Par le docteur Jean-Claude PEREZ,

 

L’HISTRIONISME GAULLISTE 5

« histrionisme(1) : attitude théâtraliste en relation avec une pathologie profonde, durable et invalidante du cerveau et de la conscience [1] . »

 

La fausse affaire Si Salah (1959-1960)

 

la guerre d’Algérie…. une guerre pour l’indépendance ….

une guerre pour l’indépendance de la France

 

 

         C’est une observation alarmiste que j’ai dû affronter récemment, en toute innocence.

Un de mes correspondants et amis a cru devoir s’adresser à moi en ces termes :

« Qu’espères-tu de cet effort auquel tu te plies quotidiennement ? Un effort pour exalter le souvenir de l’Algérie française ? Un effort pour glorifier, envers et contre tout, les combattants de la dernière heure qui restaient animés de la conviction que l’Algérie devait rester une terre d’Occident ? »

Mon correspondant sceptique, en réalité résigné, prétend me convaincre de l’inutilité, croit-il, de la tâche à laquelle je me suis attelé avant de prendre congé du monde schizophrénique qui nous sert de cadre de vie.

« Veux-tu oublier », souligne-t-il, « que 90 % des Français d’Algérie se sont abstenus de tout engagement sérieux pour voler au secours de l’Algérie française ? Ou plutôt pour voler au secours de la France sud-méditerranéenne ? »

 

         Le diagnostic de mon correspondant est sévère. Il offre l’opportunité néanmoins, de faire surgir dans mes souvenirs quelques anecdotes vécues. Parmi lesquelles une d’entre elles particulièrement significative. Elle permet en effet, de comprendre les conditions psychologiques souvent inconfortables dans lesquelles nous avons mené ce combat.

C’était pendant l’automne 1962 à Madrid. Un propriétaire terrien de la Mitidja, réinstallé en métropole, était venu rendre visite à son fils, réfugié dans la capitale espagnole. Celui-ci avait été condamné à 20 ans de prison par contumace, parce qu’il avait été sous mes ordres dans le combat de l’OAS. J’étais présent lors de l’entretien. Cet agriculteur de l’Arba ignorait tout de mes fonctions à l’OAS. S’adressant à son fils, il tint des propos riches d’une dédaigneuse désinvolture :

« Pendant que tu faisais le con à l’OAS, je payais le FLN. Ce qui m’a permis de sortir une récolte de plus. »

Il fallait se taire. Je me suis tu. Parce que j’estimais ne pas avoir le droit de porter atteinte à l’équilibre familial de celui qui m’avait honoré de sa confiance.

 

Nous avons été salis, parfois, au-delà de tout ce qui était prévisible.

Quant à moi, je fus l’objet de telles diffamations que je m’interroge, aujourd’hui encore : quel fanatisme, quelle foi en moi et en mes amis, je n’ose pas dire quel courage, m’ont poussé à rechercher le contact avec tous mes accusateurs ?

Ce que j’ai fait de Saint-Sébastien à Malaga, de Lisbonne à Rome, de Paris à Marseille et à Nice. C’était en 1962 et en 1963. J’étais condamné à mort par contumace et malgré cette condamnation, je n’ai pas hésité à venir affronter ceux qui, sur le territoire français métropolitain, en particulier, s’étaient permis quelques commentaires insultants à mon égard.

J’ai eu la chance, au cours de ces mises au point, de bénéficier du concours d’hommes et de femmes qui avaient fait partie de l’appareil que je commandais et qui n’avaient pas été repérés. Les calomnies furent balayées. Risquer ma tête en venant affronter mes détracteurs semblait d’ailleurs suffisant pour les « libérer » des doutes qu’ils pouvaient nourrir à mon égard. Cependant… don Basile avait raison…. il reste toujours quelque chose de la calomnie. Surtout lorsque ceux qui la véhiculent sont eux-mêmes coupables d’un forfait infâmant : celui de complicité active avec l’ennemi de la France en Algérie. De complicité active avec les ennemis du peuple pied-noir.

 

Ce qu’il ne fallait pas oublier d’accomplir comme mission prioritaire, si nous prétendions jouir du droit de faire face à l’avenir, c’était de révéler l’identité historique, l’identité réelle de la guerre d’Algérie, identité encore profondément adultérée. Il était et il est encore nécessaire de la retrouver puis de la formuler à nouveau. Avant de prétendre à un enseignement. Ou plutôt à un diagnostic précis : l’identité du premier responsable de l’assassinat de la France sud-méditerranéenne.

Je reste convaincu d’une chose : je m’inscris, sans complexe, parmi les personnages idoines. Je précise : parmi ceux qui sont en mesure d’apporter des éclaircissements utiles et surtout nécessaires à l’identification de nos ennemis. Ennemis qui ont participé activement et volontairement à l’assassinat de la patrie française en terre algérienne, permettez-moi d’insister sur cette dernière formulation.

-      Souvenons-nous de cette observation de Camus : « Vous n’avez pas reconnu votre véritable ennemi » [2] . Camus ? Ne pensait-il pas à l’avenir c’est-à-dire à ce que nous vivons aujourd’hui, lorsqu’il écrivit « La Peste » ?

 

Dès 1955, je m’étais engagé dans le combat, par des actions clandestines, étiquetées « criminelles » par le code pénal, pour défendre la France en Algérie. A Alger tout particulièrement.

Je n’arrivais pas à concevoir que, médecin installé cette année-là dans mon quartier de Bab-el-Oued, libéré de mes obligations militaires, je pusse vivre, développer une carrière et rester étranger en même temps aux drames qui se déroulaient quotidiennement sous mes yeux.

Comment vivre normalement, alors que dans ma ville, dans mon quartier, dans ma rue, on tuait des hommes mais aussi des femmes et des enfants de toutes confessions, pour la seule raison qu’ils étaient Français ? Comment vivre normalement alors que des garçons de la mère-patrie venaient se faire tuer en Algérie ?

