N°314 Janvier-Février 2008

« Mais qu'est-ce que vous avez donc, vous, les Pieds Noirs, et avec vous, les Harkis, à toujours pleurer, à toujours revendiquer, alors que vous êtes installés en France, depuis maintenant près d'un demi-siècle?...»

Ainsi parle hélas trop souvent notre voisin qui pourtant nous porte une certaine sympathie. Et c'est précisément parce qu'il nous porte une certaine sympathie qu'il s'adresse à nous sans langue de bois, qu'il révèle inconsciemment toute la mesure de l'incompréhension que rencontrent dans l'Hexagonc, les Français d'Algérie.

Pour lui répondre, il faudrait d'abord être clair sur le vocabulaire utilisé : nous ne sommes pas venus nous "installer" en France, même si c'est ce que font aujourd'hui, quotidiennement, des dizaines et des dizaines d'émigrés clandestins. Nous "vivions" en France, dans des villes et des départements de la République Française, soi-disant "une et indivisible" et nous en avons été chassés devant l'odieuse alternative de "la valise ou le cercueil".

Quel est le Français de l'Hexagone qui, se voyant contraint - hypothèse surréaliste, sauf pour un certain général et ses godillots - contraint donc de renfermer toute une vie de travail, de projets, d'épargne et de sacrifices, de privations et d'abondances, d'échecs et de réussites, dans une simple valise, ne se sentirait pas bafoué, humilié, escroqué, volé et pillé jusqu'à la moelle, et dans les conditions les plus abjectes ?

Quel est le Français de métropole qui ne se sentirait pas autorisé à clamer son indignation, à cor et à cri, et à manifester violemment pour obtenir ne serait-ce qu'un injuste semblant de réparations ? Quand on voit l'ampleur et la violence que prennent, dans les villes de l'Hexagone, les revendications qui "descendent dans la rue" pour la conservation du moindre privilège, on peut aisément imaginer quelle aurait été la réaction du "gentil petit métropolitain", si raisonnable.

L'Echo de l'Oranie n'a nas la prétention comme serait susceptible de faire n'importe qu'elle organization syndicale, de preparer une descente dans la rue, ni l'intention de regretter un mouvement de révolte qui n'a jamais eu lieu : il voudrait seulement éclairer les idées de ses compatriots "français", les tirer de leur méconnaissance des faits tels qu'ils se sont produits, et en même temps ce qui n'est pas toujours inutile rafraîchir la mémoire de ses compatriotes Pieds-Noirs ;  il voudrait seulement répondre à tous ceux qui trouvent qu'il est encore des Pieds-Noirs qui pleurent et qui réclament sans cesse.

Il veut simplement rappeler pour justifier ces "pleurs" et ces "réclamations", tout ce que la France, notre mère patrie, n'a pas "remboursé" de ce qu'elle nous doit très légitimement.

Et lorsque l'Echo parle de notre droit légitime, ce n'est pas seulement lui qui s'exprime. Georges Vedel, le grand spécialiste du droit français, n'a-t-il pas affirmé : « il existe incontestablement un droit des Français d'Algérie ayant subi des pertes ou des spoliations à l'indemnisation directe de celles-ci par l'État français... S'agissant d'une obligation juridique de réparation et non de secours ou de mesures de bienveillance, le quantum de la réparation est mesuré par l'équivalence économique de la perte subie. »

Ce point de la légitimité de la "reparation" étant acquis, passons en revue tout ce qui nous est dû, et sur le plan moral et sur le plan matériel.

Sur le plan moral, la fin du refus de reconnaître la responsabilité pleine et entière du gouvernement de l'époque dans l'abandon de dix-sept départements français. La fin du refus d'admettre la lourde responsabilité du ou des dirigeants français dans les tragédies qui ont précédé cet: abandon et notamment pour les journées dramatiques du 26 mars à Alger, où il a été permis à certains éléments de l'armée de tirer sur une foule désarmée et impuissante, et du 5 juillet, où un chef militaire, à la tête de vingt mille hommes, mais aussi à la botte de celui qui dirigeait la France, a froidement laissé se perpétrer l'assassinat de plusieurs milliers d'Oranais sous les yeux de soldats interdits d'intervention. De Gaulle n'avait-il pas écrit : « Si ces gens se massacrent, ce sera l'affaire des autorités algériennes »... Ponce Pilate ou Machiavel ?

