15
mars 1962. Je ne me souviens plus quel était ce jour de la semaine, mais c'était un jour de deuil. Mon ami Arnould, dont on sait l'engagement pour notre Cause, est Commandant de bord à Air Algérie. Il savait que j'étais moi même un modeste pilote d'avions légers de l'Armée de l'Air et m'avait réservé une place dans le poste de pilotage de la Caravelle, pour suivre le vol de quelques quatre vingts minutes, d'Alger à Nice. L'avion en bout de piste, face à l'Ouest et la tour de contrôle donne l'autorisation de décoller. Les freins de parking serrés, Arnould pousse à fond les deux manettes de gaz des turbines dont le sifflement strident devient, au maximum de la puissance, presque inaudible. Il vérifie les compte-tours et libère les freins. En moins de deux minutes, c'est le décollage. Après cette phase toujours délicate qui arrache l'avion du sol, Arnould règle les fletners de profondeur pour adapter pente et yitesse de montée et se détend. Nous survolons le littoral qui s'enfonce avec l'altitude. Arnould incline un peu l'avion sur la gauche pour passer au droit de la Ville. Je m'étais juré de ne pas laisser mon regard se détourner une dernière fois vers ma Terre, Je me concentre sur la lecture du tableau de bord dont les verres des instruments me semblent embués. Personne ne dit mot, seul le chuintement des réacteurs trouble le silence de la cabine. Le vol est sans histoire, l'atmosphère limpide, la mer presque du même bleu que Ià-bas. Une bande sombre à l'horizon découvre la terre lointaine de cette France qui nous attend pour nous refuser l'asile "Pieds noirs rentrez chez vous." (sic-vécu) Arnould réduit le régime des turbines et annonce aux passagers le début de la descente vers Nice. En effleurant la piste de l'aéroport les pneus de l'atterrisseur de la Caravelle hurlent au contact du sol qui les met brutalement en rotation. Ce bruit met fin à la complaisante hypnose dans laquelle je m'étais réfugié. Me vient à l'esprit le proverbe arabe ; " ali fat mat : le passé est mort. " C'est Faux. Je resterai un irréductible colonisateur étranger dans une terre n'est pas la mienne. Un roumi honoraire, prêt à affronter les épreuves. Elles ne manqueront pas. Amen !
Fabiani Pierre |