Lorsque j’avais quitté le 1er RTA( [3] avec le grade de médecin sous-lieutenant, je l’avais fait… pressé de le faire. Oui, pressé de le faire parce que j’avais constaté à Miliana, à Affreville, Blida, Boghari, Teniet et ailleurs, que la volonté de prendre part à la lutte n’arrivait pas à s’enraciner dans l’esprit d’une fraction majoritaire de mes compatriotes pieds-noirs. Que l’on n’appelait pas encore ainsi à cette époque. C’est une attitude de pugnacité que j’espérais éveiller partout où j’avais une chance d’être écouté. Mais cette tâche, je ne pouvais m’y risquer que si j’étais civil.

 

         A Beni-Hendel, à l’époque c’était Molière, au sud-ouest d’Alger, en 1955, au cours d’un conseil de révision, auquel je participais en tant que médecin militaire, j’avais fait la connaissance du bachaga Boualem. Immédiatement, un courant de complicité était passé entre lui et moi. Il m’exprima sa volonté de lutter clandestinement contre le FLN. Il m’exposa, avec conviction, à quel point il était nécessaire, pour la masse des Français musulmans d’Algérie qui voulaient rester Français, de sentir, de percevoir la volonté du peuple français non musulman d’Algérie, de s’intégrer à la lutte. A la lutte armée.

L’entretien se déroulait en présence d’un conseiller général de Duperré, qui nous avait présentés l’un à l’autre. Ce même conseiller général me fit connaître Wattin avec qui j’ai mis au point une doctrine opérationnelle pour défendre la France en Algérie. Par l’action contre-terroriste directe. A laquelle je me suis rallié dès mon retour à la vie civile.

Ma volonté de m’inscrire dans un combat clandestin, voire de créer moi-même un appareil de guerre clandestin, m’a conduit à quelques imprudences.

Alors que j’étais encore médecin militaire, je m’étais confié à des camarades appelés sous les drapeaux comme moi. Des métropolitains. Je leur exposai en 1955, pourquoi il était important pour l’avenir de l’Occident de conserver l’Algérie dans la France. J’ai toujours bénéficié d’une écoute amicale de la part de mes interlocuteurs, parmi lesquels des personnages historiquement intéressants.

En particulier, le sous-lieutenant de réserve Koltchack. C’était le petit-fils de l’amiral commandant en chef de l’armée russe antibolchevique vers 1920. Il était patriote, Français jusqu’au bout des ongles. Il me comprenait mais il était sceptique.

Le lieutenant Ben Chérif dirigeait le peloton de formation des sous-officiers du 1er RTA [4] .

Il me déclara, en substance, après m’avoir écouté : « vous êtes patriote docteur, vous êtes lucide, vous avez envie de vous battre pour votre pays. Mais regardez bien : la France ne veut pas de nous, les musulmans ». Je précise que ce brillant officier français a rejoint le FLN. C’était en 1960… après l’échec des Barricades d’Alger. C’est-à-dire cinq ans plus tard.

Le commandant Raffa commandait le 1er BTA. Administrativement, c’était mon chef direct. Je lui ai fait part de ma volonté d’organiser des attentats clandestins, dès mon retour à la vie civile. Il a discrètement béni mes intentions, mais il ne semblait pas y croire. Je l’ai rencontré plus tard en 1956, alors qu’il vivait avec sa famille à Alger, Rampe Vallée. Il m’exprima les doutes qu’il ressentait à l’égard de la IVème République. Il me crédita, lui aussi …, de beaucoup de sympathie...

 

         Que viennent faire ces souvenirs, ou plutôt ces états d’âme en relation avec ma volonté d’engagement, dans l’étude que je vous propose ? Etude que l’on pourrait inclure dans un travail intitulé : « signes et diagnostic de l’histrionisme gaulliste».

L’histrionisme 5 que je vous inflige de lire à cet instant même, vous permet de constater au moins une chose : la guerre d’Algérie a totalement bouleversé ma personnalité. Dès le 1er novembre 1954. A l’instant même où j’ai eu connaissance lors du journal télévisé du soir, le dimanche 1er novembre 1954, d’un communiqué affirmant que la lutte était engagée pour « le triomphe de l’arabisme et de l’islam. »

A cette seconde même, j’ai enregistré qu’il fallait désormais protéger la France à partir de l’Algérie. L’Algérie était devenue ce jour -là, je l’ai compris d’instinct, la base opérationnelle à partir de laquelle la France allait être agressée. Notre patrie allait courir le risque de voir son identité profondément bouleversée si, par malheur, nous abandonnions l’Algérie à un autre destin que celui de rester française.

C’est en réalité ce jour-là que je suis né. Parce que la vie, tout à coup…. c’était devenu autre chose.

J’étais conscient, sans pouvoir l’exprimer, qu’une attaque était déclenchée, tout près de ma maison, contre la Patrie, contre l’Occident.

L’Occident, c’est-à-dire quoi ?

L’Occident : l’ensemble des terres où les chrétiens peuvent vivre libres, sans crainte de massacres, de lynchages et d’esclavage… parce qu’ils sont chrétiens.

 

         Avant de m’engager dans l’étude du rôle anti-français joué par De Gaulle dans l’affaire Si Salah, il ne me paraît pas inutile d’évoquer quelques aspects vécus et méconnus des problèmes, tout banalement humains, liés à la clandestinité quotidienne que j’ai connue à Alger à partir du printemps 1961. C’est-à-dire après l’échec du putsch du général Challe qui a confondu deux termes en cette occasion : velléité et détermination.

Parmi les militantes féminines, les amazones étaient celles qui assumaient une fonction d’officiers de liaison au sein de l’ORO [5] . La plupart étaient mariées. Elles étaient souvent dans l’obligation d’attendre, à l’intérieur de mes PC volants, une réponse écrite que je rédigeais pour un opérationnel qui avait besoin de précisions, pour mener sa mission au meilleur résultat possible. Un jour, l’une d’elles me posa la question suivante :

« Avez-vous réfléchi à ce que nous devrons répondre aux policiers gaullistes qui viendraient nous surprendre, ici, dans un de vos postes de travail ? »

Je lui demandais de bien vouloir préciser sa question :

« Pour vous, ce serait cuit ! » me dit-elle avec sang-froid et réalisme « mais pour moi…, avez-vous prévu une manœuvre pour me tirer d’affaire si possible ? »

Je lui ai répondu sans hésitation car, bien évidemment, j’avais envisagé cette gravissime éventualité : « je ne vois qu’un moyen de vous tirer d’affaire… si toutefois nous avons le temps de le mettre en pratique... »

« J’ai compris » m’interrompit-elle « j’y avais pensé moi aussi ».

