«
GALOUFFA » par Albert CAMUS
Posté
par lesamisdegg
le
13 août 2019. Transmis par Hervé Cuesta
Durant la première moitié du vingtième siècle,
dans toute l'Algérie
française,
sévissait un «
capteur de chiens »
surnommé
«
galouffa ».
Albert
CAMUS en
fait une superbe description dans «
le premier homme ».
C'était
un arabe habillé à l'européenne, qui se tenait
ordinairement à l'arrière d'un étrange véhicule
attelé de deux chevaux, conduit par un vieil arabe impassible.
Le corps de la voiture était constitué par une sorte
de cube de bois, sur la longueur duquel on avait ménagé,
de chaque côté, une double rangée de cages aux
solides barreaux. L'ensemble offrait seize cages, dont chacune
pouvait contenir un chien, qui se trouvait alors coincé
entre les barreaux et le fond de la cage. Juché sur un
petit marchepied à l'arrière de la voiture, le
capteur avait
le nez à la hauteur du toit des cages et pouvait ainsi
surveiller son terrain de chasse.
La
voiture roulait lentement à travers les rues qui commençaient
à se peupler d'enfants en route vers l'école, de
ménagères allant chercher leur pain ou leur lait,
en peignoirs de pilou ornés de fleurs , et de marchands
arabes regagnant le marché, leurs petits éventaires
pliés sur l'épaule, tenant de l'autre main un énorme
couffin de paille tressée qui contenait leurs marchandises.
Et
tout d'un coup, sur un appel du capteur, le vieil arabe tirait
les rênes en arrière et la voiture s'arrêtait.
Le capteur avait avisé une de ses misérables proies,
qui creusait fébrilement une poubelle, jetant régulièrement
des regards affolés en arrière, ou bien encore trottant
rapidement le long d'un mur avec cet air pressé et inquiet
des chiens mal nourris. Galouffa
saisissait
alors sur le sommet de la voiture un nerf de boeuf terminé
par une chaîne de fer qui coulissait par un anneau le long
du manche. Il avançait du pas souple, rapide et silencieux
du trappeur vers la bête, la rejoignait et, si elle ne portait
pas le collier qui est la marque des fils de famille, courait
vers lui avec une brusque et étonnante vélocité,
et lui passait autour du cou son arme qui fonctionnait alors comme
un lasso de fer et de cuir. La bête, étranglée
d'un seul coup, se débattait follement en poussant des
plaintes inarticulées. Mais l'homme la ramenait rapidement
jusqu'à la voiture, ouvrait l'une des portes-barreaux et,
soulevant le chien en l'étranglant de plus en plus, le
jetait dans la cage en ayant soin de faire repasser le manche
de son lasso à travers les barreaux. Le chien capturé,
il redonnait du jeu à la chaîne de fer et libérait
le cou du chien maintenant captif.
Du
moins, les choses se passaient ainsi quand le chien ne recevait
pas la protection des enfants du quartier. Car tous étaient
ligués contre Galouffa. Ils savaient que les chiens capturés
étaient menés à la fourrière municipale,
gardés pendant trois jours, passés lesquels, si
personne ne venait les réclamer, les bêtes étaient
mises à mort. Et quand ils ne l'auraient pas su, le pitoyable
spectacle de la charrette de mort rentrant après une tournée
fructueuse, chargée de malheureuses bêtes de tous
les poils et de toutes les tailles, épouvantées
derrière leurs barreaux et laissant derrière la
voiture un sillage de gémissements et de hurlements à
la mort, aurait suffi à les indigner. Aussi, dès
que la voiture cellulaire apparaissait dans le quartier, les enfants
se mettaient en alerte les uns les autres. Ils se répandaient
eux-mêmes dans toutes les rues du quartier pour traquer
les chiens à leur tour, mais afin de les chasser dans d'autres
secteurs de la ville, loin du terrible lasso.
Si,
malgré ces précautions, comme il arriva plusieurs
fois à Pierre et à Jacques, le capteur découvrait
un chien errant en leur présence, la tactique était
toujours la même. Jacques et Pierre, avant que le chasseur
ait pu approcher suffisamment son gibier, se mettaient à
hurler « Galouffa, Galouffa » sur un mode si aigu
et si terrible que le chien détalait de toute sa vitesse
et se trouvait hors de portée en quelques secondes. A ce
moment, il fallait que les deux enfants fissent eux-mêmes
la preuve de leurs dons pour la course de vitesse, car le malheureux
Galouffa, qui recevait une prime par chien capturé, fou
de rage, les prenait en chasse en brandissant son nerf de boeuf.
Les grandes personnes aidaient généralement leur
fuite, soit en gênant Galouffa, soit en l'arrêtant
tout droit et en le priant de s'occuper des chiens. Les travailleurs
du quartier, tous chasseurs, aimaient les chiens ordinairement
et n'avaient aucune considération pour ce curieux métier.
Comme disait l'oncle Ernest « Lui feignant ! ». Au-dessus
de toute cette agitation, le vieil arabe qui conduisait les chevaux
régnait, silencieux, impassible, ou, si les discussions
se prolongeaient, se mettait tranquillement à rouler une
cigarette.
Qu'ils
aient capturé des chats ou délivré des chiens,
les enfants se hâtaient ensuite, pèlerines au vent
si c'était l'hiver, et faisant claquer leurs spartiates
si c'était l'été, vers l'école et
le travail. Un coup d'oeuil aux étalages de fruits en traversant
le marché, et selon la saison des montagnes de nèfles,
d'oranges et de mandarines, d'abricots, de pêches, de mandarines,
de melons, de pastèques défilaient autour d'eux
qui ne goûteraient, et en quantité limitée,
que les moins chers d'entre eux.
L'origine
de ce nom provenait de la première personne qui avait accepté
cette fonction et qui se nommait réellement Galouffa.
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