Interview donnée par le docteur Jean-Claude PEREZ

au docteur Gilbert LOPEZ

à propos d’une autre interview accordée par le premier

à notre ami Olivier CAZEAUX en juillet 2012.

 

 

Les auteurs de l’interview :

- Jean-Claude PEREZ : médecin, diplômé de la faculté de médecine d’Alger. A terminé sa carrière à Paris. Combattant de l’Algérie française depuis son retour à la vie civile le 5 octobre 1955. Condamné à mort pour ses responsabilités au sein de l’OAS.

- Gilbert LOPEZ : institueur d’Algérie, ancien élève de l’Ecole Normale de la Bouzarhéa. A préparé un diplôme de chirurgien-dentiste à la faculté d’Alger puis de Marseille. A soutenu une thèse de doctorat à la faculté de Montpellier. A joué son rôle dans le secteur d’Alger Centre de l’OAS.

 

 

G. Lopez : « Dis-donc, étais-tu bousculé par l’urgence lors de cette interview de juillet 2012 ? Avais-tu les CRS ou la gendarmerie au c… une fois de plus ? Tu aurais pu prendre le temps d’être plus pondéré, plus détendu même dans tes propos qui, par ailleurs je tiens à le préciser, sont d’une importance capitale…. ».

 

J.C. Perez : « Calme-toi s’il-te-plaît, ce n’était pas facile. Imagine un peu les conditions d’expression et d’enregistrement. Tu es là, face à quelqu’un qui est animé de la volonté d’informer nos compatriotes et les autres. Qui compte sur toi pour apporter des réponses aux questions que se posent ceux, très peu nombreux, qui s’interrogent encore sur la guerre d’Algérie et le combat terminal de l’OAS. Quelqu’un qui a la particularité de partager nos convictions. Mais quelqu’un qui est contraint, pour des raisons techniques et matérielles, de t’enfermer dans des limites de temps très strictes. Qui cependant, te soumet à des interrogations devant lesquelles tu ne peux pas te dérober.

                   Il faut répondre.

                   C’est ce que j’ai tenté de faire. Ça manque peut-être de « finish » et de fignolage de ma part. D’accord, c’est brouillon peut-être, par nécessité. On me demande de parler, je parle donc pour ceux qui font l’effort d’écouter. Mais ce n’est pas la relation d’un épisode de la « Star-Ac » que je mets en route. Ce n’est pas du réchauffé, ça sort d’un vécu qui n’offre rien de marrant, rien de détendant. Surtout quand c’est exprimé par quelqu’un auquel ses fonctions gravissismes au sein de l’OAS nationale ont imposé  parfois de tenir le rôle ou plutôt le comportement d’un anti-héros ».

 

G. Lopez    « Explique toi s’il-te-plaît. C’est quoi ça un « anti-héros » ?

 

J.C. Pérez   « C’est quelqu’un qui, par ses fonctions de personnalité centrale et fondamentale d’un évènement et plus encore d’un appareil de combat, doit faire parfois, souvent même, profil bas. Mes missions, mon travail, mes recherches, tout ça à l’OAS c’était du noir. Ca ne te valorise pas. Tu noues des contacts avec des hommes de base qui viennent de loin parfois. Qui te proposent la mise en route d’opérations, de recherches, contre tel ou tel personnage. Qui t’informent sur des activités « secrètes », supposées dangereuses pour l’Organisation. Qui t’offrent leur concours à la condition que tu accèdes à leur volonté d’exécuter, c’est-à-dire de faire tuer d’urgence, tel ou tel autre cadre de l’appareil que tu diriges, de l’appareil auquel tu es intégré. De l’appareil dont tu es responsable.

                   Tu t’abstiens de menacer… tu es prudent… tu veux éviter des drames définitifs. Tu es obligé de composer, de calmer, de convaincre. Parfois, tu décides de déclencher des recherches, des enquêtes. C’est une activité qui n’est pas valorisante, j’insiste, car elle est silencieuse, elle te contraint à maintenir des contacts avec des hommes et des femmes que leurs émotions peuvent égarer vers des gestes irréparables.

