en 1955 que le peuple d’Alger aurait dû comprendre, que tout, en dernier recours, allait dépendre de lui.

Un peuple qui fut ignoré, négligé, méprisé par des militaires qui, uniquement pour ne pas être en contradiction avec leur serment de garder l’Algérie française, ont pris l’initiative de déclencher dans un style riche d’une naïveté puérile, ce putsch du mois d’avril 1961.

Sur lequel il me faut revenir sans tarder, en enrichissant cette relation de ce qui fut ma participation à ces évènements, à partir de la fin du Procès des Barricades (fin mars 1961).

 


 

II – APRES LE PROCES DES BARRICADES

 

 

         Le Haut Tribunal des Forces Armées avait ceci de particulier : le verdict est lu à huis clos aux accusés. Quand nous retournâmes dans la salle d’audience, étaient uniquement présents :

 

-       les accusés,

-       les avocats,

-       le commissaire du gouvernement,

-       les greffiers et les gendarmes.

 

Aucun juge. Pas de presse ni de public. Tous avaient été informés du verdict en notre absence.

 

Le Commissaire du Gouvernement s’approcha du box des accusés et nous annonça :

« Messieurs, le Tribunal vous a acquittés ».

 

Mon soulagement se passe de commentaire, car, parmi les présents, j’étais le seul qui risquait une condamnation « à de la prison ferme ». Mais ce qui, pour nous, revêtait une importance majeure, se situait dans la décision des juges militaires. Ils avaient manifesté leur esprit d’indépendance à l’égard du pouvoir. Cela nous entretenait dans l’espoir qu’une majorité d’officiers de l’armée française de métropole et d’Algérie n’était pas encore disposée à ramper devant le pouvoir gaulliste.

 

Me voilà donc parisien. Libre. Interdit de retour en Algérie, je le rappelle. Un confrère parisien dans le souci de m’aider dans mon action parisienne, me propose une association. Celle-ci me permet une inscription à l’Ordre des Médecins de Paris.

Grace à la normalisation « officielle » de ma situation sociale et professionnelle, je pus me consacrer à une activité militante très dense.

Ne faisant partie d’aucune organisation parisienne et métropolitaine qui militait pour l’Algérie française, je fus accepté partout. On me présentait comme un élément fédérateur de toutes les énergies. Cela me permit de rencontrer des noms célèbres de la politique et d’ailleurs, dont je m’interdis de diffuser les identités. Je voyais très souvent les colonels Gardes et Godard. J’eus avec Godard, de fréquents entretiens au cours desquels il m’apprit beaucoup de choses. Il précisa après ma sortie de prison :

«- ton acquittement est une sacrée surprise. Si j’avais été à la place des juges, te connaissant comme je te connais, tu es le seul que j’aurais conservé en taule ! Les gaullistes apprendront très vite l’importance de leur connerie. J’espère que tu prends ça pour un compliment ».

C’était l’ancien patron de toutes les polices d’Algérie qui s’exprimait en ces termes sur mon acquittement.

 

« - Où en sont nos affaires ? » Ce fut la question par laquelle je l’interrompis.

« - L’âme du complot c’est Argoud. Il est secondé par Broizat ».

« - Que font-ils ? » demandai-je avec impatience.

«-Il y a quelques semaines, je t’aurais répondu que leur obsession était : je cherche un général. Ils sont même allés chez Massu. Ce dernier ne veut pas intervenir. D’après Argoud, il leur aurait dit : les Pieds-Noirs pourront rester en Algérie même s’il leur faut coiffer le fez ».

- « a-t-on trouvé un général volontaire ? » Rétorquai-je.

Godard réfléchit quelques secondes et me transmit le message suivant :

« - Faure, pas sérieux,

Salan, pas confiance,

Gracieux, se débine,

Challe, marche ».

Voilà ce que fut sa réponse.

 

         En décembre 1960, à l’occasion des fêtes de fin d’année, j’avais refusé de fuir vers l’étranger et de me soustraire aux audiences du Haut Tribunal Militaire qui me jugeait. Pour la raison suivante : j’étais convaincu que c’était à Paris qu’il fallait construire une action décisive. S’il existait une opportunité de sauver l’Algérie française, elle se situait avant tout à Paris. J’insiste sur ce « avant tout ».

Je m’employai donc, d’une part à fédérer, si possible et à leur demande les mouvements nationaux favorables à l’Algérie française, d’autre part à uniformiser le militantisme étonnamment riche et disponible dans la capitale et en province. J’ai eu la possibilité d’établir des contacts avec des hommes d’action de grande valeur opérationnelle. Dans le but prioritaire d’organiser avec ces derniers l’opération salvatrice : l’exécution ou l’assassinat de De Gaulle, inutile de craindre la violence ou la vérité des mots.

En réalité, j’ai participé avec Descaves, Jourdes, Lauzier, Sergent et beaucoup d’autres, à l’entrée en action progressive de ce qui plus tard est devenue l’ossature de l’OAS métropolitaine, plus particulièrement parisienne. Bien avant que l’OAS ne fut créée à Madrid par Pierre Lagaillarde.

 

Celui-ci avait reçu à Paris, durant les quelques jours qui ont précédé l’interruption du Procès des Barricades, à l’occasion des fêtes de la Toussaint, un capitaine, chef du 3ème Bureau du 1er REP. Le colonel commandant ce prestigieux régiment semblait animé de la velléité d’engager son unité dans un acte de rébellion pour le salut de l’Algérie française, à l’occasion du voyage de De Gaulle en Algérie, prévu pour le début du mois de décembre 1960. Ce colonel avait formulé l’exigence, pour se déterminer, tout au moins en paroles, la présence d’un notable politique à Alger. Refusant de me fier depuis les Barricades d’Alger, à la parole, aux vagues promesses et surtout aux informations de beaucoup de militaires, j’étais personnellement très sceptique quant à la détermination réelle de ce glorieux combattant.

Lagaillarde me fit connaître son projet de « s’en aller vers le sud ». Il me proposa :

« Tu viens avec moi ? »

Je lui ai manifesté mon refus, car encore une fois, je considérais que c’était à Paris que devait s’exercer le maximum de pressions. Mais je tins secrète l’information de son départ.

 

Si j’avais été à la place de Lagaillarde, je n’aurais pas été pressé de me placer dans une situation compromettante en me fiant au message transmis par ce capitaine. Car la perspective d’un coup de force militaire n’était pas envisageable à l’automne 1960.

Le 1er REP avait raté son coup à Alger le 24 janvier 1960, quand son colonel refusa de faire pression sur la 10ème DP [4] pour engager cette unité parachutiste dans l’action des Barricades. Le général Gracieux commandant la division était tout à fait favorable à cette action, qui aurait forcé la main au général Challe. Celui-ci disposait par ailleurs de la complicité active du général Faure qui commandait en Kabylie, des colonels Vaudrey et Romain-des-Fossés qui commandaient deux secteurs-clefs dans le Constantinois, du colonel Bigeard qui commandait à Saïda, du général Mirambaud qui commandait les Territoires du sud, du colonel Argoud surtout, qui était chef d’état major en fonction du corps d’armée d’Alger. Tout était prêt, y compris la masse du peuple d’Alger dans la rue pour vaincre De Gaulle.

Le colonel commandant ce régiment aurait dû s’assurer de la personne du 1er ministre Michel Debré, quand celui-ci vint à Alger pour ramener les militaires à plus de confiance « dans la volonté du général De Gaulle de mettre en œuvre en Algérie, la solution la plus française ». C’était une belle occasion de faire, de Debré, la tête politique, malgré lui, de l’opération salvatrice.

Bref, le peuple d’Alger avait mis à la disposition du général Challe tous les moyens pour que le sauvetage de l’Algérie française, de la France et de l’Occident fût mis en œuvre par le commandant en chef en Algérie.

 

J’étais donc méfiant quant à la volonté de ce colonel du 1er REP à prendre l’initiative d’un coup de force à la fin de l’année 1960.

