INDIGENES

Enfin une fiction qui nous fait revivre l'histoire des gens de chez nous qui, volontaires ou mobilisés tout de suite après le débarquement allié du 8 Novembre en Afrique du Nord, ont constitué d'abord le Corps Expéditionnaire Français en Italie puis la Première Armée Française. Ne vous attendez pas à une narration cohérente de cette aventure qu'ont vécue ces soldats. Et, par moment, on conçoit que tous ceux qui ignorent tout de celle-ci soient un peu perdus. Mais vous y retrouverez l'enthousiasme, la foi en la victoire et, disons-le, l'amour de la Mère Patrie pourtant inconnue. Si l'on ne vous parle pas des combats de l'hiver 1943-1944 en Italie, pour la conquête dans la neige et le froid, de la Mainarde et du Belvédère, par contre, vous vibrerez pendant l'attaque du mont Majo, avec sa pierraille abrupte et ses pentes dénudées, sans arbres ni buissons. Et, à côté du courage, je dirais presque de l'inconscience de certains qui continuent à avancer sous le feu des armes automatiques et les éclatements des obus, d'autres, choqués par une explosion trop proche, se terrent terrorisés jusqu'à ce que les appels, les exhortations des camarades leur redonnent l'énergie nécessaire pour sortir de leur trou et reprendre leur place au combat. Vous partagerez l'enthousiasme qui envahit les combattants lorsqu'ils atteignent le sommet si chèrement conquis, et dressent un drapeau tricolore pour rendre compte de leur victoire au monde et à leur chef, le général Juin, qui scrute avec ses jumelles le champ de bataille, coiffé de son légendaire béret. Et vous aurez envie de joindre votre voix à celle des vainqueurs qui entonnent une Marseillaise triomphale.


15 août 1944 - Débarquement des troupes françaises à St-Raphaël


15 août 1944 - Les troupes françaisesdébarquent à St-Raphaël

Lors du débarquement de Normandie, le six Juin, la participation française se limite à un groupe de commandos de deux cents soixante dix-sept hommes. Et la Deuxième Division Blindée (la 2ème D.B.) ne débarquera sur le sol français que plusieurs semaines après.

Par contre, le quinze Août suivant, si les moyens logistiques et la couverture aérienne sont fournis par les Alliés, Américains et Anglais, sur les quatre cent mille soldats débarqués sur le sol de la Provence, presque la moitié est française, « Indigènes », évadés de France et Pieds-Noirs au coude à coude. Et leur enthousiasme, leur fougue, leur valeur au combat on été tels que Marseille a été libérée vingt-sept jours plus tôt que ne l'avait prévu le Grand Commandement Interallié, tant et si bien que tout le front du Sud de la France a été à certains moments sans aucune réserve d'essence, de munitions et de vivres.


Août 1944 - Les Goumiers défilent à Marseille


Montant en ligne, les Goumiers font la halte horaire

Mais, Paris venait d'être libéré et ce qui de passait dans le Sud et dans l'Est de la France n'intéressait plus personne. Et pourtant, les combats pour délivrer l'Est de la France furent très durs. On ne nous en parle pas dans le film, mais on ne nous cache rien de ce qui s'est passé dans les Vosges, au milieu de la brume, du froid, des mines piégées posées par un ennemi qui voulait vendre sa peau aussi cher que possible. Et les avatars des alliés, avec l'échec de l'offensive de Montgomery vers les ponts de la Meuse, et surtout l'offensive de Von Rundstedt, imposent aux soldats français, et particulièrement aux tirailleurs, de défendre coûte que coûte des positions importantes, afin que les Allemands, en profitant de trous dans notre dispositif, ne puissent venir encercler nos unités.


Patrouille de Sénégalais dans mles Vosges


Les troupes françaises arrivent à la frontière suisse

Là, le film nous fait retrouver le sens inné du terrain, le sens du positionnement individuel à l'intérieur du groupe au moment du combat en montagne, et le courage tranquille qui étaient le propre de ces soldats remarquables qu'étaient les Tirailleurs Marocains, Algériens et Tunisiens. Et quant aux tabors marocains, avec leur casque anglais en forme de cuvette, plus le terrain était difficile, plus ils se révélaient être des combattants redoutables. Les Allemands en on fait l'expérience aussi bien en Italie qu'en France.