                   « Faire de la doctrine politique, jouer au théoricien, préparer des proclamations, faire de la propagande, c’est plus… flatteur. On ne voit que toi. On ne connait que toi. Tu sembles apparaître partout. Mais en réalité, tu n’es présent nulle part.

                   Mes fonctions m’imposaient j’insiste, quant à moi, de me taire, de n’apparaître nulle part, mais d’être présent partout.

                   A Paris, j’étais présent, sans paraître, auprès de ceux qui préparaient et qui ont déclenché sur mes instructions, un attentat contre De Gaulle. A Alger, rue de la Lyre, j’étais présent parmi ceux qui avaient décidé, sur mes instructions, qu’une opération au moins de l’OAS devait se dérouler impérativement dans la casbah.

                   C’est une activité ingrate mais réelle et constante, qui ne te permet pas de te faire valoir. Si la victoire est au bout, tu es l’un des plus beaux. Si la victoire n’est pas là, certains ignares mal intentionnés oseront demander plus tard : « mais qu’a-t-il fait celui-là ? ».

 

G. Lopez    « A ce propos, j’aimerais quelques éclaircissements sur ton attitude lors de la fusillade de la Grande Poste, la fusillade du 26 mars 1962 ».

 

J.C. PEREZ  « Rien que ça ! Tu veux des précisions sur « mon » attitude selon ton propre vocabulaire ! Te rends-tu compte de l’importance et de l’incongruité de ta question ?

                   J’ai apporté quelques éléments de réponse à cette question lors de cette interview de juillet 2012 enregistrée par notre camarade Cazeaux. Je vais les reprendre ici, puisque de toute évidence, tu as besoin d’une réponse.

                   J’ai toujours dit, et je le confirme ici, que j’avais donné l’ordre, en accord avec De Gueldre, à tous ceux qui agissaient dans le cadre de l’ORO, de ne pas participer à cette manifestation.

                   Celui qui a pris, seul, l’initiative officielle de la déclencher, c’était Vaudrey.

                   Le colonel Vaudrey, brillant soldat, a rejoint l’OAS dès qu’il s’est trouvé libéré de la condamnation qu’il avait subie pour sa participation au putsch dit « des généraux » d’avril 1961. Il est venu solliciter un poste, une affectation dans l’OAS d’Algérie.

                   Personnellement, j’ai râlé, avec hargne auprès de Godard.

                   J’ai râlé comme j’avais râlé quelques semaines plus tôt, quand nous avons été rejoints à Alger par toute une équipe de brillants officiers, capitaines pour la plupart, évadés ou libérés d’un séjour dans un camp de résidence surveillée, ou libérés après une condamnation, pas très lourde, prononcée contre eux par la Cour de Sûreté de l’Etat, pour leur participation au putsch d’avril 1961. J’ai manifesté ma mauvaise humeur avec violence parce que j’estimais que cet effectif d’élite devait être mis en action, sur le territoire métropolitain, pour l’accomplissement de l’opération principale, vitale pour la survie de l’Algérie française et l’avenir de la France : l’élimination de De Gaulle.

                   Manifestement ni Argoud, ni Sergent n’étaient favorables à cette opération. Ils prétendaient gagner la bataille d’abord et faire juger De Gaulle par une Haute Cour. C’était à mon avis une attitude irrationnelle, illogique, puérile même. Cet effectif d’élite, ces brillants capitaines avec Vaudrey, Argoud et Sergent, étaient capables techniquement et intellectuellement de monter une opération efficace contre De Gaulle. Avec De Gueldre, j’avais prévu tous les moyens d’appuis à livrer si nécessaire, en hommes, en matériel et argent. Manifestement, leur arrivée à Alger correspondait pour moi, à un dysfonctionnement très grave dans la vie de l’OAS. Même s’il est vrai d’affirmer que leur arrivée fut suivie d’une nette et rapide amélioration du fonctionnement des secteurs de la Zone d’Alger, où je les avais fait affecter par Godard. Je maintiens néanmoins que c’est à Paris qu’il aurait fallu utiliser leurs compétences.