Au début du mois de décembre de cette même année 1960, se déclenchèrent en Algérie les dramatiques évènements provoqués par le voyage de De Gaulle sur ce territoire où la France était encore souveraine.

Le gouvernement gaulliste n’avait pas hésité à appeler le FLN à la rescousse :

« Yahia De Gaulle ! Yahia FLN ! » . « Vive De Gaulle ! Vive le FLN ! ».

Ainsi, le nom de De Gaulle était exhibé par les tueurs de Français, comme l’homme qui allait accomplir historiquement la révolution du FLN.

Dans le but d’entraîner l’adhésion à sa politique de nos concitoyens de métropole très mal informés, De Gaulle prétendait exhiber l’Algérie comme une terre de feu et de sang parce qu’elle était empoisonnée par les excités que nous étions, nous les défenseurs de l’Algérie française, selon la propagande gouvernementale officielle.

Les foules musulmanes manipulées et fanatisées par des chefs FLN se répandirent dans Alger, appelées au secours par les gaullistes, dans le but de massacrer des Français avec la complicité particulièrement bienveillante du commissariat central et de la gendarmerie. Le drapeau FLN fut déployé en public pour la première fois. C’était pour rendre les honneurs à De Gaulle qui s’imposait chaque jour davantage, en Algérie française, comme l’incarnation de l’anti-France et de l’anti-Occident.

Les régiments favorables à cette belle cause « Algérie française » sont restés figés dans leur discipline traditionnelle. L’Algérie française, ils ne la défendaient que dans le cadre de la légalité. Ils osèrent laisser De Gaulle repartir vivant d’Algérie.

 

Le déroulement de ces évènements de 1960, sur lequel je viens de m’exprimer très brièvement, explique a posteriori la réticence que j’avais eue de me joindre à Lagaillarde et de me rendre à Madrid avec lui. Après la dérobade du 24 janvier, les militaires d’Algérie, en effet, n’étaient pas encore prêts, une fois de plus, à lever l’étendard de la révolte pour sauver cette belle terre de France, pour sauver la France Sud-Méditerranéenne.

 

C’est donc à Paris que l’action devait être prioritairement conduite, grâce aux groupes de volontaires qui avaient demandé mon contact. Groupes de volontaires d’autant plus précieux pour notre combat, qu’ils étaient constitués, dans leur immense majorité de Français métropolitains. Ce n’était pas des Pieds-Noirs. Leur volonté de sauver l’Algérie française s’inscrivait, tout logiquement dans un idéal très pur : l’idéal de la Nation. Je tiens à leur manifester, aujourd’hui encore, mon respect et surtout, mon immense gratitude.

 

Je fus constamment secondé, dans cette action parisienne, je le rappelle par mes camarades de combat Serge Jourdes et Pierre Sergent.

D’autres combattants, animés d’un courage exceptionnel, s’étaient associés à ce travail de mise en place d’un dispositif opérationnel. Le souci de la discrétion, les évolutions politiques et électorales ultérieures de quelques uns de ces combattants, ne me permettent pas de citer tous les noms. S’ils désirent un jour évoquer leur rôle dans le combat « Algérie française », qu’ils le fassent eux-mêmes. Néanmoins, je leur rends un hommage fraternel. Tout particulièrement à Pierre Descaves, qui tint un rôle majeur dans le combat de l’OAS à un poste de responsabilité nationale et qui depuis lors ne s’est jamais désolidarisé de ces frères d’armes du combat « Algérie française ». Combat au cours duquel sa famille avait payé le prix du sang en Algérie.

 

         Cette action parisienne, ces complots de chaque jour, ne m’ont pas permis de connaître Paris. J’étais véhiculé clandestinement, d’un site opérationnel vers un autre. Mobiliser des volontés, préparer des codes, évaluer des moyens, recenser des armes et des effectifs, c’était surtout cela mon activité. Confirmer l’ordre, et surtout le couvrir de mon autorité, des premiers attentats parisiens du 31 mars 1961 dont j’ai accepté la responsabilité pénale. Premier acte de guerre de l’OAS métropolitain.

 

         Ce nouvel activisme parisien, provoqua mon arrestation très peu de temps après le procès des Barricades. C’était au début du mois d’avril 1961. Ce qui vous permet de ne pas oublier un détail important :

cet activisme en faveur de l’Algérie française, je l’ai mis en œuvre alors que j’étais encore un accusé au Procès des Barricades. L’après-midi  j’assistais aux audiences. Le soir je préparais un complot contre De Gaulle. J’ai poursuivi ces activités, évidemment, après mon acquittement.

Je suis donc arrêté.

Je ne suis pas inculpé.

Je suis interrogé par le commissaire Bouvier qui veut savoir quel est mon rôle dans les plasticages qui commencent à se faire entendre à Paris et ailleurs. Il s’efforce d’être sympathique.

« Je vous comprends…. Moi aussi je suis patriote… »

Puis il ajoute d’un ton de conspirateur :

« Vos camarades madrilènes ne sont pas très gentils avec vous. Ils ont été prodigues d’informations qui nous permettent de vous détenir aujourd’hui ».

Il me laisse digérer l’information que j’enregistre sous toute réserve, puis il ajoute sur un ton détaché :

« Mais moi, que voulez-vous ! J’ai un patron : c’est De Gaulle. C’est lui qui me paie et c’est lui qui va m’assurer un bel avancement. Alors je vous informe que c’est pour lui que je vais me battre ».

Je ne suis pas ébranlé par ce propos qui se veut déstabilisant. Le commissaire Bouvier devait savoir que mon caractère s’était forgé dans l’action directe depuis 1955 et que lui, en tant que fonctionnaire de police, n’était pas suffisamment armé psychologiquement pour me déstabiliser dans mes convictions.

« Alors, quel est le motif de mon inculpation ?  Quand allez-vous me déférer ? »

Il me répond par un haussement d’épaules, suivi d’un geste vague de la main qui me fait comprendre qu’il ne dispose d’aucun moyen juridique de me déférer devant un magistrat instructeur.

 

Je suis néanmoins mis dans un avion avec deux autres camarades et de Villacoublay on me transporte à l’aéroport de Maison Blanche à Alger. Je suis « assigné à résidence » dans un camp de concentration, à Tefeschoun sur les Hauts d’Alger.

C’est au début du mois d’avril 1961. Je rappelle pour la millième fois, que je suis en cette occurrence l’objet d’une mesure frappée du sceau de la plus totale illégalité.

En effet, je jouis d’un statut de résident normal en France. Je suis inscrit au Conseil départemental de l’Ordre des Médecins de Paris. Les dispositions administratives « d’expulsion » et « d’internement administratif » ne sont applicables à cette date, que sur le territoire des 15 départements français d’Algérie. Aucune disposition pénale de ce type n’est encore prévue au mois de mars et au début du mois d’avril 1961, sur le territoire de la Mère-Patrie. N’étant pas inculpé, j’aurais dû être remis en liberté.

On me ramène en Algérie par la force, terre sur laquelle je ne réside plus depuis le mois de février 1960. Depuis que l’on m’a notifié, à l’intérieur de la prison de la Santé, mon interdiction de résidence en Algérie. Une décision des plus arbitraires. Mais qui pouvait s’imaginer que De Gaulle allait faire de la dentelle avec les défenseurs de l’Algérie française !

 

Le putsch me libère le 22 avril au matin. Comme je l’ai souligné dans mon livre « le Sang d’Algérie », c’est De Gaulle lui-même qui se charge de m’incorporer à l’OAS, où j’assume très rapidement,

à l’échelon national, la responsabilité opérationnelle et surtout la responsabilité pénale, morale et spirituelle de tous les actes de guerre imputables à l’OAS.

