
Le Grand-Père
« C’est la fin du
printemps, il fait beau et doux. La journée a été magnifique. Le ciel est d’un
bleu pur, sans un nuage. Le soleil descend doucement et bientôt va disparaître.
La fraîcheur s’étale et l’air embaume. Les orangers sont en fleurs et le simple
fait de respirer devient un délice de tous les instants.
Au fond du jardin, sous
un figuier, un vieux monsieur est assis, sur un banc de bois. Ses cheveux sont
blancs, ses yeux bleus semblent se perdre dans l’immensité du ciel. Son sourire
un peu édenté, au-dessous d’une petite moustache blanche, est doux. Il est en
bleu de travail et semble fatigué. Ses deux mains, posées sur ses genoux, sont
larges et noueuses, de grosses veines bleues battent au rythme de son cœur. Il
est pensif et triste. Bientôt, il faudra partir, quitter cette maison, qu’il a
construite petit à petit, tout au long de sa vie. Et surtout quitter son
jardin, cette terre qu’il aime d’un amour viscéral, ses arbres qui sont un peu
ses enfants. Il les a plantés tout petits, les a vu grandir, les a soignés, leur
a donné de l’engrais et tout son amour. Maintenant, ils ont plus de trente ans
et produisent bien. Il en est fier. Il savoure chacun de leurs fruits comme un
cadeau de Dieu. Sans qu’il s’en aperçoive, de grosses larmes roulent sur son
visage. Au-dessus de lui, les abeilles se gavant de figues bien mûres,
bourdonnent. Pourquoi ? Mais pourquoi doivent-ils partir ?
Une fillette s’approche silencieusement. Elle pose sa petite
main fraîche sur celle de son grand-père, comme une caresse.
- Grand-père ? Pourquoi pleures-tu ?
- Mais
non ! Mais non ! Je ne pleure pas, j’ai reçu une poussière dans
l’œil.
- Viens ma pitchounette, viens sur mes genoux.
Ravie, l’enfant grimpe sur les genoux fatigués de son
grand-père et se blottit contre lui.
- Dis Pépé, raconte-moi ta vie, demande-t-elle d’une
voix pressante et câline.
- Mais je te l’ai déjà racontée, ma vie !
- Oui, mais j’aime tellement quand tu racontes, vas-y
recommence, supplie-t-elle.
Et le grand-père avec un gros soupir (d’aise et de
contentement) commence à raconter comment ses parents sont arrivés dans ce pays
tout neuf. Comment ils ont vécu, dans ce nouveau pays qu’ils voyaient pour la
première fois.
Ils venaient de Sicile, parce qu’ils n’avaient pas de
travail, et ils n’avaient plus de quoi nourrir leurs cinq enfants. Ici, dans ce
pays neuf, le gouvernement leur avait alloué une terre pour qu’ils puissent la
faire fructifier, cultiver des légumes, du blé. Enfin pouvoir vivre
correctement. Mais cette terre était si sèche, si pierreuse, que le travail de
défrichement était très dur et ils étaient si pauvres. Ils n’avaient que leurs
mains nues et des outils très rudimentaires, qu’ils avaient fabriqués
eux-mêmes. Mais le courage ne leur manquait pas, et du matin jusqu’au soir, ils
travaillaient dur. Les enfants aussi aidaient.
Ils dormaient sous une tente, en attendant que le papa, Edouardo,
aidé de quelques autres colons comme
on les appelait, mais ils ne savaient pas exactement ce que cela voulait dire,
construise leur maison. Ils avaient défriché une partie bien plate de ce
terrain. Avec toutes les pierres trouvées sur ce terrain, ils avaient coulé une
solide fondation. L’eau serpentait tout en bas du terrain, un oued bordé de
lauriers roses et jaunes. Il fallait remonter seau par seau, cette eau si
précieuse. Et le soir après une journée épuisante, la sublime récompense :
aller se laver et se rafraîchir dans ce petit cours d’eau.
Les enfants, après quelques jeux d’éclaboussures,
remontaient vite, ils étaient trop épuisés pour jouer. La maman, Maria, en
bonne italienne, avait préparé un énorme plat de pâtes, elle avait trouvé des
herbes aromatiques dans les environs, un filet d’huile d’olive complétait ce
repas bien gagné. Pendant que les enfants s’endormaient rapidement, les parents,
leurs voisins et amis, préparaient le travail du lendemain et répartissaient
les tâches. Le douar le plus proche était à dix kilomètres. Edouardo irait le
lendemain essayer de trouver de l’aide.