                   Vaudrey, le dernier arrivé, fut affecté par mes soins, au commandement de la Zone d’Alger. Il commandait théoriquement, tous les secteurs du Grand Alger, depuis les collines du Sahel à l’ouest, jusqu’à Maison-Carré à l’est et de la mer au nord, à la limite de la Mitidja, au sud.

                   C’était un commandement très lourd… mais une leucémie a trahi Vaudrey. Il avait un poste énorme à tenir. Il était soumis à un traitement astreignant. Il a cédé à ses impulsions ou plutôt à celles de son entourage qui l’ont engagé à voler « pacifiquement » au secours de Bab-El-Oued encerclé. Il a convoqué cette manifestation par un tract rédigé et expédié à son initiative exclusive. Il nous a mis devant le fait accompli. Pour mon commandement ORO, cette initiative c’était une « tuile » grave ».

 

G. Lopez    « Et pourquoi ça ? »

 

J.C. Pérez   « Parce que nous étions en train de préparer l’opération de l’Ouarsenis, ou plutôt dite de l’Ouarsenis, sur laquelle nous fondions de grands espoirs. Il ne fallait pas prendre de risques par ailleurs, je veux dire sur d’autres sites opérationnels ».

                  

G. Lopez    « L’Ouarsenis, le Sersou, à l’ouest de l’Algérois, près d’Orléansville, débordant sur l’Oranais, pourquoi là ? ».

 

J.C. Pérez   « Expliquer cela aujourd’hui, me paraît monstrueux. Je veux dire très difficile. Personne n’a cherché à savoir ce que signifiait cette opération à part un auteur américain durant les années 1966/1967 [1] . .

                   On présente encore cette affaire comme si elle avait été la mise en œuvre d’une initiative désespérée. Personne ne s’est attaché à la décrire avec sérieux. En réalité elle fut révélatrice d’une série de trahisons en cascades ou plutôt de lâchages successifs civils et militaires sur lesquels je crois être le seul à avoir insister dans mes différents livres ».

 

G. Lopez    «Peux-tu résumer, schématiser ? »

 

J.C. Pérez   « Evidemment, mais ça intéresse qui ? Je le fais donc en renâclant. Je le fais l’âme en peine. Parce que j’ai constaté que ça ne réveille la curiosité de personne.

                   Il y avait dans la région de Voltaire et d’Aïn-Sultan, à l’ouest d’Alger, près d’Orléansville, dans le Haut Chélif, un maquis installé par le commandant de l’OAS de la ZOA [2] . On l’appelait Oscar. Celui-ci avait organisé sa Zone-OAS, au mieux possible. Il avait établi des contacts avec quelques unités militaires en particulier une unité de dragons qui opérait dans ce secteur. Oscar, ce chef de zone donc, avait noué une relation technique sérieuse avec le capitaine G, commandant un escadron de cette unité. Ce n’était pas un leurre. J’ai moi-même rencontré cet officier avec mon second Gérard et Jean le chef du BCR [3] . Ce capitaine G m’avait expliqué comment il avait intégré ce maquis à son dispositif radio. Ce qui veut dire que notre maquis était protégé et éventuellement dirigé sur le terrain par une unité d’active. La patrie, l’Algérie française, l’avenir de l’Occident, voilà tout un vocabulaire qui ne souffrait pas du qualificatif de ridicule dans les propos de ce capitaine, lorsqu’il exprimait sa motivation de protéger ce maquis.

                   Il existait néanmoins une tare cancéreuse dans l’effectif de ce maquis. A cette époque, je l’ignorais. Oscar l’ignorait aussi. Il était commandé sur le terrain par un adjudant légionnaire brillamment décoré, ancien du 1er REP, et d’autres unités prestigieuses de la Légion Etrangère. Il était pseudo-nommé Albert. Il avait cherché à s’intégrer à une unité de l’OAS bien après l’échec du putsch d’avril 1961, auquel il n’avait pas participé. Il ne s’était jamais présenté à Alger. Oscar l’a pris en compte, en subsistance, à Orléansville et lui a demandé d’implanter un maquis, celui de Voltaire et d’Aïn-Sultan que je viens d’évoquer. Albert, c’était le pseudonyme de cet adjudant, je le rappelle, un italien, au verbe français très élégant, affirmait avec force et constance des convictions Algérie française et semblait avoir été frappé par la grâce politique.