 

         Avant mon arrestation, j’avais entendu évoquer l’inévitable participation du général Challe à l’acte suprême de rébellion pour sauver l’Algérie Française. C’était effectivement la seule carte à jouer. J’informai, au cours de nos réunions, Godard, Broizat et Gardes, des projets parisiens et métropolitains qui devaient appuyer un coup de force militaire en Algérie. Je soulignai à ces mêmes officiers l’importance primordiale de la neutralisation de De Gaulle. Et du rôle que devait tenir le peuple français d’Algérie dans le déroulement opérationnel de cette tentative de sauvetage de l’Algérie française.

Le chef d’escadron Cazati que je rencontrais fréquemment dans le cabinet d’un médecin-ophtalmologiste de l’avenue Pierre 1er de Serbie, lieu dans lequel il m’arrivait de retrouver les trois colonels que je viens d’évoquer, se chargeait des contacts militaires métropolitains avec Sergent tout particulièrement.

Pierre Sergent, avec le général Faure qui occupait un poste à l’école militaire de Paris et le colonel De Blignières, mettait au point des actions qui devaient donner un écho militaire métropolitain à l’opération qui allait être entreprise en Algérie. C’était une conjuration sérieuse. Elle était animée surtout de l’enthousiasme qui nous portait vers la tentative de sauvetage de la France en Algérie.

D’autres vous raconteront, avec moi, lors de la table ronde du 23 avril ici à Nice, le déroulement de ces contacts et l’espérance dont ils étaient porteurs.

 

         Pendant ce séjour à Téfeschoun, j’eus l’occasion d’écouter la conférence de presse du président de la république du 11 avril 1961. Conférence de presse dont je souligne à quel point, aujourd’hui, elle est passée sous silence. Cynisme, brutalité, désinvolture, méchanceté, trouvèrent l’occasion de se donner libre cours à travers les propos du chef de l’Etat :

 

« La France n’a aucun  intérêt à porter à bout de bras l’existence de populations dans une Algérie qui n’offrirait rien en échange de ce qu’elle aurait à demander. C’est pourquoi la France considérerait avec le plus grand sang froid et d’un cœur tranquille que l’Algérie cessât d’appartenir à son domaine ».

 

Cette phrase mérite que l’on s’y intéresse.

 

On remarque tout d’abord que le général s’exprime en grande partie au conditionnel.

« Ce que l’Algérie offrirait » : voilà une réflexion qui aurait mérité une étude approfondie. Car bien évidemment, on le sait maintenant, l’Algérie avait beaucoup à offrir. Le pétrole, le gaz, l’indépendance énergétique de la France et surtout une rive sud de la Méditerranée, sereine, sous le contrôle franco-européen.

 

« La France n’a aucun intérêt » : il s’agit là d’un commentaire qui s’adresse uniquement au portefeuille de nos compatriotes, à l’instinct « grippe-sou » qui dort au tréfonds de tout être humain. En parlant d’argent, on oublie tout ce qui avait été donné par l’Algérie pour la France. Le sang versé, de la Crimée au Mexique, dans les campagnes du Tonkin, sur les champs de batailles d’Europe et d’Indochine. Tout cela ne compte plus. Puisque l’Algérie est pauvre !

L’Algérie est pauvre ! C’est lui qui le dit. On n’en veut plus parce que ça nous coûterait cher : il se trompe deux fois :

-       parce que l’Algérie n’est pas pauvre,

-       parce qu’elle coûtera plus cher à la France quand elle sera indépendante.

 

« Porter à bout de bras l’existence de populations » : c’est la contrepartie humaine du commentaire. Dépourvue de la plus petite portion d’amour. On en revient toujours à ce rejet, à ce mépris et à ce dégoût, qu’il éprouve à l’égard du peuple français d’Algérie de toutes confessions. En aucun cas, en tant que chef d’Etat, il n’a le droit de le désigner sous le terme de « populations ». Dans sa bouche, ce terme est injurieux. Ce que lui, De Gaulle, veut dire, c’est ce bas peuple, cette racaille.

 

« Algérie, partie du domaine de la France » : c’est une vision étriquée du territoire national. L’Algérie est présentée dans ce propos, comme un bien foncier que l’on acquiert un jour et qui, parce qu’il est supposé ne pas rapporter assez, est abandonné aux enchères publiques. Cette terminologie simpliste, révélatrice d’inculture, lui suffit pour formuler des élucubrations sur ce que représentait pour lui, le problème algérien. Elucubrations qui vont lui permettre de :

-       chloroformer le peuple de métropole,

-       disloquer la droite française, la gangréner,

-       faire impression sur les militaires, on s’en rendra compte dans les jours suivants.

 

Le putsch se déclenche dans la nuit du 21 au 22 avril 1961.

Godard me fait libérer immédiatement de Téfeschoun et me réclame auprès de lui, à la caserne Pélissier. Nous avions appris, à l’intérieur du camp d’internement, que le général Challe avait pris la tête de ce coup de force, accompagné des généraux Jouhaud et Zeller.

Comment et pourquoi Challe s’est-il décidé à prendre la tête de ce mouvement ? Lisons ensemble quelques extraits de son livre pour faire connaissance avec celui qui, à l’étonnement de tous, décida de lever l’étendard de la révolte. Il évoque, avec maladresse, le 13 mai 1958 et la situation de l’Algérie :

 

 _… « La surprise du 13 mai c’est qu’on attendait trois à quatre mille personnes de la Casbah à la manifestation, c’est quatre-vingt mille hommes et femmes qui déferlent, libres, français, joyeux, déstressés…. »

 _… « au printemps (1960), il n’y a  plus de Katibas… »

 _… « sauf dans les Aurès, il n’y a plus partout que des embryons de sections occupés surtout à échapper à  nos troupes… »

_... « les européens sont attachés très étroitement à l’intégration parce que c’est évidemment une garantie pour eux, parce qu’ils sont la minorité qui veut se joindre à la Métropole de façon à reconstituer une majorité vis-à-vis des Musulmans [5] … »

_ … « avec l’affaire Si Salah, c’est les trois-quarts de l’Algérie qui bascule… »

_ … «  la paix que l’armée avait véritablement fabriquée était manquée par le gouvernement, manquée volontairement… »

_ … « mais le respect de la parole donnée doit être l’alpha et l’oméga de la vie en société, le fondement de toute éthique sociale.

Sinon, il n’y a plus que des marchés de dupes et règnes de coupe-jarrets. Et ce n’est jamais ni une excuse ni une justification politique que de se vouloir puissant, quitte à se placer au niveau des hommes et des sociétés sans  honneur… »

_ … « il n’y a pas de raison d’Etat, il n’y a pas de loi au monde qui puisses obliger un homme à faire du parjure son pain quotidien… ».

 

Il ressort de ces lignes un jugement sans appel sur l’homme en qui Challe avait mis toute sa confiance, toute sa foi. Les mots ne sont pas tendres, « homme sans honneur », « parjure », voilà les termes qu’il emploie. Il apparaît évident à la lecture de son ouvrage que Challe était un homme d’honneur. Certes.

Mais Challe avait gagné la guerre, et il ne savait pas pourquoi il l’avait faite.

A la lecture de ce livre, on est frappé, aussi, par le ton presque désinvolte avec lequel il raconte son aventure algéroise. Point de colère contre ceux qui l’ont trahi, qui l’ont abandonné en pleine action malgré leurs engagements, malgré la parole donnée de participer à l’opération du 22 avril. Dans son écrit, ne s’affirme jamais la trempe d’un officier révolutionnaire.

 

 

 

III – COMMENT J’AI VECU LE PUTSCH

 

 

Je ne vais certes pas couvrir d’éloges les officiers qui ont conduit ce putsch. Je ne vais pas le faire mais je refuse par dessus tout, de porter atteinte à leur courage, à leur honneur et à leur compétence d’hommes de guerre.

Il s’agit d’officiers qui passaient leur temps à proclamer urbi et orbi qu’ils étaient spécialistes de la guerre révolutionnaire. Or, s’il est une opération qui ne confirme pas, loin de là, leurs compétences d’officiers spécialistes de la guerre révolutionnaire, c’est la manière dont ils ont conduit le putsch.