La solution, on l’a deviné, était de faire jouer à ma très vertueuse et très fidèle épouse d’un ami, le rôle tout à fait fictif « d’une volontaire du repos du guerrier ».

Elle prit soin de me rassurer : « j’ai prévenu mon mari de cette éventualité… il a compris la nécessité d’une telle manœuvre … si c’est la seule susceptible de m’éviter la prison ».

Je dois dire que je n’ai pas eu à expérimenter la mise en application de ce plan de sauvegarde au bénéfice de ces héroïnes méconnues pour la plupart du combat de l’OAS. L’évocation que j’en fais, je la saisis comme une occasion de leur rendre un hommage affectueux, aujourd’hui, 50 ans plus tard.

Mais, l’un de ces maris séjourna à Alicante quelques temps après la fin du combat de l’OAS d’Alger. Il me rencontra par hasard, alors que j’avais quitté Alger depuis quelques jours. Alger ou plus personne ne voulait se battre après le cessez-le-feu consenti à Farès et à Jacques Chevallier par celui qui avait changé de camp, en cette période. C’était à la fin du mois de juin 1962.

Il me glaça d’un accueil distant, manifestement rancunier.

A posteriori, il lui paraissait insupportable que son épouse ait couru un tel risque, compte tenu du résultat auquel nous étions parvenus. J’ai perçu le commentaire qui a dû traverser son esprit quand il m’a vu :

« dire que c’est pour ça que j’étais prêt à tenir le rôle d’un cocu ! »

« Ça » c’était moi dans son esprit ce jour-là.

 

Nous nous sommes revus bien plus tard. Il évoqua, en plaisantant, le jugement hâtif, malsain et surtout injuste auquel il s’était laissé aller en silence.

Il avait compris entre temps, que les décisions du cessez-le-feu de l’OAS à Alger, prises à mon insu par ceux qui avaient été préoccupés avant tout d’assurer leur survie, en évitant le dernier combat, qu’avec d’autres j’avais envisagé, étaient motivées par leur ralliement pur et simple au FLN. C’était au début du mois de mai 1962. Ils nourrissaient un espoir à la fois puéril et criminel : celui de participer au gouvernement de l’Algérie indépendante.

Ces ambitieux névrotiques estimaient avoir un rôle à jouer dans la nouvelle nation algérienne. J’étais donc devenu, en quelques heures, un gêneur qu’il fallait éliminer par tous les moyens. Ma dénonciation s’identifiait à un gage de sincérité et de fidélité à donner au nouveau pouvoir algérien.

Ils s’étaient rangés depuis octobre 1961, sous la bannière de Jacques Chevallier, le maire FLN d’Alger. Celui-ci, le 3 juillet 1962, lors de l’accueil officiel de Ben Khedda par Farès à Alger, prit part à la cérémonie en exprimant publiquement sa soumission : « Je salue ma jeune patrie » déclara-t-il dans son discours.

Ceux qui avaient imposé le cessez-le-feu à Alger, en catimini, s’étaient ralliés comme lui, en toute conscience, à cette nouvelle patrie. Ils ont provoqué en quelques heures le désarmement psychologique d’une poignée de volontaires prêts à livrer un dernier combat… dans une perspective de terre brûlée.

 

Le gaullisme, c’est indiscutable, jouit d’une vigueur intrinsèque redoutable. Celle d’annihiler la clairvoyance des hommes, qu’ils soient politiques ou simples électeurs.

Ceux-ci refusent d’enregistrer comme un crime d’état sa volonté obsessionnelle de tuer la France sud-méditerranéenne mise en route à partir de l’Elysée. Crime d’état historiquement et ponctuellement illustré en particulier par la genèse, le développement et la fin de l’affaire Si Salah. La fausse affaire Si Salah qui provoqua un bain de sang, comme l’avaient prévu Michelet et Tricot, à cette époque-là, c’est-à-dire en 1960.

Crime d’état, qui exerce ses effets amplifiés aujourd’hui, bien au-delà de nos frontières. Il s’agit en effet d’un forfait majeur contre l’esprit et les structures de l’Occident… tel que nous avons défini celui-ci.

 

 

         Si l’on en croit les historiens canoniques, l’affaire Si Salah connut un déroulement relativement simple.

Si Salah est le chef de la willaya IV, celle de l’Algérois. C’est-à-dire « la préfecture FLN de l’Algérois ». En 1959, il fait le constat d’un désastre.

Ses effectifs sont devenus squelettiques. C’est le résultat des opérations conduites par le général Challe, avec ses merveilleuses unités de Réserve Générale. Parachutistes, légionnaires, fusiliers-marins, infanterie de marine, commandos de chasse. Par ailleurs, comme le souligne le général Jacquin, dans ces opérations de chasse aux fells, les harkis, se révèlent particulièrement efficaces.

 

         Cette déconfiture interne illustre aussi avant tout l’efficacité du travail de guerre psychologique intense menée par les hommes du B.E.L. [6]

Nous sommes instruits de la remarquable entreprise de démolition conduite par le capitaine Léger : intoxication des maquis, désinformation, provoquant à l’intérieur des troupes rebelles, le développement d’une véritable psychose : celle de la trahison avec son cortège d’exécutions massives, de coupables ou de supposés coupables. Son cortège de fells massacrés par des fells.

Une autre composante de ce désastre est illustrée dans le tragique isolement de ces maquis. Ils ont perdu en effet tout contact avec l’extérieur. C’est-à-dire :

-      avec le CCE : le Comité de Coordination et d’Exécution,

-      avec le CNRA : le Conseil National de la Révolution Algérienne,

-      enfin, avec le GPRA : le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne.