                   Nous ignorions ses compétences d’aventurier qui l’avaient conduit à se lier quelques semaines plus tôt, avec la sous-maîtresse d’un bordel militaire de la Légion (on dit un poum je crois). Cette liaison l’a conduit à prendre la fuite avec cette dame patronnesse, en emportant la caisse du bordel. Il croyait connaître la grande vie, mais très rapidement, il s’est trouvé confronté aux conséquences de son acte : solitude, privé d’argent, avis de recherche, mandat d’arrêt. Donc pour lui, nécessité d’une cavale et de se mettre à l’abri. Il le fit en rejoignant l’OAS, par l’intermédiaire d’une filière orléansvilloise. Oscar ignorait tout de ce forfait dont était coupable ce brillant adjudant. L’avantage qu’offrait Albert était que son engagement n’était pas feint. Il était obligé de rester clandestin pour éviter une condamnation de droit commun. Mais sur le terrain, il s’est comporté en opérationnel brillant, courageux et surtout lucide. Un homme avec qui tout se passait bien quand tout allait bien. Mais sa nature de truand restait dominante chez lui, dans l’arrière-fond de sa personnalité. Je l’ai personnellement constaté plus tard. Lors d’une difficulté, sur le territoire métropolitain en 1963. Il trahit purement et simplement quand il fut arrêté à Menton. Il s’est « mis à table » alors que l’on ne lui demandait rien. Il livra tout à la police. En particulier tout le dispositif d’appui que j’avais organisé à Paris. Je séjournais dans la capitale animé de la volonté, encore et encore, d’un attentat contre De Gaulle. Albert qui jouissait de toutes les compétences pour diriger un commando opérationnel, avait reçu l’ordre de rester à Nice jusqu’à mon appel. Il disposait d’un réseau de soutien et de survie qui lui garantissait un minimum de confort. Mais il devait attendre. C’était mes ordres. Dans le combat clandestin, il faut savoir attendre, savoir ne rien faire jusqu’au moment de l’action. Il prit la décision de s’enfuir en Italie, d’où son arrestation à Menton. Il se livra alors à une infâme trahison.

                   Cette disposition à la trahison, expliquait peut-être, « a posteriori », qu’au moment de l’affaire de l’Ouarsenis, il observa un comportement discordant, qui eut comme conséquence, la mort du commandant Bazin et de quatre garçons : ceux-ci faisaient partie de l’effectif opérationnel du quartier de Belcourt-Champ-de-Manœuvre à Alger et avaient rejoint ce maquis ».

 

G. Lopez    « Stop s’il-te-plaît ! De cela personne ne parle. Cet Albert, qu’est-il devenu ? »

 

J.C. Pérez   « Aucune importance. C’est un épisode qui finalement s’est échelonné sur deux ans. 1962 et 1963. Je l’ai relaté dans mon livre « Debout dans ma mémoire ». Il était encore vivant, et il n’a pas réagi.

                   J’ai échappé miraculeusement aux effets de cette trahison de Menton. C’était à Paris en 1963. Quelques-uns, très peu nombreux parmi ceux qui assuraient mon appui parisien, ont été arrêtés. J’ai eu la chance d’avoir été prévenu in extrémis par un médecin parisien, complice et ami, qui lui-même était en relation étroite avec Pierre Debizet, qui agissait depuis 1962 comme un honorable correspondant de l’ORO [4] en Métropole.