Une chose reste difficile à comprendre et à accepter : c’est leur refus d’utiliser des dizaines de milliers de civils pieds-noirs. Le refus de les engager en ordre militaire, sous leur commandement. Le refus d’utiliser, pour mieux asseoir leur intervention, le découpage qui était à leur disposition par la structure géographique des unités territoriales.

Aujourd’hui encore, quand il m’arrive de rencontrer un officier qui a participé au putsch, il me déclare avec entêtement :

« nous avions exigé que ce fût une affaire exclusivement militaire ».

 

Au matin du 22 avril, quand je vis Godard à la caserne Pellissier, il me déclara d’un ton presque suffisant :

« Je ne pensais pas que ce serait si facile ! »

Il fut étonné de ma réaction. Car c’est avec violence que je lui ai rétorqué :

« Et les civils, qu’en fais-tu ? ».

Il me répondit par un regard ahuri suivi d’un silence résigné.

Je poursuivis avec violence :

« Il faut mobiliser tout de suite les 22.000 UT du Grand Alger. Il faut les intégrer aux légionnaires, aux parachutistes, aux effectifs du commandant Robin, du colonel de la Chapelle et du commandant de Saint-Marc. Chaque section doit devenir  un gros bataillon. Il faut réaliser un amalgame. 22.000 hommes c’est énorme ! S’ils sont bien encadrés. En utilisant les fanfares de quartiers, cela suffira à faire sortir les arabes de la Casbah. Ils défileront en chantant la Marseillaise. Ils vont agiter le drapeau français, tu n’auras pas à les forcer. Ils te livreront, s’ils sont encore là, les meneurs FLN locaux. Tu les foutras en prison ou tu les retourneras, ce sera facile ! Tu feras filmer tout cela  par la presse, si tu veux, mais surtout, il ne faut pas perdre de temps. C’est l’enthousiasme populaire qui doit être le support essentiel de ce coup de force. Les militaires qui doutent encore seront  sensibles à la Marseillaise chantée par des dizaines de milliers de volontaires. L’enthousiasme est contagieux, il suffit d’un rien pour le réveiller à Alger et partout. Je suis disposé à m’engager à fond dans cette  partie de ce qui reste à faire ».

 

Godard lève les bras au plafond et me rétorque.

« Je ne te le conseille pas. Challe ne veut rien savoir des civils et Denoix de Saint-Marc non plus,  lui surtout ».

J’étais fou de rage. Je retourne vers la sortie et quel n’est pas mon étonnement de tomber sur Sergent :

« Que fous-tu ici ? Et Paris ? Et ce que nous avions prévu là-bas ? »

« Challe a voulu tout le monde ici ».

Et voilà la réponse  de Sergent !

 

         J’aurais dû prendre mes responsabilités. Désobéir. Faire descendre les civils dans la rue en uniforme avec toutes les fanfares locales. Mettre Challe devant le fait accompli. Tout tenter dès le premier jour. Utiliser tous les moyens de liaisons possibles pour que les masses européennes se jettent dans la rue et cela, dans le maximum de localités et de villes d’Algérie. Il fallait envoyer le peuple vers les casernes douteuses. Il fallait faire honte à ceux qui étaient sur le point de nous trahir et qui n’osaient pas encore le faire. Mais qui vont s’y résoudre 48 heures plus tard devant le coma qui accompagnera ce misérable putsch. Coma militaire. Coma civil. Car le peuple a déserté, lui aussi, le putsch d’avril 1961.

 

         J’expliquerai dans le IVème chapitre ce que j’aurais fait si j’avais été à la place du commandement militaire. Même si cela paraît prétentieux et déplacé, je tiens à le dire parce que je veux démontrer que le succès était possible. Dans ce propos, je ne ferai que rappeler ce que j’avais exposé à Paris à Godard, Gardes, Broizat et Cazati. Ainsi qu’à d’autres responsables civils de la conjuration parisienne. Mes camarades Sergent et Jourdes, étaient évidemment d’accord avec moi.

 

         Il ne s’agissait pas de faire une guerre lourde. Il s’agissait de mettre au moins tout l’Algérois et toute l’Oranie en situation de rébellion. Argoud, à Oran, avec les deux colonels Masselot et Leconte auraient dû transformer les deux régiments de parachutistes en deux divisions. Mettre l’Oranie dans la rue à Oran, Sidi Bel Abbès, Mostaganem et ailleurs. Sous la pression de la foule et de ses légionnaires Brothier aurait marché. C’est une nouvelle fraternisation qui aurait donné à Challe les moyens et la volonté de vaincre. Les « tièdes » auraient foncé à leur tour. Les opposants auraient abandonné leur poste.

De Gaulle, en décembre 1960, avait montré le chemin. Il avait organisé L’ANTI 13 MAI. Il nous appartenait d’organiser L’ANTI DECEMBRE. Un coup de force qui veut se passer des civils est un coup de force mal pensé.

Nous voulions un putsch qui fût vainqueur grâce à une contagion de l’enthousiasme, à une contagion de la fidélité à la parole donnée. A une contagion du sentiment de l’honneur. Je le redis, il fallait créer l’ambiance nécessaire à une nouvelle fraternisation dont le monde aurait été témoin.

La question qui se pose est la suivante :

-       Les officiers conducteurs du putsch n’auraient-ils pas été conditionnés avant tout, par un manque d’estime à l’égard du peuple pied-noir ?

-       Les officiers conducteurs du putsch auraient-ils été suffisamment prétentieux pour s’imaginer que tous les autres militaires allaient se plier à leur volonté, parce qu’ils étaient les officiers prestigieux qu’ils étaient véritablement ?

 

Tout cela n’a aucun sens. Il fallait imposer au général Le Pouilly à Oran, de rester fidèle à son serment. Il fallait imposer au colonel Brothier, à Sidi Bel Abbès, de rester fidèle à la parole donnée à Argoud.

C’était tout banalement de la France et de son avenir, de l’Occident et de sa sauvegarde dont il était question.

 

Une cause qui méritait bien que l’on jouât sa tête et sa liberté.

 

 

 

IV – QUE FALLAIT-IL FAIRE ?

 

 

A – A ALGER

 

Plus que tout, il fallait exhiber la force dont les putschistes pouvaient disposer et surtout ne pas rester les bras croisés, à attendre qu’un miracle se produisît au sein des unités militaires qui n’étaient pas averties de cette tentative de sauvetage de l’Algérie française.

 

Le 1er REP tenait quelques postes-clef. C’était nécessaire, bien évidemment. A mon avis, ce qui était le plus important, c’était d’exhiber les légionnaires en arme et en uniforme un peu partout dans le grand Alger. Il fallait que l’imprégnation putschiste fût ressentie par le peuple et par le reste de l’armée.

 

Sans perdre de temps, il fallait lancer un appel à la mobilisation générale de tous les hommes d’Algérie en situation de se battre pour la patrie, pour l’Algérie française.

 

Le peuple d’Algérie entendu dans son sens « total » : je précise, peuple français d’Algérie de toutes confessions.

 

Comme il avait été convenu avec le colonel Gardes, à Paris, dans le bureau d’un ophtalmologiste de l’avenue Pierre 1ER de Serbie, il importait, dès la première heure, de donner l’ordre aux commandants de compagnies et aux chefs de bataillons des Unités territoriales, de convoquer leurs effectifs en uniforme, et en arme si possible, animés de la discipline militaire la plus totale.

 

Il fallait donner l’ordre à tous les policiers, quels que fussent leurs grades et fonctions, de se tenir à la disposition du général Challe pour assurer l’ordre et protéger le peuple français et musulman d’Algérie contre une agression FLN.