Le désenchantement voire la douleur de constater que le pays ne tient aucun compte des souffrances et de sacrifices consentis par cette 1ère Armée pour libérer le sol de la Patrie, ce ne sont pas seulement les « Indigènes » mais aussi les Pieds-Noirs qui l'ont ressenti. Et très tôt : c'est pendant cette période que le général Delattre de Tassigny a écrit dans un rapport au général de Gaulle « le combattant venu d'Italie ou d'Afrique du Nord voit ses camarades tomber autour de lui sans que jamais un Français de France vienne combler les vides causés par la bataille ». Et encore « L'impression générale est que la nation les ignore et les abandonne ». Et encore « Certains vont jusqu'à s'imaginer que l'armée venue d'outre-mer est sacrifiée de propos délibéré ».


4 juillet 1944 - Les troupes françaises défilent à Sienne


Italie 44 - Tirailleurs montant en ligne

Allons ! En dépit de certaines outrances, ce film doit être vu. Permettez cependant à un appelé de la classe 45, sorti de Cherchell en Juin 1945, à un ancien tirailleur sénégalais de 2ème classe (à Alger), à un ancien artilleur (brigadier à Blida, en 1944, puis lieutenant en Kabylie en 1953) et à un ancien chef de section de tirailleurs algériens (en 1955 en Kabylie et à Alger) de faire quelques remarques.

-D'abord, le sergent Martinez, il est chef de section ou chef de groupe ? Ses gars, ils sont trop nombreux pour ne constituer qu'en groupe. Et alors, où est passé l'aspirant, le chef de section, qui, normalement vous tombe sur le poil quand on préférerait le voir plus loin?
Et puis, normalement, chez les tirailleurs - algériens, marocains et tous les autres-, il y a toujours quinze à vingt pour cent de l'effectif des hommes de troupe qui est constitué d'Européens. Dans le cas présent, le seul qu'on voit, c'est le très falot caporal Laurent.
Les officiers planqués à l'arrière, le manteau sur les épaules ? J'ai parlé tout à l'heure de la conquête, au cours de l'hiver 43-44 du sommet du Belvédère. C'est au 4ème Régiment de Tirailleurs Tunisiens, régiment frère du 7ème, auquel, appartiennent les personnages de ce film, que l'on doit ce fait d'arme. Au cours de cette action tous les officiers de ce régiment ont été tués ou blessés.
Il est d'ailleurs curieux de constater que le pourcentage des tués par rapport à l'effectif total a été pratiquement le même chez les « Indigènes » et chez les Européens.

-L'histoire des tomates, peut-on la ranger dans le même tiroir que celle du verre d'eau « vendu » par les Pied-Noirs aux gars du contingent ? Ou que celle du même verre d'eau vendu par le Provençaux aux soldats de la Première Armée qui venaient de débarquer ? Personnellement, j'ai appris par expérience personnelle que dans une unité militaire, quelle qu'elle soit, dès d'il s'y trouvait un Musulman, tout le monde mangeait « hallal », content ou pas content. Et, à ce titre, en opération, moi et mes hommes, nous n'avons toujours eu droit qu'à des boites de rations « type Musulmans », étant ainsi privés, entre autres, de la petite bouteille de gnole contenue dans les boites de rations « Européens »

En fait, ce n'étaient pas les Musulmans qui ne mangeaient pas exactement tout ce que mangeaient les Européens, c'étaient les Européens qui mangeaient exactement comme les Musulmans. Et si la ration de ces derniers ne comportait pas de vin, je n'ai jamais vu quelqu'un refuser un quart ou un bidon de vin à un Musulman, que ce dernier le boive au vu et au su de tout le monde ou en cachette.

Il est bien passé le temps où tout soldat « avait dans sa giberne son bâton de maréchal ». Depuis un siècle et demi, il n'y a pas eu beaucoup de généraux sortis du rang. Le seul dont je connaisse le nom s'est illustré à Oran le cinq Juillet 1962. Et mon père, candidat en Juillet 1914 aux grandes écoles d'ingénieurs a fait un bon bout de la guerre de 1914-1918 comme maréchal des logis (sergent) avant que, blessé, il n'ait été envoyé en permission et qu'alors, on l'envoie à Fontainebleau, à l'école des officiers d'artillerie. Et des cas comme celui-là, nous en connaissons tous.

Le scénariste, le réalisateur d'un film ont parfaitement le droit de d'exprimer leur opinion dans leur œuvre, surtout quand ils « hurlent avec les loups ». Cela n'empêche pas que ce film doit être vu par tous les Pieds-Noirs, ne serait-ce que parce qu'il raconte une page de notre histoire, page totalement ignorée des Métropolitains. Et une page dont tous, « Indigènes » et Pieds-Noirs peuvent être fiers.

Maurice BEL.

 

Mis en page le 23/01/07 par RP