                   Pierre Debizet, qui rentrait du Gabon, avait la particularité d’être une relation amicale très proche de Focard. Malgré cette amitié, Debizet était un partisan convaincu et actif de l’Algérie française. Je suis la preuve vivante de sa sincérité. Car, tenez-vous bien, c’est Focard qui a prévenu par l’intermédiaire de Debizet, mon confrère parisien, que j’étais sur le point d’être arrêté à la suite de la trahison d’Albert. Debizet m’a permis de me soustraire in extremis à la recherche active de la police. Il m’a fallu « me planquer » pendant plusieurs semaines dans le 14ème arrondissement. On m’a fait savoir qu’il n’entrait pas dans les intentions du gouvernement, de voir se dérouler un procès Pérez. Mon sort était réglé. « Tu n’arriveras pas vivant au commissariat », me disait-on. J’ai pu m’extirper de ce traquenard durant la période de Noël 1963-1964. Debizet, que j’ai bien connu par la suite, et qui m’a soutenu à Paris pendant plus de 20 ans, a tenu à se manifester lors de la présentation de mon premier livre, le Sang d’Algérie en 1992. Il m’a demandé de l’honorer d’une dédicace dans laquelle je rappelais qu’il m’avait sauvé la vie à Paris, en octobre 1963. Car Debizet m’avait sauvé la vie, purement et simplement. »

 

G. Lopez    « Nous venons de nous concentrer sur certains aspects méconnus du drame de l’Ouarsenis et la trahison de cet Albert.

                   Revenons au drame du 26 mars. Peut-on l’évoquer ? Je comprends néanmoins que tu éprouves le besoin de revenir sur cet épisode antérieur car la préexistence du maquis de Voltaire et de Aïn-Sultan dès 1961, explique le choix territorial de 1962 pour l’implantation du maquis de l’Ouarsenis. »

 

J.C. Pérez   « Cette affaire de l’Ouarsenis s’est révélée à la fois possible et providentielle, pensions-nous, au début de 1962.

                   Des officiers, commandants de Harkas qui opéraient dans le djebel, des cadres d’unités d’auto-défenses composées de musulmans, manifestaient leur angoisse. Leurs hommes les interrogeaient :

                   « que va-t-il advenir de nous, de nos femmes et de nos enfants après le départ de la France ? »

                   Cette angoisse était exprimée avec vigueur dans l’Ouarsenis et le Sersou ainsi que dans l’entourage du Bachaga Boualem, qui avait la particularité d’être en relation personnelle et étroite avec le commandant Bazin. Celui-ci exerçait un commandement dans le 5ème RT [5] stationné dans l’Atlas blidéen, commandé par le colonel Puig. Je n’ai jamais rencontré Bazin qui avait pris néanmoins beaucoup de contacts avec des membres de l’OAS algéroise. Il soulignait la possibilité de rallier les tirailleurs algériens dans une opération contre l’ALN qui depuis le cessez-le-feu, s’exhibait avec arrogance. Les tirailleurs redoutaient d’être abandonnés en victimes expiatoires aux tueurs de l’ALN, après l’indépendance de l’Algérie.

                   D’après les informations dont nous disposions à cette époque, les données opérationnelles prévues et espérées, se présentaient selon un dispositif théorique qui était le suivant :

-            Le 5ème RT : nous espérions que le colonel Puig allait engager ses tirailleurs dans une OPS anti-ALN. Pas question d’attaquer l’armée française mais uniquement d’anéantir toutes les formations de l’ALN qui s’exhibaient en toute liberté et imprudence depuis le cessez-le-feu, à portée des armes des tirailleurs du 5ème RT. C’était une opération exclusivement dirigée contre les tueurs de l’ALN.

-            A Bou-Medfa un capitaine commandant de quartier est venu me rencontrer dans mon PC algérois, avec un sous-officier de gendarmerie, pour déclencher une opération simultanée avec les auto-défenses du quartier de Bou-Medfa.

-            Nous n’avions, en théorie aucun doute sur l’entrée en action des auto-défenses du bachaga Boualem.

-            Des contacts avaient été pris avec d’autres unités voisines, des unités de l’armée française qui semblaient disposées à s’engager dans une opération anti ALN exclusive. En particulier à Pont-du-Caïd et plus loin, vers l’ouest, au-delà de la plaine du Chelif.