 

Il était important de convoquer tous ceux parmi les civils qui s’investissaient du prestige et des pouvoirs de leaders de l’Algérie française. Ces derniers n’avaient pas laissé passer l’occasion de notre incarcération après les barricades du 24 janvier, pour occuper des postes de responsabilité, dont je tiens à souligner qu’ils étaient dignes. Il fallait immédiatement leur attribuer des fonctions précises dans le cadre de la nouvelle hiérarchie qu’il fallait mettre en place d’urgence, pour garantir l’harmonisation des opérations prévues.

 

En particulier, il fallait interdire les attentats contre les ennemis de l’Algérie française, les règlements de compte et les plasticages. Aucune  initiative opérationnelle n’était concevable, si ce n’est dans le cadre des opérations prévues par les officiers putschistes.

 

Il était important de lancer un ultimatum au FLN, du Grand Alger en particulier. Lui imposer de se rallier dans les 24 heures. Demander aux musulmans de la casbah, de l’Aguiba de Belcourt, du boulevard Cervantes, de la Cité Mahieddine, du Clos Salembier et d’ailleurs, de se rallier à l’armée pour la sauvegarde de l’Algérie française et de la France.

 

Il fallait lancer un appel aux religieux musulmans d’Algérie et leur demander d’invoquer la protection du Seigneur pour le sauvetage et le bonheur de l’Algérie française.

 

Mais le plus important était d’organiser dès le 22 avril, un amalgame des unités d’active avec les réservistes d’Algérie. Chaque section du REP, des commandos de chasse et des pelotons du REC, devait devenir des bataillons par l’adjonction des UT qui auraient été soumises aux commandants militaires de ces mêmes unités.

 

Cette tâche, qui à mon avis était urgente et primordiale, aurait été confiée au commandant Robin et aux officiers des commandos de chasse qui avaient participé à la première opération. Il fallait faire d’Alger une cité en armes dont le rayonnement aurait été perçu dans toute l’Algérie et au delà de la Méditerranée.

 

L’organisation de défilés devait être envisagée en faisant appel à toutes les fanfares locales. C’était le cri de la patrie en danger qui devait jeter dans la rue les foules algéroises de toutes confessions, dans une ambiance d’uniformes, de musique militaire et de proclamations patriotiques.

 

Le commandement à Alger, plus précisément sur le territoire du corps d’armée d’Alger, n’aurait pas dû être confié à Godard mais au colonel Argoud. Celui-ci aurait dû rester à Alger. Il aurait été en mesure de ne pas laisser une seconde de liberté au général Challe. Car celui-ci souffrait en effet d’un manque d’inspiration et d’enthousiasme. Il rêvait, dans sa naïveté, d’un ralliement spontané de toute l’armée, à ses cinq étoiles, parce qu’il s’appelait Challe.

 

Argoud, ancien et tout récent chef d’Etat-Major du corps d’armée d’Alger, disposait de tous les contacts pour convaincre ceux qui, en 1959, étaient sous son contrôle lorsqu’il exerçait ces mêmes fonctions jusqu’au mois de janvier 1960. En particulier au sein des commandements de la ZSA [6] et de la ZOA [7] , ainsi qu’en Kabylie.

 

Godard, aurait été chargé de mettre en place un quadrillage policier dans tous les départements en affectant dans chaque commissariat de police des militants Algérie française qui seraient venus porter leur concours à la protection de la population civile contre toutes exactions d’où qu’elles vinssent.

 

Gardes, comme il avait été convenu à Paris avec moi-même et surtout avec Serge Jourdes, aurait été chargé de coordonner la mobilisation de toutes les UT d’Algérie et de les mettre sous le commandement des unités putschistes, par l’intermédiaire de l’amalgame militaire que j’ai évoqué précédemment.

 

Broizat aurait dû être chargé des relations avec toutes les unités parachutistes d’Algérie. En particulier, on aurait dû lui confier la mission de rappeler à la raison le colonel commandant du 3ème RPIMA. Ce régiment, qu’on me pardonne l’expression, faisait « la gueule » à l’Algérie Française depuis le 24 janvier 1960. C’est-à-dire depuis le jour où il n’avait pu interdire le passage de la masse des manifestants de Bab-El-Oued qui avaient réussi à forcer le barrage que ce régiment avait opposé à ces mêmes manifestants. Manifestants de Bab-El-Oued, de Saint-Eugène et des Hauts d’Alger, qui ont conféré une réalité révolutionnaire à cette journée du 24 janvier 1960.

 

Il fallait aussi prendre un contrôle réel et parfaitement organisé, de l’aéroport de Maison Blanche, et surtout du port d’Alger. L’UT Orléans-Marine aurait dû se charger de l’occupation et du contrôle des structures portuaires.

 

C’est plus de 30.000 hommes en arme qui auraient pu être enrégimentés à Alger. Qui auraient participé à l’action, au chant de la Marseillaise et des Africains. Cet enthousiasme populaire devait être communiqué, « parce que c’est dans la logique des choses » aux unités militaires tièdes, irrésolues, velléitaires peut-être, mais qui avaient toutes besoin d’une poussée d’enthousiasme, pour s’y incorporer elles-mêmes. Les musulmans de la Casbah auraient défilé, eux-aussi, avec le drapeau tricolore et se seraient ralliés en masse au général Challe.

 

 

         B/ A ORAN

 

         L’immense erreur fut d’expédier Argoud à Oran, avec ces deux magnifiques régiments qu’étaient le 18ème RCP, et le 14ème RCP. Le colonel Leconte du 14ème, le colonel Masselot du 18ème étaient des officiers d’une immense valeur.

 

Je tiens à souligner que Masselot était natif comme moi, de Bougie, dont le port avait été construit sous l’autorité technique de son père. On peut donc dire que dans le cœur de ce putsch, il y avait au moins deux Bougiotes, mon aîné le colonel Masselot, le brave des braves et Jean-Claude Perez, médecin engagé dans le combat clandestin pour l’Algérie française depuis le 5 octobre 1955. A travers ce souvenir, c’est un hommage à la Petite Kabylie que je lance par ce rappel.

 

J’ai dit, je viens de dire, qu’il ne fallait surtout pas expédier Argoud à Oran. J’ai même précisé le rôle qui aurait dû être le sien à la tête du corps d’armée d’Alger. Certes, cet officier avait établi des contacts extrêmement précieux avec des officiers d’Oranie. En particulier avec le colonel Brothier qui commandait la légion étrangère à Sidi Bel Abbès. Avec d’autres officiers commandant de secteurs et d’unités prestigieuses qui opéraient en Oranie. Nombreux étaient ceux qui s’étaient engagés sur l’honneur à se rallier au général Challe dès les premières heures du putsch. Mais, plus que tout, c’était l’appui du général Le Pouilly, commandant du corps d’armée d’Oran qui semblait acquis au colonel Argoud. Il semble que c’est l’épouse de ce général qui réussit à le faire douter. Celui-ci ne tint pas  parole, à l’instar des autres. Il exprimera ses regrets plus tard… trop tard.

 

Argoud, au-delà de son intelligence et de ses compétences, n’était pas un officier révolutionnaire. Il s’est contenté d’obéir strictement aux ordres du général Challe et de satisfaire aux desiderata de Denoix de Saint-Marc, commandant le 1er REP, qui avait refusé, avec obstination, toute participation de civils à ce putsch, qu’il voulait exclusivement militaire.

 

Qui aurait dû prendre la tête du putsch en Oranie ? C’est évident. C’était le général Edmond Jouhaud. Natif d’Oranie, il aurait été suivi par ses compatriotes oraniens, avec enthousiasme.

En réalité, c’est lui que les Oraniens attendaient.

C’est lui qui aurait dû arriver à Oran avec ces deux régiments, le 18ème et le 14ème RCP.

C’est lui qui aurait dû prendre l’initiative, même contre les ordres de Challe, d’appeler à la mobilisation générale toutes les UT d’Oranie, c’est-à-dire d’Oran, de Sidi Bel Abbès, de Mostaganem, de Mers-lel-Kébir et de toutes les autres cités de cette province.