Ils ne reçoivent plus d’informations. L’armement n’est plus acheminé. Rien ne passe au travers des barrages montés à l’Est et à l’Ouest de l’Algérie par l’armée française. Cet état d’abandon contribue à développer rancœur et haine au sein des maquis contre les « révolutionnaires de palaces » qui plastronnent à l’étranger.

Si Salah voit arriver l’inéluctable anéantissement. Il se souvient alors que De Gaulle avait offert à maintes reprises « la Paix des Braves ».

Après tout, pourquoi pas ?

 

Dans un premier temps, ce chef rebelle prend contact et s’entend avec les willayas voisines. Il lui faut à tout prix, en effet, s’extirper de son isolement, dans le souci primordial de mettre ses effectifs à l’abri d’une élimination totale.

Aucun problème avec la willaya V, celle qui se situe à l’Ouest de son territoire, en Oranie. Pour une raison toute simple : elle n’existe pratiquement plus à cette époque. Son chef, Lotfy vient d’être tué tout près du djebel Béchar. Nous sommes en 1959. Nous y reviendrons.

 

 

La willaya III, celle de Kabylie, offre une écoute attentive et favorable aux propositions de Si Salah. Mohand Ould El Hadj, son chef, est d’accord. D’autant plus que l’opération Jumelles de juillet 1959 fut très lourde de conséquences pour les maquis kabyles.

Les willayas du Constantinois, la I et la II, suivront sans difficulté le mouvement. Elles sont asphyxiées. Complètement débandées, elles évoluent pour leur propre compte.

 

Au début du mois de mars 1960, les propositions de Si Salah pour l’étude d’une « Paix des Braves » sont transmises au gouvernement français par l’intermédiaire du caïd de Damiette et du procureur général de la République française à Alger. Le colonel Mathon du cabinet militaire du premier ministre Michel Debré d’une part, Bernard Tricot représentant le général De Gaulle d’autre part, effectuent un déplacement dans cette région située au sud-ouest d’Alger. Dans le but officiel, mais ultrasecret, de prendre un premier contact avec Si Salah.

« Non, mais pour qui me prenez-vous ? » ainsi s’est vraisemblablement exprimé Si Salah, en réponse à la proposition qui lui est faite ce jour-là. Les porte-bidons ne l’intéressent pas. Il prétend traiter avec le « Général ». Et avec lui seulement.

 

         On discute, on marchande un peu. C’est au mois de juin 1960, alors que j’étais en prison à la Santé en attendant le procès des Barricades d’Alger, que Si Salah et deux adjoints, Si Mohamed et Lakdar, furent reçus par le général De Gaulle. Il est inutile de préciser qu’à l’intérieur de la prison de la Santé, mes amis et moi ignorions tout de ce contact établi entre le Président de la République française et l’un de nos ennemis, au Palais de l’Elysée.

Il est intéressant de lire la relation qui a été faite par d’autres de cette rencontre entre Si Salah et le général, à l’intérieur des lieux saints, c’est-à-dire dans le propre bureau du Président. Bernard Tricot et le général Nicot, futur putschiste du printemps 1961, avec un haut responsable de la sécurité du Président, se camouflent en embuscade. L’un derrière une tenture. L’autre dans un petit cabinet adjacent. Prêts à intervenir, les armes à la main, pour sauver la vie du général en cas d’agression de la part de l’ennemi qui est reçu à l’Elysée ! Comme si De Gaulle jouait sa vie en recevant Si Salah !

Ce fut un bide complet !

Et pourtant …théoriquement, je dis bien théoriquement, la paix se trouve là. Bien présente. Dans le bureau du Président. Une petite colombe frileuse, qu’on s’empresse de laisser filer par la fenêtre, à la merci du premier oiseau de proie qui s’en régalera.

Mais De Gaulle va plus loin. Il dénonce aussitôt les initiatives de Si Salah. Ou plutôt, il en rend compte. A qui ? Au GPRA. Michelet et Tricot, les voyeurs patentés du pouvoir, font des pronostics : « de belles purges se préparent » présagent-ils.

Tout est foutu !

 

Lakdar, dès son retour en Algérie, comprend qu’il a été trompé comme son chef, par De Gaulle en personne. Affolé, il essaie de réintégrer le FLN. On le tue.

 

Si Salah fut véhiculé vers une mort inéluctable du côté de Bouira, en Grande Kabylie.

Si Mohamed fut exécuté, un peu plus tard, à Blida par un détachement d’élites du 11ème Choc qui vint tout spécialement de Corse pour l’accomplissement de cette exécution sur ordre du gouvernement gaulliste.

Plus de témoins. « Bon débarras ! » C’est certainement le commentaire de l’Elysée en guise d’oraison funèbre.

En résumé, ce contact initié en mars 1960, susceptible de rallier les effectifs des willayas à la France, qui connut un grand moment à l’Elysée en juin, s’identifie à un spectaculaire ratage. En apparence.

La guerre va continuer pendant 2 ans. Tant pis pour ceux qui se firent tuer entre mars 1960 et juillet 1962 : soldats du contingent, militaires de métier, Arabes et Français d’Algérie enlevés, torturés, tués, découpés en morceaux.

Le tout enrichi par un holocauste de masse : celui de dizaines de milliers de Harkis.

 

« Voilà un résumé bien succinct de l’affaire Si Salah ! » me direz-vous.

« Pourquoi avoir réduit cette relation aux dimensions d’une peau de chagrin ? » pourriez-vous ajouter.

Parce que tout ce qui vient d’être dit est faux !

Plus exactement, tous les faits tels que nous les avons relatés et tels qu’on prétend nous les enseigner, n’ont rien à voir avec la réalité.

Alors reprenons.

 

L’affaire Si Salah, c’est la mal nommée. On doit l’appeler « l’affaire De Gaulle ». Elle est née dans l’esprit du général quand il manifesta l’intention réaffirmée en 1959, de rencontrer un chef de maquis.

Au mois de novembre 1958, alors que le général exerce encore les fonctions de dernier président du conseil de la IVème République, l’occasion se présente. Dans la région de Palestro, une opération conduite par le colonel Bigeard à la tête du IIIème RPIMA [7] , un officier fellaga est capturé. Il s’agit de Rabah Zarrari alias commandant Si Azzedine.