La fin des lenteurs, pour ne pas dire de l'indifférence des autorités, quant aux enquêtes à mener sur les disparitions et les assassinats des personnes civiles, sur les enlèvements massifs et les massacres d'Européens et de Harkis, qui se produisaient quotidiennement, notamment après le 19 mars, que certains, parmi lesquels un secrétaire d'État récemment nommé, auraient voulu nous imposer comme date de la fin de la guerre d'Algérie. Faut-il rappeler encore l'absence de soutiens psychologiques, tellement à l'ordre du jour aujourd'hui, et l'absence d'aide matérielle ou financière aux femmes et aux enfants don't le chef de famille avait disparu.

La fin du politiquement correct et des calumnies qui vont de la declaration de Sartre affirmant que « lorsque un européen est abattu, c'était un opprimé qui naissait à la liberté. »; jusqu'à la campagne de dénigrement systématique de l'uvre colonisatrice accomplie par la France, campgne entammée par les politiciens et relayée par les manuels scolaires "bien pensants" qui ne parlent que de l'exploitation brutale et inhumaine des populations locales.

La fin des tracasseries administratives et des humiliations faites à tout Français d'Algérie, né en territoire français, d'avoir à apporter la preuve de sa nationalité et d'avoir à la demander à Nantes à des services dépendants des Affaires étrangères.

Le droit pour les Harkis qui ont combattu à nos côtés, et qui ont payé lourdement le tribut du sang versé, de circuler librement entre la France et l'Algérie, comme les combattants du FLN ont le droit de circuler entre l'Algérie et la France.

Le droit pour les Harkis de souche européenne - il y en avait - engagés dam des unités supplétives, de ne pas être exclus des mesures prises ou pour les combattants européens, ou pour les combattants musulmans.

Après toutes ces revendications sur le plan moral - et la liste est loin d'être exhaustive - il semblerait que les demandes sur le plan matériel soient dérisoires.

Alors, nous nous bornerons à réclamer comme une juste reconnaissance de dette, l'indernaisation des biens spoliés ou perdus.

La valise que nous avons ramenée ne pouvait contenir grand chose. Les biens mobiliers et immobiliers que chacun d'entre nous a laissés là-bas, représentent un capital, que nous laisserons aux experts le soin de chiffrer mais qui n'a jamais été remis dans son intégralité, à l'immense majorité du peuple Pieds-Noirs pour "s'installer" et rebâtir une vie digne et courageuse dans l'Hexagone.

Ainsi, à tous ceux qui nous reprochent de répéter et de répéter sans cesse nos récriminations, de parler encore et encore du pays perdu, rappellerons-nous deux citations offertes par le CLAIR (Comité de Liaison des Associations Indépendantes et Revendicatives de Rapatriés).

La première est du Bachaga Boualem : « Montrer aux Français d'aujourd'hui qui l'ignorent. à ceux de demain qui pourraient ne pas le lire dans les manuels d'histoire, l'Algérie telle qu'ell fut, telle qu'elle était hier, celle que ses Pieds-Noirs ont bàtie sans contrainte, avec des erreurs parfois, des retouches souvent, mais avec amour dans la fraternisation »

La seconde, du grand officier que fut Hélie de Saint Marc

« C'est la dernière responsabilité qui nous incombe : éviter que nos enfants aient un jour les dents gàtées par les raisins verts de l'oubli. Ecrire et raconter inlassablement, non pour juger mais pour expliquer. Ouvrir la porte à ceux qui cherchent une trace du passé et qui refusent le silence, repiquer chaque matin le riz de nos souvenirs... Ne pas lâcher prise. jamais, pour celui qui est demeuré dans le Bien et dont l'amour est resté là-bas dans une colline de l 'Alma... »

L'Echo de l'Oranie