Avec l’aide des leaders de l’Algérie française d’Oran, avec mon vieux copain Yvan Santini en particulier, parmi d’autres, la population d’Oranie l’aurait suivi. Une population riche d’enthousiasme et de vigueur dont l’Algérie française ne pouvait pas se passer.

Cette confiance que j’avais dans le peuple d’Oranie, je rappelle que je l’avais manifestée en public à Saint-Eugène, tout près d’Oran, en automne 1959. J’avais souligné lors de ma brève intervention, combien le peuple d’Oranie par sa vigueur, et son potentiel d’actions, était indispensable au sauvetage de l’Algérie française.

Jouhaud aurait dû mettre en route ce qu’il fallait faire en même temps dans l’Algérois. La mobilisation des UT. Organiser l’amalgame avec ses deux régiments. Les transformer en deux divisions et prendre le pouvoir dans tous les départements de l’ouest Algérien. Le général Le Pouilly se serait rallié, dans le cas contraire il aurait été facile de le neutraliser. Le colonel Brothier qui commandait à Sidi Bel Abbès aurait vu ses unités ressentir l’enthousiasme de la patrie en danger. De nombreux sous-officiers de la légion étrangère avaient fondé des familles en se mariant avec des filles d’Oranie et ne demandaient qu’à s’incorporer au combat. La sauvegarde de la patrie était un cri de guerre contagieux et je ne vois pas les Oraniens rester les bras croisés devant l’appel du général Jouhaud, leur frère de terroir.

 

 

         C/ DANS LE CONSTANTINOIS

 

         Avant toute chose, il faut apporter une précision : ce que nous venons de décrire, c’est-à-dire ce qui aurait dû se passer dans l’Algérois et en Oranie, en 24 heures, aurait été contagieux pour l’ensemble des départements voisins de l’est algérien. Le général Gouraud, commandant le corps d’armée de Constantine, s’est rallié au putsch. Il lui appartenait de prendre les mêmes dispositions que celles qui auraient été prises dans cette merveilleuse éventualité par les putschistes d’Alger et d’Oran.

 

Il disposait en particulier, et il ne fallait surtout pas la négliger, de l’adhésion active d’un officier général des Tirailleurs algériens, qui ne demandait qu’à se rallier avec ses troupes, à une opération de sauvetage de l’Algérie française.

 

Le général Challe aurait dû se servir de cet enthousiasme et faire de l’Algérie française une terre qui s’offrait à la France par la victoire. Car les bandes rebelles résiduelles des djebels, auraient été isolées du peuple et auraient rallié la France, comme elles avaient été sur le point de le faire, au moment de la fausse affaire Si Salah, au début de l’année 1960.

 

 

         D/ EN METROPOLE

 

         Le général Faure aurait dû être plus prudent. Il lui appartenait de se mettre à l’abri d’une arrestation et de conserver des liaisons bien structurées avec les officiers métropolitains qui s’étaient engagés à suivre le putsch d’Algérie.

 

Le colonel de Blignières, que je ne connaissais pas à cette époque, le commandant Cazati que je voyais très souvent avant mon arrestation à Paris, avaient établi tout un échelon de contacts qui normalement, auraient dû se manifester au moment du putsch. Mes camarades parisiens, Descaves, Lauzier, Jourdes, ont tout tenté pour mettre en route une opération parisienne qui psychologiquement, aurait été payante.

 

J’avais prévu avec un groupe de patriotes, de la paroisse Saint Léon du XVème arrondissement parisien, que seraient déclenchées des opérations de sabotage visant à interdire à De Gaulle d’apparaître à la télévision. Ce groupe, organisé à partir de la rue d’Ouessant, avait envisagé aussi une opération-commando sur la personne du général De Gaulle.

 

De tout ce qui était prévu, rien ne fut amorcé parce que le putsch d’Algérie s’est rapidement essoufflé. L’enthousiasme n’a pas été communiqué parce que des officiers d’active, indiscutables héros, avaient méprisé le peuple français d’Algérie et lui avaient refusé de jouer son rôle dans le sauvetage de l’Algérie française.

C’était la France, l’Occident qu’il fallait sauver du naufrage devenu chronique aujourd’hui. Naufrage qui les menace en permanence depuis la défaite française du 19 mars 1962. Naufrage organisé, conçu et mis en route par De Gaulle que « des chasseurs de têtes » avaient mis en place dès le printemps 1940, pour servir en temps voulu les perspectives désastreuses du capitalisme financier moderne.

 

J’ai exposé ce qui, à mon point de vue, et en le relatant très schématiquement, aurait dû constituer le déroulement du putsch d’Alger. Il s’agit aujourd’hui, objectera-t-on et pour beaucoup d’entre vous, d’une vue de l’esprit. Mais sachez qu’en ce qui concerne l’Algérois et l’Oranie, j’avais fait part de ce projet de déroulement opérationnel à Godard, Gardes, Broizat, Sergent et Cazati, ainsi qu’à tous mes camarades parisiens qui sont intervenus dans notre combat.

Je l’avais fait au mois de mars 1961, toujours avenue Pierre 1er de Serbie à Paris, dans l’appartement de cet ophtalmologiste parisien qui, lui aussi, connut les « joies » de la Santé, pour avoir défendu l’Algérie française à Paris.

Beaucoup d’autres métropolitains connaîtront plus tard le « bonheur » de la prison et de l’exil.

Merci à tous ces compatriotes lointains, à qui je tiens, une fois de plus, à transmettre un salut de frère d’arme.

 

 

 

V – CHAPITRE DE CONCLUSION….

QUEL DOMMAGE !

 

 

         La guerre d’Algérie, aujourd’hui encore, voit son identité méconnue par la majorité de ceux qui s’y réfèrent.

Ce fut avant tout, une guerre de religion, aux perspectives extra-algériennes négligées, ou plutôt volontairement passées sous silence par le monde occidental.

Ces perspectives extra-algériennes avaient été cependant clairement précisées en langage dépourvu d’équivoque, en 1957, par le chef FLN Larbi ben M’Hidi, lorsque peu avant sa mort il déclara :

« Vous voulez la France de Dunkerque à Tamanrasset, je vous prédis, moi, que vous aurez l’Algérie de Tamanrasset à Dunkerque. »

Prévision « impérialiste » avant tout qu’il faut rappeler maintes et maintes fois, de la part d’un combattant courageux qui prenait soin de nous avertir.

Prévision qui nous délivre le moyen de bien comprendre, entre autres choses, les intentions des promoteurs et exécuteurs français de l’abandon de l’Algérie française. Nous en détectons deux, antagonistes pour certains, rigoureusement complémentaires pour d’autres.

 

La première de ces deux intentions, est riche d’imprécision. Celle-ci illustre pour une grande part, le comportement du monde français, rallié à De Gaulle. C’est-à-dire du monde français qui applaudit, aujourd’hui encore, à la mort de l’Algérie française, parce que c’est « le général » qui l’a imposée, et uniquement pour cette raison.

 

Ce monde politique, altéré dans ses facultés de jugement à cause du gaullisme, a oublié et oublie encore, que l’histoire est avant tout « mouvement ». Ils n’ont pas voulu croire au feed-back négatif, et surtout désastreux, que la France allait subir.

En effet, l’évacuation du christianisme d’Algérie par le « fer » c’est-à-dire par la force, allait faire naître tout logiquement un courant d’imprégnation islamiste orienté dans le sens de l’évacuation du christianisme, c’est-à-dire du sud vers le nord.

 

Mais, aujourd’hui encore, ils refusent d’accepter leur responsabilité dans cette nouvelle imprégnation. Ils contribuent, par l’intermédiaire de la fidélité au néant ou plutôt à « l’insubstance » gaulliste, à accepter l’islamisme en le mettant à la mode.

 

La deuxième intention s’oppose catégoriquement à la précédente.

