Comment
j'en ai pris pour vingt ans
avec
l'A.S. Montpensier
Je
ne crois pas que la connaissance que nous avons de l'Algérie et
celle que nous recherchons dans nos publications diverses en sera enrichie,
mais il me prend l'envie de raconter comment j'ai conclu avec l'Association
Sportive de Montpensier un mariage d'amour qui m'a tenu pendant une dizaine
d'années dans des buts de football et une vingtaine d'années
dans des buts de water-polo, et qui continue à 80 ans passés.
Mais
d'abord, pourquoi ce nom illustre de Montpensier, pour une équipe
à l'origine, de quartier ? Le duc de Montpensier, dernier fils
de Louis-Philippe, je ne sais même pas s'il prît part à
la conquête de l'Algérie comme son frère le duc d'Orléans,
connu surtout des Algérois par sa statue équestre sur la
place du Gouvernement -source inépuisable de plaisanteries- , ni
comme son autre frère le glorieux duc d'Aumale qui s'illustra à
la prise de la smalah d'Abd-el-Kader. Tout ce que je sais de lui, c'est
que, par mariage, il tenta de monter sur le trône d'Espagne, mais
qu'il -si j'ose dire- se planta. N'importe, un quartier d'Alger portait
son nom que les Algérois préféraient appeler "tournants
Rovigo".
J'y suis né
- et même rue Montpensier - en passant, pendant les pérégrinations
de mes parents avant qu'ils n'atterrissent à Bab-el-Oued, dont
beaucoup me considèrent comme le chantre.
Un mot aussi sur
les couleurs singulières de ce club fondé en 1914 : violet
et rouge! ça n'est pas banal violet et rouge. Surtout qu'à
l'époque, les maillots des footballeurs faits de coton, perdaient
leurs couleurs dès la première lessive pour se fondre dans
une espèce de violet sale. J'ai cru toute ma vie que l'ASM était
le seul club au monde à s'en prévaloir jusqu'à il
y a peu quand, à mon amère déception, j'ai découvert
que les Londoniens de Crystal Palace en étaient aussi affublés.
Pendant
la saison 39-40 quand, au lycée Bugeaud je me préparais
sans conviction à tenter de franchir la barre du premier bac, nous
eûmes avec quelques copains, l'idée de nous mêler du
championnat scolaire de football. Idée saugrenue, car le championnat
d'Alger était une affaire sérieuse avec plusieurs équipes
hérissées des noms de joueurs qui faisaient les beaux jours
du RUA, Gallia, Saint-Eugène ou Blida etc., etc. qui s'illustraient
même parfois en sélection. Comme le lycée y alignait
déjà deux équipes, toute honte bue, nous formâmes
la troisième. Dans une bande de copains, il y a forcément
des "bras cassés". Quant aux autres, certains ne pratiquaient plus
et les derniers manquaient cruellement d'entraînement. S'étonnera-t-on
que le résultat fut pitoyable ? je n'avais plus gardé
de but de foot depuis l'âge de 13 ans, et en "sous-minimes" du RUA
sous l'il de Maurice Cottenet, l'ancien goal de l'équipe
de France. Mais comme je finissais une saison de basket en junior avec
la "Pro-Patria" au nom glorieux dont le siège se trouvait sous
le marché de Bab-el-Oued, j'avais récupéré
mes automatismes et une grande sûreté dans la prise de balle.
Dans le naufrage général, et même si je fus un nombre
respectable de fois ramasser le ballon dans mes buts (les scolaires n'avaient
pas droit aux filets), je réussis à tirer mon épingle
du jeu. Dans la bande jouait aussi Edmond Fuentes dont le père
tenait la "Brasserie d'Isly", à côté du cinéma
"Le Régent", siège reconnu de l'A.S. Montpensier qui insista
pour me faire signer une licence. Et en effet, je disputai deux matches
avec les moins de 18 ans. C'est ici que l'affaire se corse. En mai 40,
la France après dix mois de "drôle de guerre" pendant lesquels
les futurs combattants firent du lard, venait d'essuyer l'un des plus
grands désastres militaires de son Histoire. En Algérie
où beaucoup d'unités attendaient d'entrer dans la bataille,
de nombreux footballeurs jouaient dans les clubs proches de leur affectation.
La défaite consommée, presque tout le monde fut démobilisé
dans la précipitation et, conséquence infime mais dérangeante,
les clubs privés de leurs titulaires, durent puiser dans leurs
jeunes. C'est ce qui se produisit à l'ASM quand le gardien, un
certain Galtier je crois, regagna ses Pénates sans demander son
reste.
C'est
ainsi que je me retrouvai, bien que junior, goal de l'ASM invitée
à un tournoi au stade de St-Eugène, et que je fis mes débuts
contre l'0T0 (Tizi-Ouzou) que j'allais ensuite retrouver en championnat
de 2ème division. Je me souviens de son gardien, Abtouche, un balèze
au visage zébré d'une balafre qui impressionnait peut-être
les avants adverses, et qui avait la particularité chaque
fois qu'il plongeait, de relever ses jambes vers sa tête, un peu
comme ces merlans qui se mordent la queue dans la poêle. En tout
cas, je ne ressentis aucune pression comme on dit aujourd'hui, et mes
arrières qui me jugeaient tendre, veillèrent sur moi avec
un soin jaloux, notamment un costaud à tête de légionnaire
-pommettes saillantes et menton bleu- nommé Alberola, que je n'ai
jamais revu. Nous fûmes battus 4 à 2 en dépit de tous
mes efforts et même m'a-t-on dit, de quelques exploits qui attirèrent
l'attention sur moi.
Voilà comment
il ne fallut rien moins qu'une guerre mondiale et la défaite de
la France, pour faire de moi, le goal de l'équipe première
de l'A.S.Montpensier.
Gabriel Conesa
Octobre 2002

Mis
en page le 16/10/2002 par RP
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