Originaire de Bougie, comme moi, puisque je suis né dans ce magnifique port de Petite-Kabylie, il est connu des services de police et des services spéciaux français. Sa famille vit à Alger.

En tant que prisonnier, il est l’objet d’une attention toute particulière de la part du général Massu, commandant le corps d’armée d’Alger, à cette époque. Massu reçoit l’ordre de prendre en main Si Azzedine et d’amorcer un retournement de ce rebelle. Le capitaine Marion, officier parachutiste qui fait partie de l’état-major du général Massu, reçoit la mission secrète de prendre Si Azzedine sous sa responsabilité et de l’amener à coopérer avec le gouvernement français.

On a livré beaucoup de détails savamment erronés concernant cette coopération. Car il ne s’agissait en rien d’un ralliement de Si Azzedine aux forces de l’ordre françaises. Mais du ralliement de Si Azzedine aux deux complices historiques de l’époque. A savoir son chef suprême, Ferhat Abbas d’une part, et l’allié de celui-ci depuis 1943, le général De Gaulle, d’autre part. 

Si Azzedine n’a pas trahi la révolution algérienne. Il n’a pas eu à simuler une attitude à l’égard du général Massu. Car ce que lui demandait de faire Massu,  correspondait dans l’esprit de Si Azzedine, ni plus ni moins qu’à une obtention rapide de la victoire pour le GPRA. Mais pour atteindre ce résultat rapide, tel que l’espérait théoriquement le général De Gaulle, il lui fallait sacrifier la willaya IV dont lui-même était un haut responsable militaire, quelques jours auparavant.

C’est en tant qu’agent supérieur et occasionnel des services spéciaux de l’organisation extérieure de la rébellion algérienne et de son commandement suprême, qu’il a pris la décision d’écrire une lettre à Si Salah pour l’engager à accepter la Paix des Braves offerte par le général De Gaulle.

Cette lettre a été publiée dans un numéro de la revue Historia Magazine. Lettre, que malgré toutes mes sollicitations, je n’arrive plus à retrouver.

 

Il est important de préciser que tout ce que nous venons d’évoquer ne constitue qu’un temps de l’opération.

Pour le commandement français, qui n’est évidemment pas informé de la volonté de De Gaulle d’abandonner l’Algérie au GPRA, il importe avant tout de conditionner la willaya IV. Pour la mettre en situation de ne plus être en mesure de refuser la Paix des Braves offerte avec insistance par le général De Gaulle.

Pour cette mise en condition, on va utiliser les compétences du CCI [8] puis du B.E.L.

Bref, on va s’attacher à développer une pleine efficacité de la part des spécialistes de la guerre psychologique.

Attention : il ne s’agit pas de confondre « action psychologique » et « guerre psychologique ».

La première est une forme spécialisée de propagande.

La seconde regroupe et utilise toutes les techniques de la guerre secrète basée sur la désinformation de l’ennemi.

Le colonel Jacquin et ses principaux lieutenants se mettent au travail, car pour eux, qui ne pensent « que français », mettre à genou la willaya IV, c’est gagner la guerre. Ce qu’ils ignorent, c’est que pour le général de Gaulle il faut effectivement mettre à genou la willaya IV pour arriver au but qu’il poursuit : perdre la guerre.

C’est-à-dire de se trouver en situation d’offrir l’Algérie. A l’ALN ?

Non, au GPRA.

 

         Le capitaine Léger se met à l’ouvrage. Il désinforme, il intoxique. C’est un véritable phénomène d’autodestruction qu’il génère au sein de cette formation rebelle. D’autant plus que dans le courant de l’année 1959, l’opération COURROIE menée précisément dans l’Ouarsenis, dans le sud-ouest algérois, zone qui fait partie du territoire de la willaya IV, a été catastrophique pour les fells. Les conditions sont désormais militairement réunies pour les obliger au constat de leur défaite.

Des contacts sont pris, nous l’avons vu, avec des notables civils et militaires à partir de la région de Médéa.

La willaya IV est prête à rendre les armes.

L’opération TILSITT va se dérouler.

L’empereur De Gaulle va condescendre à rencontrer l’empereur Si Salah. La folie des grandeurs ne perd pas droit de cité dans la relation officielle de cet épisode de la guerre d’Algérie.

Au niveau des instances supérieures de la Vème République, on ne semble pas du tout pressé de mettre fin au combat. D’en terminer avec la mort de nos soldats et de centaines ou plutôt de milliers de civils. On tergiverse donc. De mars à juin 1960. On attend un meilleur moment.

 

         A cette même époque, février/mars 1960, un détachement important de la willaya V avec son état-major, quitte le Maroc pour pénétrer en Oranie. Lotfy, son chef, ainsi que son service de transmission font partie de l’expédition. Le colonel Jacquin qui, depuis longtemps a infiltré la willaya V à l’intérieur même de ses cantonnements marocains, est parfaitement renseigné sur les mouvements et activités de cette formation rebelle.

Une opération d’interception est montée avec de gros moyens. Hélicoptères et aviation. Près du Djebel Béchar, la bande est accrochée et sévèrement mise à mal. Nous l’avons rappelé dans la première partie de cette étude. Lotfy est tué avec ses principaux lieutenants. Les codes de transmission utilisés par Lotfy tombent entre les mains de nos spécialistes des services spéciaux. En possession de ce nouveau moyen d’action, le colonel Jacquin se trouve en situation de donner lui-même des ordres aux bandes rebelles d’Oranie. Celles-ci vont tomber dans des embuscades « montées » par nos unités et subir de lourdes pertes.

Mais, surprise ! La possession de ces codes permet à Jacquin de devenir le destinataire de comptes-rendus bien particuliers. Ils proviennent en effet de la minorité de Français qui trahit. Afin de conduire leurs missions de trahison à bonne fin, ces traîtres disposent depuis longtemps des codes de Lofty. Ainsi se manifestent :

 

-      des jésuites de Perrégaux qui agissent en tant qu’espions du FLN ;

-      le secrétaire-général de la sous-préfecture de Paul Cazelles qui, depuis longtemps, s’est mis au service de la willaya V ;

-      une minorité de propriétaires français de Mascara qui collectent des fonds pour le compte du FLN et qui avisent celui-ci d’une prochaine livraison d’argent.