 

Une fraction non négligeable d’entre eux avait prévu ce feed-back. En toute connaissance de cause, ils ont contribué volontairement à mettre en œuvre une déchristianisation de la France et de l’Europe. Dans cette perspective opérationnelle, ils ont importé la révolution islamiste à l’échelon de la France, de l’Europe et de l’Occident tout entier. Ils ont prétendu faire de ces territoires, dans un avenir reculé certes mais pas très lointain, les nouveaux sites de la révolution mondiale. De la révolution arabo-islamiste fondamentaliste. Animés de la volonté de vaincre une fois pour toute, le christianisme et tout particulièrement le catholicisme.

Une fois de plus, il ne faut pas perdre de vue le crédo de Ben M’Hidi auquel ils ont adhéré sans réserve. Ce crédo, tel que nous l’avons rappelé, exprime une donnée fondamentale de ce feed-back :

« Vous aurez l’Algérie de Tamanrasset à Dunkerque »,

Il aurait pu ajouter jusqu’à Madrid, Amsterdam, Stockholm, Varsovie, Londres, et plus encore.

 

Nos convictions politiques étaient certes rudimentaires. Mais elles étaient basales. J’emploie ce qualificatif dans son sens géométrique : à la base de notre volonté de combattre, nous trouvions la France. La seule France. C’est elle qui nous unissait, quelles que fussent nos origines et nos religions respectives. Le drapeau, la Patrie, la France, nous n’avions que ces mots à la bouche.

C’est par la magie de ce mot, « la France », que je me suis laissé prendre, dès 1955, au charme et à la folie de l’action. Par amour de l’Algérie. Parce que c’était un morceau de France.

Aujourd’hui, j’ai franchi généreusement le seuil de la première vieillesse. J’affirme que rien ne m’incite à modifier mes convictions d’hier. Je me suis laissé prendre, sans effort, avec volupté même, à l’envoûtement de l’Algérie française. Je me suis laissé happer par l’odeur obsédante d’enthousiasmes dangereux.

S’agissait-il d’enthousiasmes illusoires, trompeurs ?

En toute objectivité je persiste miraculeusement dans un état d’esprit qui me permet de répondre par la négative.

Il n’en reste pas moins vrai, je le souligne aujourd’hui encore avec amertume, que ces enthousiasmes n’ont pas été partagés par une fraction importante de nos compatriotes de là-bas.

J’évoque évidemment nos compatriotes pieds-noirs qui, dans une très forte proportion, sont restés étrangers au combat. Terrible solitude vécue et ressentie au sein de ces enthousiasmes par les combattants de l’Algérie française !

Solitude génératrice dès le début de l’action, d’une agonie intérieure que j’ai souvent ressentie. Celle-ci s’est confirmée par la suite, chez moi, sous la forme d’une amertume qui j’éprouve encore. Ce qui permet de comprendre que la manière qui est la mienne d’évoquer l’Algérie française à jamais disparue, me situe  une fois de plus, aujourd’hui encore, à part des autres.

 

Je refuse de retrouver notre Algérie française d’hier dans l’Algérie d’aujourd’hui.

Je refuse d’y rechercher des racines qui elles-aussi, ont disparu lorsque j’ai quitté l’Algérie.

L’Algérie française, je la vis comme une Atlantide, c’est-à-dire comme une valeur abstraite, donc permanente, que rien ne pourra jamais plus atteindre. Elle représente la cause de mon engagement dans la lutte armée. J’ai joué pour elle ma liberté, mon confort matériel, ma vie et plus encore j’ai joué mon âme. Je refuse que l’Algérie devienne un jour l’objet de ma malédiction.

Oui, l’Algérie Française s’identifie à une valeur permanente, à ce qu’un pape avait appelé « une vérité incluse par Dieu dans la nature des choses ». Une vérité combattue avec une férocité sournoise par le gaullisme déstructurant

 

L’Algérie Française reste aujourd’hui encore, une plateforme d’études à partir de laquelle je peux comprendre l’histoire du monde actuel. Monde actuel, monde moderne, au milieu duquel s’est élaboré puis implanté le problème qui fut le nôtre hier, qui est le nôtre aujourd’hui, et que personne ne peut escamoter. Le problème de l’Occident chrétien… en danger.

L’astre à jamais éteint « Algérie française » nous transmet encore une lumière qui n’est pas épuisée. Tant pis pour les aveugles qui ne veulent pas tirer profit de cette lumière. Tant pis pour les hommes politiques qui l’ignorent, parce qu’ils sont plongés dans  un autisme politique dont ils refusent de s’extirper.

 

J’ai adoré l’Algérie française et ses multiples visages.

Son université sérieuse, brillante, parfois perverse et traîtresse.

La casbah d’Alger avec ses charmes maléfiques et nauséabonds. Grouillante de conjurations mortelles. La casbah, une place forte de l’ennemi, fonctionnant sur nos arrières, repaire de haines et de malédictions.

Bab-El-Oued, secouée de ses sincérités spontanées avec son cœur « gros comme ça » où la France vivait passionnément dans tous les recoins de ce quartier plein de couleurs et parfois secoué de violences ultimes.

La campagne algérienne, arrachée par nos colons à un néant pestilentiel. Campagne algérienne magistralement organisée par ces mêmes colons. Un exploit, qu’hypocritement on s’est empressé d’oublier. Exploit riche de la mort d’enfants et de nourrissons qui ont succombé au paludisme, aux fièvres. Pour ne retenir que les orgueilleuses allées d’orangers, les champs de céréales âprement défendus contre climat et sauterelles. Ou encore les vignobles resplendissant d’une capiteuse richesse.

Le temps a passé. Le recul d’un demi-siècle que m’a miraculeusement octroyé un destin généreux m’offre une possibilité : celle d’étudier le phénomène historique Algérie française avec sérénité. Vivrai-je assez longtemps pour l’étudier un jour avec indifférence, avec détachement ? Je ne le crois pas.

 

Ferveur, mépris, rancune, haine, regrets, déception…. Tout se mélange encore.

 

A propos de la guerre d’Algérie, il m’arrive trop souvent d’écrire ce qui me passe par la tête. Pardon Jean-Jacques de Genève [8] , ce sont les rêveries non pas « d’un promeneur solitaire » mais plutôt celles d’un exilé perpétuel.

En exil on dispose d’une immense richesse : c’est le temps. J’ai connu l’exil. J’ai connu la situation d’un homme qui était refusé dans tous les pays du monde jusqu’en 1966. Sauf au Paraguay qui m’avait offert l’asile en 1963 mais qui attendait de moi des fonctions incompatibles avec ma qualité de Français.

J’ai eu le loisir durant cette période de ma vie, malgré mes ennuis matériels, malgré mes recherches perpétuelles d’argent pour moi et avant tout pour les autres, de réfléchir en me laissant imprégner, malgré le temps qui passait, par les émanations du corps encore tout chaud de l’Algérie française.

Ce n’était pas de la nostalgie. C’était plutôt la volonté de savoir et de comprendre.   

En réalité, grâce à cette mémoire exclusivement sensorielle, mais enrichie, étoffée de nouvelles connaissances, c’est pendant mon exil que je suis né. C’est pendant mon séjour espagnol que ma conscience politique s’est développée. Pragmatiquement. Grâce aux contacts universels dont j’ai eu la chance de bénéficier. Avec des hommes politiques, des personnalités militaires, des écrivains, des fonctionnaires de police de très hauts grades et de tous pays. Des membres des services spéciaux espagnols, américains et latino-américains. Ils m’ont fait profiter de leur savoir. Ils ont apporté leurs lumières complémentaires sur le drame que nous avons vécu en Algérie.

