Fragrances d'un autre temps.

Tout à coup, cette brise marine qui survole Nice au pied de la Méditerranée, réveille ma mémoire endormie et mes souvenirs. Ces effluves du vent du large, c'est comme retrouver Alger...

Je suis sur la route moutonnière, celle qui conduit à Constantine et je vais en ce week-end retrouver une partie de la famille au Lido, après Fort de l'Eau. Des retrouvailles traditionnelles. Il y aura ceux de Bab-el-Oued, l’oncle Nicolas et Jean ; il y aura ceux du Champ-de-manoeuvres, un autre Jean et Antoine et peut-être ceux de Belcourt. Une grande famille, ne puis-je que répéter.

Après les bains de mer dans une eau tellement agréable et les séances de bronzage sur le sable gris de la plage, au pied du camp militaire où mon frère René se retrouvera en 1962 dans le cadre de l'opération "Simoun" où tous les jeunes de 18 ans étaient embarqués d'office - dans l'idée d'une opération anti-O.A.S., - mais à l'époque nous en étions loin en 1958, c'est le grand charivari et la mise en place de la grande table sous la tonnelle de verre. Un moment de tradition et de plaisir... La tournée de Liminana, cet anis tranparent blanchi tout à coup par les glaçons pour les adultes et le Selecto pour les jeunes. C'est la grand-mère maternelle, qui va orchestrer la suite de la comédie familiale bordée de rires et d'histoires plus ou moins "olé olé"! N'était-t-elle pas la seule qui pouvait prétendre descendre du premier migrant arrivé vers 1840 depuis l'Italie ?

Comme une grande messe, la tradition ne coupe pas à la charcuterie et au vin frais du domaine de la Trappe. C'est le boutifard, la soubressade qui circulent d'assiette en assiette accompagnés des olives vertes et noires, des tramoussses vinaigrées et de divers autres ingrédients, puis c'est la salade algérienne, oeufs, tomates, poivrons, olives et anchois. Tout est fait pour amouracher un palais des convives qui n'attendaient que cette entrée en matière, ce début des agapes.

Depuis la grande véranda où nous sommes réunis, tout à coup c'est le parfum gastronomique des "haricots de mer", les "tellines" en Espagne, à la façon "grand-mère" qui envahit la salle. Un plat préparé du matin avec les coquillages que le pécheur des lieux a apporté. Dès le jour levé, avec son salabre, comme un grand rateau, il a gratté le bord des flots, à mi-corps dans les vagues et fait la cueillette des "haricots de mer" cachés dans le sable. Puis, l'odeur est là qui ouvre l'appétit. Comment ne pas se laisser tenter par ce mets si délicat posé dans la grande poêle entourée du bouquet de l'ail roussi dans l'huile d'olive et du persil. C'est donc le blanc-roux de l'ail et le vert du persil qui accompagnent notre friandise. Ai-je évoqué le petit vin blanc ou le rosé qui chatouillent le fond de la gorge ?

Pour terminer, il y aura la grosse pastèque que mon père apportait, verte dehors, si rouge comme le péché à l'intérieur mais si douce. Une journée familiale de gens heureux...

le Lido était un fief réputé, un rendez-vous de bonheur. Parfois le samedi soir pour ceux qui dormaient sur place, c'était la soirée brochettes ! Celles de Fort de L'Eau. Il fallait être de "Là-bas" pour ressentir, entourés de l'odeur des cendres du barbecue et du parfum des petites brochettes de viande ou d’abats, combien nous nous sentions au Paradis. Quelle ambiance, quelle joie en ce lieu magique et reconnu, tout près de la mer.

En vérité, sous les tonnelles des bistrots de la place de Fort de L'eau où le vin coulait à flot, nous avions oublié depuis longtemps que pour gagner cette adresse du "Guide Michelin" de la gastronomie régionale que nous rapporterons en Métropole, nous avions affronté les odeurs pestilentielles de l'Harrach, cette rivière sans eau qui traversait Maison Carré et qui l'été n'était que putréfaction.

C’était juste un souvenir, mais il y en a tellement d'autres, des souvenirs heureux qu'il ne faut pas confondre avec les mensonges et les morts qui suivront après 1958.

Ce samedi-là, avec Claude G... et Charles R... nous sommes d'une autre escapade. Celle des grands viviers de Sidi Ferruch. Un casse-croûte de bon matin accompagné de l'air vivifiant du large de cette Méditerranée à nulle autre pareille.

C'est la première chose qui ensorcelait nos narines. Ce parfum d'iode du grand large, puis bien entendu ces coquillages, moules, huîtres ou oursins et langoustes dont nous apercevions les reflets dans leurs paniers de cordes des grands bassins du vivier.

Ces fruits de mer que nous partagions avec Neptune ou Poséidon, c'était le régal traditionnel que nous accompagnions - sans excès - d'un petit verre de blanc rafraîchi à point.

C'était une matinée qui passait comme un charme de conte de fée avec ce soleil matinal dont les premiers rayons doraient la mer et illuminaient le paysage, donnant à notre escapade l'empreinte d'un souvenir inoubliable digne de tous les Dieux.

C'est bien pour cette raison que je l'évoque...

Tous ces souvenirs, ces odeurs, ce n'est pas de la nostalgie, c'est le bonheur d'avoir vécu ces instants... Le Lido... Fort de L'Eau et ses brochettes... Sidi Ferruch et ses viviers.. mais il y avait tellement d'instants et de parfums dans cet Alger occidental et oriental à la fois, civilisé et parfois barbare.

Tiens ! Je me souviens tout à coup de cet escalier qui grimpait derrière l'opéra d'Alger jusqu'à la rue Bab-Azoun, juste en dessous des Tournants Rovigo, de la rue Dupuch et de l'école Dordor. C'était le quartier des affaires de toutes sortes... Sous les arcades de la rue se côtoyaient les commerces juifs et arabes avec sur les étalages en plein vent des flots d’objets et d'arômes multiples. L'air s’embaumait de mille parfums aux senteurs de la rose du lila ou du jasmin et j'imaginais qu'à l'époque du Dey Hussein les filles du Harem, dans les jardins secrets de la Casbah, victimes des razzias et des arraisonnements de navires sur une Méditerranée incertaine sous la coupe de Barberousse et bien avant la conquête de Charles X en 1830, devaient se rendre plus belles, plus appétissantes avec les fragrances les plus enivrantes pour écouter un des contes des Milles et une Nuits de Shéhérazade, dans la couche du Maître.

Pour en terminer avec mes élucubrations et mes souvenirs, car je ne suis plus au temps de Simbad le Marin, lorsque je me trouve face à un méchoui, entouré, énivré des odeurs de la viande qui brûle ses graisses dans le feu du brasier, j'admets reconnaître combien ce retour au passé est plaisant à évoquer.

Robert Charles PUIG / mai 2022.

Mis en page le 23/05/2022 par RP