L’opération du Djebel Béchar se révèle très payante. La willaya V n’existe théoriquement plus.

Ce qui libère Si Salah, chef de la willaya IV et le conforte dans sa volonté de déposer les armes.

Jacquin fait savoir en haut lieu que la victoire est acquise : la victoire totale. Il a effectivement, sous les ordres de Challe, grâce à ses renseignements et grâce aussi à nos merveilleuses unités, participé à de brillants succès militaires. Qui rendent possible et envisageable un ralliement à la France des combattants de la willaya IV. Ainsi que ceux des willayas du Constantinois.

Ce qu’il ignore, ce que tous ces brillants soldats ne peuvent pas savoir, c’est l’usage qui va être fait de leurs victoires. Celles-ci vont servir … à perdre la guerre. Il importe de le dire et de le redire.

 

         Cette affaire du Djebel Béchar se déroule pratiquement au moment où arrivent à Médéa les envoyés du gouvernement français désignés par De Gaulle, pour une rencontre avec Si Salah et ses deux adjoints.

Le colonel Mathon représente Michel Debré, en tant que membre du cabinet militaire du premier ministre. Cet officier français offre une particularité : son épouse est une femme d’Algérie, sœur d’un chirurgien d’Alger très connu, issue d’une famille d’enseignants de Philippeville. J’ai eu le privilège d’être présenté à Madame Mathon par son frère, à Paris, après ma sortie de la prison de la santé, en liberté provisoire. C’était à l’automne 1960, en plein Procès des Barricades. La rencontre s’est effectuée dans un appartement du Quai des Grands Augustins à Paris. Un déjeuner nous a réunis tous les trois dans un élégant restaurant, tout près de son domicile. Ce chirurgien et ami pensait, dans sa naïveté, que son auguste beau-frère pouvait intervenir auprès de son patron, Michel Debré, afin de m’éviter si possible, une lourde condamnation. C’était on ne peut plus amical. Mais quelle naïveté ! Mathon était un officier gaulliste. Il obéissait à son gouvernement. L’Algérie française… n’était pas son problème.

 

Le second personnage qui à cette occasion foule la belle terre du sud-ouest de l’Algérois, est Monsieur Bernard Tricot. Ce brillant secrétaire d’Etat chargé des affaires algériennes, est l’homme du Président. Il prend le temps, en cette période de fin d’hiver 1960, de s’abandonner au plaisir d’une promenade. Tout près de Damiette, il est surpris par le travail d’un homme de la terre. Au fait, comment disions-nous en Algérie ? Un paysan ? Un cultivateur ? Un bouseux ? un cul-terreux ? Non. On disait plutôt un petit colon.

Oui, ce que voit Tricot c’est le travail d’un de ces merveilleux petits colons qui ont fait de la terre d’Algérie ce qu’elle est devenue à cette époque. Qui, seuls dans l’histoire de cette terre, ont été capables de le faire. Et ce petit colon devant Bernard Tricot, un peu éberlué, est en train de faire manœuvrer une charrette de foin. Pour ce grand commis de l’état, c’est une véritable découverte car, tout à coup, jouant « les sous-préfets au champ », Bernard Tricot va se laisser aller à quelques réflexions bucoliques :

« Eh oui ! Les Européens, c’est un grand problème. C’est le seul problème ! ».

Voilà la réflexion qui lui vient à l’esprit ! Le seul commentaire que lui inspire le spectacle du labeur de notre petit colon. Nous n’étions qu’un problème. Nous, c’est-à-dire un peuple, que je suis le seul à avoir désigné à mille reprises sous le terme de « fraction vivante de la nation française ».

Ce peuple pied-noir qui a réussi à faire de l’Algérie un morceau de France. Nous n’étions devenus qu’un problème. Le seul problème ! Nous compliquions la vie des liquidateurs. Notre génocide devenait peut-être nécessaire dans l’esprit du gouvernement.

 

         En réalité, c’est Si Salah lui-même qui vint à notre secours. Nous l’avons souligné précédemment. Il fit savoir à ces représentants du gouvernement qu’ils n’étaient rien d’autre que ce qu’ils étaient : les porte-bidons du chef de la willaya S, la willaya Suprême, commandée par De Gaulle, l’allié principal et historique du FLN, ou plutôt du GPRA. Willaya S, dont le poste de commandement se situait à Paris, au Palais de l’Elysée.

De Gaulle rejeta la paix. Les chefs de la willaya IV furent tués et grâce à De Gaulle, on peut dire de nos soldats qu’ils continuèrent à remporter de belles victoires…. pour le compte du roi de Prusse. Mais en l’occurrence, qui était le roi de Prusse ? Répétons-le : c’était le GPRA.

Oui, le GPRA ! On a honte de le dire aujourd’hui encore. On a honte d’affirmer que toutes ces belles opérations réussies par Challe et ses brillantes unités, ne l’ont été à l’insu de nos soldats, que pour le compte exclusif du GPRA. Celui-ci, avant de prendre l’Algérie en mains, avait besoin d’être débarrassé de ces gêneurs que représentaient les hommes des maquis de l’intérieur. Ceux-ci avaient fait savoir à maintes reprises qu’ils trancheraient la gorge de chacun des membres de ce gouvernement fantoche, dès leur retour en Algérie.

 

         Il est facile de comprendre que le commandant Si Azzedine renvoyé plus tard à Tunis par le général Massu, nous dit-on, n’ait pas été condamné par ses chefs. En effet, l’anéantissement de la willaya IV qui trouva son point de départ dans sa lettre invitant Si Salah à se rallier à la France, entrait dans les projets conjoints et du GPRA et du général De Gaulle.

Si Azzedine connut d’ailleurs les honneurs. Il reviendra à Alger après la capitulation d’Evian du 18-19 mars 1962. Il exercera ses activités contre l’OAS en accord opérationnel total avec le colonel commandant la sécurité militaire gaulliste. En collaboration étroite et surtout officielle avec le préfet Vitalis Cros et Michel Hacq, responsables de la lutte anti OAS.