Parmi tous ces contacts, nombreux étaient ceux qui évaluaient, très logiquement mais surtout silencieusement, le départ de la France d’Algérie, comme une défaite militaire infligée à notre pays, à l’Europe et à l’Occident. Ils n’en parlaient pas parce que la bienséance politique et diplomatique imposait de faire silence sur cette vérité. Sur cette évidence. Ils m’ont fait toucher du doigt, cependant, tout un capital de vérités que j’avais mal perçues ou plutôt que je m’interdisais d’exprimer :

 

« Vous vous imaginiez à l’OAS, avoir derrière vous le monde chrétien ? C’était faux !

Vous vous imaginiez avoir derrière vous la France résistante et patriote ? C’était faux !

Vous vous imaginiez avoir derrière vous la France catholique ? C’était faux !

Vous vous imaginiez avoir derrière vous l’armée française ?  C’était faux !

Vous vous imaginiez avoir derrière vous le peuple pieds-noirs tout entier ? C’était faux !

Votre structure de combat, l’OAS, était seule au monde.

Malgré cet isolement, malgré cette terrible solitude, elle n’a jamais été ridicule. Elle a intrigué tout d’abord. Puis elle a fait peur. Elle a obligé le monde occidental à se renier, à se trahir lui-même.

Aujourd’hui, la communauté internationale, dans l’exil que vous êtes en train de vivre, vous impose de vous taire, de vous replier sur vous-même. Mais en réalité, regardez-les bien : qui vous donne la chasse ? Qui prétend vous tuer, ici en Espagne, en 1963 ? Personne.

Ils sont lâches, non pas  parce qu’ils vous épargnent mais parce qu’ils n’osent pas vous dire ce qu’ils ont envie de vous dire en réalité et que nous vous disons nous, aujourd’hui : quel dommage que celui de votre échec ! »

 

Voilà ce que j’ai entendu dire des centaines de fois : quel dommage !

Il m’est arrivé durant mon exil espagnol, de rencontrer quelques Pieds-Noirs qui avaient côtoyé notre combat, en refusant de s’y incorporer. Qui se permettaient de nous juger, sans nuance. Sans amour. Qui parfois, nous toisaient ou plutôt me toisaient comme un reliquat gênant d’un passé qu’ils ne voulaient plus connaître. D’un passé qu’ils n’avaient pas connu en réalité.

Ils évoluaient en toute méconnaissance des dangers que nous avions courus. Et dans le domaine des risques pris, permettez-moi d’insister tout particulièrement sur les miens.

 

Alors quoi ? C’était pour ça  que j’avais tourné le dos à une vie qui aurait pu être facile et que beaucoup m’enviaient ? C’était pour ça que j’avais donné des ordres de tuer ? C’était pour ça que j’avais joué mon âme ?

J’ai répondu non. Evidemment.

Mais j’ai éprouvé une nécessité mordante : reconstruire, restructurer ma conviction « Algérie française ». J’ai voulu analyser l’aliment de cet instinct qui m’avait jeté dans le combat clandestin dès mon retour à la vie civile en octobre 1955. De cet instinct qui m’avait inspiré pour faire campagne en faveur du NON au référendum du 28 septembre 1958. Un instinct qui m’avait propulsé dans la mêlée, un instinct profond exprimé et vécu en termes de refus de la mort, en termes de refus de la capitulation.

 

Nos ennemis avaient raison. Oui, ils avaient été frappés par la grâce opérationnelle lorsqu’ils nous ont proposé : la valise ou le cercueil.

C’était le seul choix qui s’imposait à nous. J’ose le dire encore et encore.

Ou bien notre valise, ou bien le cercueil….  de nos ennemis.

 

L’équation était simple. En réalité, elle n’existait plus car elle était résolue dès sa formulation. Si nous voulions éviter de faire notre valise, il fallait nous préparer à faire descendre au cercueil ceux-là même qui nous menaçaient, qui nous proposaient la mort comme seconde et définitive alternative. Ceux qui exigeaient la mort partielle de la France en Algérie. Ceux qui voulaient imposer la mort de la France Sud-Méditerranéenne.

Nous avons néanmoins fait notre valise et nous avons survécu. Ce qui peu paraître inconvenant, inesthétique. Ce qui l’est effectivement si nous restons silencieux.

Connaître et contrôler le passé de l’Algérie française, ce n’est pas devenir un introverti mélancolique. Ce n’est pas se soumettre à une confession, à une autocritique publique.

Contrôler le passé de notre combat impose deux nécessités permanentes :

-       sur le plan géopolitique démontrer que ce sont les crispations confessionnelles implantées en Algérie par un pouvoir constamment et obsessionnellement antichrétien, qui ont conduit cette terre vers son exclusion de la France et de l’Occident géopolitique,

-       sur le plan plus direct de notre participation au combat, de la mienne en particulier, assumer ses responsabilités aujourd’hui encore.

 

En ce qui me concerne, je dois assumer la responsabilité des actes de guerre de l’OAS. C’est une obligation qui nait de mes fonctions à l’échelon le plus élevé de la hiérarchie opérationnelle de l’OAS. D’après le général Salan, que je me permets de citer, je fus « pilier du combat pour l’Algérie française ».

C’était ceci, avant tout, être « le chef de l’ORO [9]  » à l’échelon national : prendre la responsabilité de tout ce qu’il est difficile d’assumer aujourd’hui.

Cette responsabilité, je l’assume encore pour deux motifs au moins :

-       le premier, c’est pour rendre hommage à tous ceux qui ont participé à notre combat ;

-       le second, c’est pour dire de ceux qui furent nos victimes, que nous ne les avons pas agressées par plaisir ou par sadisme.

Je n’ai jamais nourri d’ambitions politiques pour moi personnellement. Je me suis engagé dans ce combat avec des idées claires et précises de ce que nous avions à défendre. Je l’ai fait par amour de cette terre. Je l’ai fait parce que c’était mon devoir de Français et de Pied-noir. Je ne me suis jamais posé de problème : la France était attaquée, en Algérie, sur l’une de ses plus larges frontières, je devais défendre la France. C’était normal, c’était banal.

Qu’on ne s’y trompe pas. Cette absence d’ambition carriériste n’a pas fait de moi un inconscient, un arriéré mental, ou tout banalement un imbécile.

 

On dit souvent, que « seuls les cons n’ont pas d’ennemis ! ». En ce qui me concerne, si je devais évaluer mon QI par rapport au nombre de mes ennemis, je pourrais être rassuré quant au niveau de ce QI.

 

Le refus obstiné de l’Algérie française fut révélateur en réalité, d’une volonté stratégique : créer les conditions d’une confrontation inéluctable entre le monde islamiste et le monde non musulman. Avant toute chose, pour nos ennemis, il a fallu vaincre le christianisme en Algérie. On l’a effectivement vaincu, là-bas en attendant de le vaincre ici au nord de la Méditerranée.

 

Les hommes politiques contemporains refusent d’enregistrer cette identité de la guerre d’Algérie. Ils côtoient, ils subissent, ils observent parfois la révolution islamiste fondamentaliste sans faire l’effort de l’analyser. Ils ne sont pas en mesure de l’affronter, parce qu’ils ne jouissent pas de la richesse intellectuelle et spirituelle qui leur permettrait de la comprendre. Ils exhibent tout au contraire une carence d’informations et une carence d’inspiration qui les situent en permanence à côté de cette révolution.

 

Nous, les anciens du combat pour l’Algérie française, tirons encore profit de la lumière générée par l’astre que fut l’Algérie française. C’est cette lumière qui nous permet d’éviter une plongée dans l’autisme politique ambiant et actuel.

Que l’on se serve de notre vécu. Nous vous l’offrons en toute sincérité et en toute humilité. Ce fut un combat symbole, un combat avertisseur.

C’était le temps de l’Algérie française.

 

Une grande page d’histoire que je refuse de tourner à jamais. Car elle est « riche  d’hier » mais surtout riche « riche de demain ».

 

 

Et le putsch d’avril 1961 vient ternir d’une ombre presque puérile, cette magnifique page que fut l’histoire de l’Algérie française.

 

Jean-Claude Perez

Le 17 février 2011

 

Mis en page le 17/02/2011 par RP