La petite fille connaît cette histoire, mais elle la
redécouvre à chaque fois et ne se lasse jamais de l’entendre.
Après quelques années assez dures, Edouardo et Maria ont
enfin leur maison, une grande pièce, avec trois matelas de crin, un pour les
parents derrière un joli rideau et deux pour les enfants qui dorment blottis
les uns contre les autres, les plus grands surveillant les plus petits.
Dans un angle, ouvrant sur la vallée, une autre pièce plus
petite sert de cuisine, et de laboratoire pour toutes les plantes médicinales. Il y a des petits pots de pommades, des
onguents, des herbes séchées servant pour les tisanes. Des tresses d’ail et
d’oignons pendent au plafond. Et toutes sortes de plantes et d’herbes.
Maria tous les matins va au village, avec son aînée,
Angèle ; elles connaissent maintenant toutes les familles
musulmanes ; elles vont apporter leurs soins, en échange de quelques
nourritures. Maria connaît les secrets des plantes, elle en cueille en chemin,
elle a toujours un grand sac de toile avec elle. Elle connaît les herbes qui
soulagent les douleurs, celles qui calment les brûlures, celles qui guérissent
les plaies. Elles lavent les yeux des petits et apprennent à leur mère
l’hygiène. Tous les jours, elles doivent leur répéter qu’il faut se laver, que
c’est nécessaire, qu’il faut faire bouillir l’eau pour les bébés. Elles
soignent les plaies infectées des vieillards et commencent à se faire
comprendre et à parler leur langage. Elles repartent avec une poule, ou un
lapin, ou des œufs.
Maria, sur le chemin
du retour, apprend à sa fille tout ce qu’elle sait, elle-même l’a appris de sa
mère, qui l’a appris aussi de sa mère.
- Dis, Pépé, est ce que c’est moi qui habiterai dans ta
maison, plus tard ? Tu me la donneras avec le jardin, que j’aime
tant ?
Et là, la voix de Pépé, s’enroue, il tousse et ne sait
comment cacher son émotion. Non, ma chérie, on va partir bientôt dans un autre
pays.
- Mais qui habitera ici alors ? Je ne sais pas, répond le
grand-père.
- Mais ce n’est
pas possible. C’est TA maison, TON jardin. Tu ne vas pas abandonner tous tes
grands arbres quand même ! Qui va les arroser, leur donner de
l’engrais ? Et les animaux, les poules, les canards, les lapins ? Qui
va s’en occuper si tu t’en vas ?
- Je ne sais pas, je ne sais pas.
Et les larmes coulent à nouveau sur les vieilles joues
ridées du grand-père. Son cœur est trop lourd, il ne peut plus répondre à sa
petite-fille. De toute façon, que lui répondre ? Des hommes ont décidé de
son destin. Que peut-il faire ?
Après avoir participé à deux guerres, avoir été gazé à
Verdun pour défendre son pays : la France, après avoir échappé à plusieurs
attentats, avoir défendu son bien contre les partisans du FLN, s’être battu
toute sa vie pour faire sortir de cette terre aride, ce petit coin de paradis,
il doit partir. Où, il ne sait pas. Toute sa vie est ici. Son pays, la France,
l’abandonne. Il ne comprend pas. Il n’y peut rien. Il ne peut que souffrir (encore).
Il aurait pourtant bien mérité de se reposer un peu, maintenant qu’il va vers
ses 80 ans. Il aurait aimé finir ses jours sur cette terre qu’il aime ; et
qu’elle soit sa dernière demeure. Rester pour l’éternité là-bas sous les
eucalyptus. Mais ….
La petite fille non plus, ne comprend pas. Son grand-père
qui sait tant de choses, sur la vie, sur les animaux, sur les plantes, quand
les planter, quand les récolter. Qui sait comment redémarrer la pompe du puits,
qui sait réparer les moteurs, construire, fabriquer des meubles et des jouets,
rire et chanter en cueillant ses oranges, prendre grand-mère dans ses bras et
la faire tournoyer, en embrassant ses cheveux blancs. Il devrait savoir ! Savoir
pourquoi on doit partir ?
Jocelyne Mas |