Au cours du printemps 1962, il accorda une interview à Radio-Alger. Je l’ai écoutée. Il annonça que l’OAS faisait déjà l’objet d’une entreprise de noyautage de la part du FLN. Qui étaient les agents FLN, ou plutôt les agents qui s’étaient mis au service du FLN et dont la mission était de nous noyauter ? Il n’est pas opportun de rechercher une réponse sérieuse à cette proclamation de Si Azzedine, car elle ne poursuivait qu’un but : provoquer une réaction de panique au sein de l’OAS. Mais malgré ces coups durs, l’OAS était encore là. Le loup avait encore des dents pour mordre et il était dangereux de trop s’en approcher.

 

         Cette affaire Si Salah illustre l’occasion de revenir sur une notion mal acceptée au sein de ceux qui ont lutté pour l’Algérie française. Notion qui se trouve aussi à l’origine d’une distorsion intellectuelle dans la manière d’interpréter la guerre d’Algérie. C’est la notion de victoire avec son corollaire, la notion de défaite.

Si l’on veut se pencher avec sérieux sur ce problème accessoire de vocabulaire, on se rend compte que les victoires indiscutables des soldats français en terre algérienne, ont été militairement planifiées par le gouvernement de la Vème République, dans le but exclusif de livrer l’Algérie au seul GPRA. Des victoires tactiques nécessaires à l’accomplissement d’une défaite stratégique.

La population, comme les chefs FLN de l’extérieur, savaient et exprimaient que le sort de l’Algérie ne se jouait pas sur les crêtes. D’autre part, le gaullisme avait fini par imbiber l’Algérie de l’ambiance de l’abandon. La population musulmane sentait que la France ne voulait plus d’elle. Qu’importaient pour cette population le brillant succès de l’opération « Jumelles » du mois de juillet 1959 ? Que signifiaient pour ces populations, les merveilleuses victoires remportées par le général Challe à partir du PC Artois ? Oui qu’importait tout cela puisque c’était une évidence : De Gaulle voulait livrer l’Algérie au GPRA.

 

         Je viens de vous schématiser ce que fut, en théorie, le déroulement de l’affaire Si Salah. Et pourtant…. pourtant …. quoi ?

Pourtant, je reste sur une faim : celle de schématiser une fois encore, les principales étapes de son déroulement. Car on ne peut pas dire que les historiens aient été clairs dans leur manière de relater cet évènement. Essayons de parvenir à un résultat plus net par le relais ultime de quatre interrogations auxquelles je l’espère, des réponses adéquates vous seront proposées.

Première question : qui avait un besoin opérationnel urgent de la destruction totale de la willaya IV ?

Il n’existe aucun doute : c’était Ferhat Abbas. Et à travers lui, toute l’organisation extérieure de la rébellion algérienne. Assuré d’une victoire politico-historique totale octroyée par son allié majeur De Gaulle, Abbas avait besoin de garanties pour assurer la gestion militaire ultérieure de la victoire que s’apprêtait à lui offrir sur un plateau, l’homme de Colombey.

 

Deuxième question : quel fut le rôle de De Gaulle, dans cette opération Tilsitt ?

Animé d’un souci majeur de se débarrasser de l’Algérie et si possible, de ses habitants, De Gaulle veut accélérer le dégagement.

On lui fait comprendre, chez nos ennemis du GPRA, qu’il lui appartient, au préalable, de réduire au silence politique et surtout militaire, une willaya particulièrement agressive à l’égard du pouvoir FLN de l’extérieur. Une willaya géographiquement très étendue : la willaya IV. C’est-à-dire qu’on attend de lui, De Gaulle, qu’il anéantisse militairement un obstacle majeur à l’exercice du pouvoir en Algérie, par le tandem Abbas - Ben Khedda.

Dans le souci principal d’obtenir un cessez-le-feu officiel accepté par le GPRA, qui consacrerait un succès international éclatant pour De Gaulle, celui-ci prit la décision de faire tomber Si Salah dans un traquenard qui conduisît à la fin des combats. Fin des combats qui concrétise aujourd’hui encore, une grande défaite historique de la France en Algérie.

Pour parvenir à ce résultat, De Gaulle et Ferhat Abbas « firent donner » un agent intermédiaire.

 

Troisième question : qui est cet homme ? Cet agent intermédiaire ?

C’est le colonel Bigeard qui l’a découvert, en 1958, près de Palestro. Nous le connaissons bien. Il s’appelle Rabbah Zarrari, le commandant Si Azzedine. Blessé près de Palestro, il fut prisonnier des parachutistes français. Cet officier de l’ALN joua dès lors auprès du général Massu, le rôle d’un agent secret.

Agent secret, ambassadeur secret, certes, mais agent de son chef suprême : Ferhat Abbas.

Sa mission : anéantir la force de frappe que représentait la willaya IV en éliminant son chef. C’était une condition nécessaire à la concrétisation politique, diplomatique, officielle et internationale de l’acceptation par Ferhat Abbas et le GPRA, du « cessez-le-feu mendié par De Gaulle depuis quatre ans auprès de l’organisation extérieure de la rébellion algérienne ». De Gaulle qui n’en finissait pas d’agiter son drapeau blanc. Drapeau blanc identique à celui qu’il avait levé en 1916 pour se rendre aux Allemands lors de la bataille de Verdun.

La république algérienne naquit par la volonté de De Gaulle, grâce, avant tout, à l’intervention de Si Azzedine qui participa, sur ordre du commandant suprême du FLN, à la liquidation de la willaya IV dont il avait été un cadre militaire majeur jusqu’en 1958.

Si Azzedine quand il intervint apparemment en faveur de l’armée française, le fit avant tout dans le but de parvenir à la victoire officielle, proclamée et internationale du GPRA. Cette victoire du GPRA, s’identifie à l’illustration historique majeure de l’accomplissement de la défaite gaulliste en Algérie. De la défaite exclusivement gaulliste. Oui, la défaite voulue et organisée par De Gaulle.