-            Des réactions en chaîne étaient espérées jusqu’à Sidi-Bel-Abès en s’appuyant, c’était possible, sur près de 100.000 Harkis qui avaient tout à craindre pour leur vie si la France s’en allait.

-            Des unités traditionnelles bien disposées étaient prêtes à neutraliser l’ALN dans l’éventualité d’une prise de position favorable du 5ème RT, renforcée des combattants Français-Musulmans des unités de Harkis et d’auto-défenses.
Il s’agissait de déclencher par contagion une rupture du cessez-le-feu. Et une remise en question de la capitulation gaulliste du 18/19 mars 1962 signée à Evian. C’était au cri de « Vive la France » que ces Français musulmans allaient engager le combat contre l’ALN. Les zones OAS de l’Ouest Mitidja ainsi que de l’Ouarsenis seraient intervenues localement auprès des unités favorables pour les engager auprès de cette OPS anti ALN exclusive. Nous avions tout à attendre du commandement officiel de la ZOA, quoi qu’on ait prétendu plus tard. « si le coup est bien déclenché et dans cet esprit du combat contre l’ALN, nous marchons avec vous ».
A partir de là, une rébellion anti ALN était espérée à l’échelon de toute l’Algérie et le maquis de l’Ouarsenis devenait le foyer opérationnel central de cette révolte anti-ALN qui aurait entraîné je me permets d’insister encore, une rupture de fait du cessez-le-feu.
C’était cela la raison d’être de ce maquis.
Mais…
Mais quoi ?
Le colonel Puig, un officier patriote et sincère, avant de s’engager, a cru bien faire en demandant conseil au colonel B qui faisait partie, théoriquement de l’OAS. Celui-ci lui a répondu : « A votre place je ne bougerai pas ».
Ce fut la catastrophe. Les unités de tirailleurs sont restées dans leur caserne. Les auto-défenses privées de l’appui attendu des tirailleurs, nous ont lâchés. Bazin, fidèle à sa parole, a rejoint le maquis. Il a pris la responsabilité d’une décision opérationnelle qui n’entrait pas dans les perspectives du chef de commando. Bazin a voulu interdire la progression d’une unité de l’ALN véhiculée sur les lieux en camions par la gendarmerie française. Seul, avec un groupe de garçons, il s’est opposé à la mise en place de cette unité. Il fut tué avec quatre garçons de Belcourt et du Champ de Manœuvre au cri de « Vive l’Algérie française ! ».

 

G. Lopez    « Permets-moi de t’interrompre. Tu sais que je suis de Belcourt. Comment ces garçons ont-ils pu rejoindre l’Ouarsenis ? »

 

J.C. Pérez   « Ces garçons ont été véhiculés par train jusqu’à un village près de Oued-Djer (entre El-Affroun et Ameur-el-Aïn). Ils étaient une quinzaine, issus des quartiers du Ruisseau et du Champ de Manœuvre. C’est mon frère Jacky [6] qui les commandait. Il les a véhiculés jusqu’à ce point de rassemblement.  Ils furent pris en compte par le capitaine Serge Jourdes, mon brillant lieutenant et avant tout, frère d’armes, qui commandait la zone ouest-Mitidja. A partir de là on les a conduits dans le maquis. Ce déroulement tragique ne faisait que démontrer une fois de plus la volonté capitularde gaulliste qui avait cependant la victoire à portée de la main, et cette fois, sans risquer la vie d’un seul soldat métropolitain.

                   Bazin, homme d’honneur, s’est sacrifié pour transmettre un message d’espérance. Un de plus. Saluons sa mémoire … et au garde-à-vous s’il vous plait…

                   Si cette révolte anti ALN s’était déclenchée de Blida à Sidi-Bel-Abbès, la Vème République aurait été confrontée à la situation suivante : l’ALN aurait été vaincue et anéantie par une coalition armée du peuple musulman français, de l’armée et des civils d’Algérie, regroupés par l’OAS pour cette bataille ultime.

                   Il fallait y croire.