 

Quatrième question : quel fut le rôle du général Massu, le manipulateur officiel et apparent de Si Azzedine, par l’intermédiaire du capitaine Marion, dont le patriotisme français n’est pas à mettre en doute ?

Personnellement, je renonce à formuler par écrit une appréciation sur le général Massu. Je peux faire un effort : c’est celui de le comprendre.

Pour y parvenir, permettez-moi d’évoquer la déposition qu’il fit devant nos juges lors du procès des Barricades. Je rappelle que c’est pendant le déroulement de ce procès que s’est accomplie l’affaire Si Salah, dans le plus grand secret. En résumant les propos du général Massu à l’égard de De Gaulle, on pourrait proposer cette phrase qui résume ce que lui-même a évoqué le jour de son témoignage : « Le général De Gaulle sait très bien que moi, Massu, je ne le trahirai jamais. Mais il sait que je suis un grognard, que je ne suis qu’un grognard ».

Pour lui, la discipline avant tout.

La mort de l’Algérie française, le génocide des harkis, le massacre d’Oran, les enlèvements d’hommes, de femmes et d’enfants, nos fusillés, Massu n’aime pas en parler. Nos prisonniers de guerre, disparus, escamotés, que personne n’a jamais réclamés… n’en parlons plus !

Massu, lors du procès des Barricades, tint à affirmer devant le Haut Tribunal militaire qui nous jugeait, que moi-même et les hommes que j’ai commandés le 24 janvier 1960, avions été sous ses ordres à un moment donné. Sa déposition a certainement compté beaucoup dans le verdict d’acquittement dont nous avons bénéficié au printemps 1961. Moi en particulier.

Si Azzedine a connu une fin de carrière brillante, nous l’avons vu. En 1962 il recréa la ZAA [9] en participant théoriquement à la lutte anti-OAS. Il intervint dans ses nouvelles fonctions, rappelons-le, en collaboration officielle avec Vitalis Cros et Michel Hacq, les responsables gaullistes de la lutte anti-OAS.

 

Voilà les quatre questions que je me suis posées et auxquelles j’ai répondu. Elles permettent peut-être de mieux comprendre l’opération Tilsitt, l’opération Si Salah. Une fausse victoire militaire française pour un brillant succès historique au bénéfice conjoint de Ferhat Abbas et de De Gaulle.

 

         Mais nos morts militaires et civils, qui les évoque parmi les instances officielles qui gouvernent notre pays ? Ces morts révèlent au plus haut point une impitoyable lâcheté. Celle, pour le plus célèbre des Français nous dit-on, de ne pas avoir eu le courage de déclarer au mois de juin 1958, à partir du balcon du Forum d’Alger :

« L’Algérie française, nous n’en voulons plus ! Je déclare solennellement que la guerre doit s’arrêter dans les délais les plus rapides »

 

Bien évidemment, cette déclaration courageuse digne du grand homme d’état qu’il prétendait être, aurait dû s’accompagner d’un cri d’amour :

« Quant à vous, Français d’Algérie, la patrie vous ouvre les bras. Sur le sol de France vous êtes chez vous. Notre peuple vous accueillera en toute fraternité. Il en sera de même pour les Français de confession musulmane qui veulent vivre sur le sol de la mère-patrie. Tout sera mis en œuvre pour faciliter votre déploiement sur le sol de la nation commune. Nation que vous avez su défendre lors des glorieux combats qu’elle a affrontés ».

 

Ce cri d’amour, pour les Français d’Algérie de toutes confessions, De Gaulle ne l’a jamais poussé. Nous l’attendons toujours.

Car nous n’étions qu’un problème. Le seul problème qu’il fallait résoudre au plus vite, d’une façon ou d’une autre.

Eventuellement par le moyen d’un génocide.

Au mieux, par celui d’une scandaleuse dhimmitude.

 

Jean-Claude PEREZ

Janvier 2014



[1] Histrionisme : cette définition est une définition médicale. Car depuis 20 ans au moins, en médecine on refuse d’employer le terme d’hystérie. Ce terme a été remplacé par histrionisme. La définition que je vous propose est une définition d’un aspect majeur de l’hystérie.

[2] « Vous n’avez pas reconnu votre véritable ennemi » « Caligula »

[3] 1er RTA : Premier Régiment de Tirailleurs Algériens

[4] 1er BTA : premier Bataillon de Tirailleurs Algériens

[5] ORO : Organisation du Renseignements et des Opérations de l’OAS dont j’étais responsable à l’échelon national

[6] B.E.L. : Bureau d’Etude et de Liaison : dernière appellation officielle des services spéciaux français opérant en Algérie

[7] 3ème RPIMA : 3ème Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine

[8] CCI : Centre de Coordination Inter-armes, une des appellations des services secrets militaires en Algérie

[9] ZAA : Zone Autonome d’Alger

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

L’assassinat de l’Algérie française, terreau de la conquête islamiste actuelle. 2012

Un des livres du cinquantenaire, à lire et à faire lire.

Vérités tentaculaires sur l’OAS et la guerre d’Algérie

Stratégies et tactiques, 2006 ; 2e Edition

            Cet ouvrage a été d’un grand recours dans la rédaction de cette étude

L’islamisme dans la guerre d’Algérie

Logique de la Nouvelle Révolution Mondiale, 2004

Le sang d’Algérie

Histoire d’une trahison permanente, 2006 ; 2e édition

Debout dans ma mémoire

Tourments et tribulations d’un réprouvé de l’Algérie française, 2006 ; 2e édition

Attaques et Contre-attaques

Vérités tentaculaires sur l’OAS et la guerre d’Algérie II, 2008

 

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Vous pouvez prendre connaissance des deux interview accordées par Jean-Claude PEREZ :

- la première à Monsieur Olivier CAZEAUX : sur Internet tapez « OAS, le docteur PEREZ parle » ;

- la seconde, à Monsieur BESSOU dans le cadre de la préparation d’un film. Monsieur BESSOU a livré à Jean-Claude PEREZ tout le matériau de son exposé visible sur le site www.jean-claude-argenti-sauvain.com.

 

 

 

Mis en page le 10/01/2014 par RP