                   Et … nous fûmes trahis de l’intérieur de l’OAS peut-être. Par qui ? Par quoi ? Je refuse de répondre à cette question. Aujourd’hui, je n’en ai pas encore le droit. Mais je tiens à affirmer néanmoins que je ne connais pas d’autres organisations clandestines qui ont été trahies de l’intérieur comme le fut l’OAS. Qui malgré ce handicap, a tenu la dragée haute au pouvoir gaulliste pendant 15 mois. Il sera facile, j’en suis sûr, à ceux qui veulent trouver la réponse de réunir tous les éléments d’une irréfutable conviction. Qu’il faudra exprimer…. Plus tard ».

 

G. Lopez    « Je suis absolument éberlué de cette relation. Mais …. la manifestation du 26 mars ? »

 

J.C. Perez   « Tout ce que je relate en schématisant aujourd’hui, c’était dans notre tête, le 25 mars 1962. C’était notre plan à De Gueldre et à moi. Un des officiers déclencheurs ou plutôt installateurs de ce maquis, confiant dans l’avenir de ce même maquis, avait pris l’initiative de se rendre à Sidi-Bel-Abbès. Mais là-bas… comme ailleurs, on attendait de voir bouger le voisin d’abord avant de s’engager avec tout son potentiel, d’hommes et de matériel.

                   Notre préoccupation en mars 1962, c’était cette opération. Et… la convocation du 26 mars, à l’initiative de Vaudrey, nous l’avons vécue, De Gueldre et moi, comme un évènement subi, imposé par la fatalité. Donner un contre-ordre eut été ressenti comme un désastre par la population française d’Alger. Ce contre-ordre aurait précipité l’abandon dans la panique populaire ».

 

G. Lopez    « Tu as donc donné l’ordre à tous les subordonnés de l’ORO de ne pas s’incorporer à la manifestation du 26 mars ».

 

J.C. Pérez   « Evidemment. Car l’ORO attendait autre chose de ce qui allait se déclencher dans l’Ouarsenis et au-delà et De Gueldre préparait d’autres opérations simultanées dans le grand Alger. Simultanées d’un coup de force contre l’ALN ».

 

G. Lopez    « De Gueldre est resté auprès de toi durant toute la fusillade ? »

 

J.C. Pérez   « Parfaitement. Avec mon second Gérard et Serge Jourdes qui, comme je l’ai rappelé précédemment, commandait avec efficacité la zone OAS de l’Ouest-Mitidja. Jourdes, homme d’honneur, de parole et de courage, n’avait pas été incorporé dans l’opération prévue à l’initiative, espérions-nous, des tirailleurs de l’Atlas Blidéen. C’était une exigence de Puig et de Bazin, m’a-t-on rapporté. Puig prétendait garantir le succès de son opération tirailleurs contre l’ALN : celle-ci s’exhibait dans le bled à la portée des armes des hommes de troupe, officiers et sous-officiers du 5ème RT, si ceux-ci avaient été lâchés contre eux. Mais pour garantir le succès de l’opération, il fallait la couvrir d’un secret absolu ».

 

G. Lopez    « Tu n’as pas réussi, apparemment, à développer toutes ces données dans l’interview d’Olivier Cazeaux ».

 

J.C. Pérez   « Non. Parce qu’Olivier était lui-même enfermé dans un cadre minuté très précis et je me suis trouvé dans l’obligation, en accord avec lui, d’évoquer parfois plutôt que de raconter. Mais je lui exprime ma gratitude aujourd’hui, parce que cette interview a connu un écho qui m’a surpris. Ta demande d’interview aujourd’hui, en est la preuve ».

G. Lopez    « Et tout cela dans le bruit des avions de l’aéroport voisin de Nice, dans le vent et au milieu d’autres perturbations bruyantes, imputables au voisinage….. »

 

J.C. Pérez   « Des conditions pas très favorables, peut-être. C’est vrai. Mais c’est le contenu qui est important. Et ce contenu, Cazeaux l’a sauvé. Il est inutile de faire la fine bouche, l’information livrée était bonne. Elle est bonne. Ceux qui ont suivi cette interview avec attention, auront retenu son contenu lourd de drames, de vérités, de déceptions et de rancune. Une interview de ce genre ne s’écoute pas dans un esprit de midinette. On a fait ce que l’on a pu et merci à Olivier Cazeaux de cette initiative ».

 

G. Lopez    « Conclusion ? »

 

J.C. Pérez   « Celle de toujours. Nous étions, nous Français de métropole et d’Algérie, trop civilisés pour cette guerre. On nous a fait une guerre de sauvages. Il nous fallait, nous aussi, nous  comporter en sauvages d’abord pour gagner cette guerre. Car, en dernière analyse, ce qui  nous était imposé d’accomplir avant tout, c’était d’éviter le génocide prévu du peuple pied-noir que De Gaulle avait envisagé avec désinvolture.

                   Il l’avait prouvé le 12 décembre 1960 en Algérie, lorsqu’il a provoqué un lynchage de pieds-noirs par une foule FLN convoquée par les suppôts gaullistes d’Algérie. En réalité, ce jour-là, le 12 décembre 1960, ce qu’il a prétendu faire c’est détruire dans l’esprit des Français, le souvenir de l’enthousiasme français, de l’enthousiasme francophile du 13 mai 1958.

                   Un an plus tard, lors du putsch dit des Généraux, d’avril 1961, les putschistes ont refusé de déclencher les opérations qui auraient illustré historiquement, l’anti-décembre 1960. Ils ont refusé de provoquer l’enthousiasme des musulmans d’Alger et d’ailleurs, qui se seraient joints à leur rébellion dans un enthousiasme français cette fois. Ils auraient tué le 12 décembre 1960. Mais les putschistes se sont comportés en militaires affligés d’une naïveté et d’une stérilité déprimantes. Dommage ! Ils n’ont pas compris qu’ils disposaient des moyens de vaincre De Gaulle en Algérie ce jour-là au nom de la France et dans une ambiance de la « Marseillaise » et de cris de « Vive la France ».

                   Permets-moi une interrogation que je te propose comme une conclusion de notre entretien :

                   que resterait-il aux pieds-noirs d’Algérie s’ils n’avaient pas l’OAS comme symbole de leur volonté de ne pas subir la loi de l’anti-France ?

L’OAS, une minorité qui néanmoins permet d’attribuer au peuple pied-noir d’Algérie, le relief d’un peuple combattant ».

 

[1] Henissart

[2] ZOA : Zone Ouest Algéroise

[3] BCR : Bureau Central de Renseignements

[4] ORO : Organisation du Renseignement et des Opérations

[5] RT : Régiment de Tirailleurs

[6] Jacques PEREZ : il commandait le quartier 3 du secteur centre : Champ-de-Manœuvre, Belcourt, Le Ruisseau

 

Le 8 janvier 2013

 


Bibliographie à consulter

Du même auteur  et chez le même éditeur :

Editions Dualpha

Boite 37

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L’assassinat de l’Algérie française, terreau de la conquête islamiste actuelle. 2012

Un des livres du cinquantenaire, à lire et à faire lire.

L’islamisme dans la guerre d’Algérie

Logique de la Nouvelle Révolution Mondiale, 2004

Le sang d’Algérie

Histoire d’une trahison permanente, 2006 ; 2e édition

Debout dans ma mémoire

Tourments et tribulations d’un réprouvé de l’Algérie française, 2006 ; 2e édition

Vérités tentaculaires sur l’OAS et la guerre d’Algérie

Stratégies et tactiques, 2006 ; 2e Edition

Attaques et Contre-attaques

Vérités tentaculaires sur l’OAS et la guerre d’Agérie II, 2008

 

Vous pouvez prendre connaissance des deux interview accordées par Jean-Claude PEREZ :

- la première à Monsieur Olivier CAZEAUX : sur Internet tapez « OAS, le docteur PEREZ parle » ;

- la seconde, à Monsieur BESSOU dans le cadre de la préparation d’un film. Monsieur BESSOU a livré à Jean-Claude PEREZ tout le matériau de son exposé visible sur le site www.jean-claude-argenti-sauvain.com.

Mis en page le 11/01/2013 par RP