Rappelons que le projet d'édifier
un mémorial après de vingt ans. Le professeur Pierre
Goinard fut à son origine. Il consacra toute son énergie
à luitrouver un site et un financement. Il suffit de parcourir
les chapitres de son ouvrage Algérie, l'uvre française
édité un 1984, pour comprendre que ceux-ci correspondaient
certainement aux thèmes à illustrer dans le futur
bâtiment.
Le temps a passé jusqu'à
ce que la municipalité de Marseille décide enfin de
le réaliser, élargi à l'ensemble de l'Outre-Mer.
Un conseil scientifique, qui exclu toute participation des "Rapatriés
d'Algérie" travaille depuis trois ans à la définition
(le son contenu.
Dernièrement le projet municipal
transformé en projet national. Le Concours financier de I'Etat
s'accompagnant d'une augmentation du nombre de membres constituant
le scientifique, il nomma plusieurs historiens ainsi qu'un spécialiste
de la muséographie. Ce fut aussi l'occasion pour les Français
d'Algérie de voir enfin représentés par deux
personnes sur les 25 que compte le conseil. Il s'agit du Colonel
Aziz Meliani élu au sein du Haut Conseil aux Rapatriés
(H.C.R.) pour représenter le groupe d'origine harkie comme
je fus désignée pour le groupe d'origine européenne.
Lors de la première réunion
du conseil scientifique, le Président Rioux déclara
que "rien n'était négociable" du projet existant.
Les nouveaux membres en avaient pris connaissance dans un document
comptant environ cent cinquante pages qui nous avait été
remis.
Cette réunion dura deux heures
et demi, ce qui est très court pour travailler le sujet sur
le fond mais c'est très long lorsque le but consiste, comme
ce fut le cas pour le président Rioux, à esquiver
tout débat concernant le document lui-même. Pour cela
il se plaça en altitude, sur le plan des principes et de
la dialectique entre mémoire et histoire.
Avec l'expérience nous savons
reconnaître derrière le ton didactique, un rien méprisant,
la volonté d'intimidation. Nous savons aussi où cela
nous mène.
Opposer mémoire
à l'histoire permet d'identifier deux camps: celui des Français
d'Algérie que l'on place sous la bannière des passions,
de l'affectif et des "stéréotypes de la mémoire",
l'autre camp portant " naturellement " les couleurs de l'intelligence
et de la vérité. " Entre les deux y'a pas photo "
- diraient les lycéens et les étudiants à
qui l'on destine en priorité ce Mémorial, mais cela
orientera également ceux qui ont une part de responsabilité
dans ce projet.
Il faut reconnaître
que l'exercice a demandé de la virtuosité au président
Rioux car les historiens, qui venaient d'être introduits dans
le conseil scientifique, prétendaient aussi discuter le contenu
du document. Cette fois il surmonta la difficulté en justifiant
d'écarter la rigueur historique par la nécessité
d'une approche mémorielle puisqu'il s'agissait d'un Mémorial
!
L'étude d'un
exemple au moins est nécessaire pour nous échapper
de l'abstraction dans laquelle il cherche à nous enfermer.
Lorsque nous voyons écrit dans le document : "En
1930, la France décide de fêter avec faste le centenaire
de la Conquête. Si des notables arabes et Kabyles, arborant
fièrement et à juste titre, leurs décorations
et la Légion d'honneur, sont conviés aux cérémonies,
il n'en reste pas moins que la majorité des musulmans ressent
cette célébration comme une humiliation ". Un
historien, Xavier Yacono, jamais cité dans les manuels, exprime
un avis tout différent sur ce même sujet du sentiment
éprouvé par " la majorité des musulmans ".
Sil évoque leurs " légitimes revendications
" il ajoute " ... dans sa remarquable thèse Ali
Mérad écrit qu'à l'époque du centenaire
" les Algériens musulmans protestaient de leur indéfectible
attachement à la France " et plus loin "
L'opinion musulmane algérienne était unanimement acquise
à l'idée d'une évolution pacifique sous l'égide
de la France ".
À l'évidence
le rapprochement de ces deux textes (et nous pourrions multiplier
les exemples de ce type) ne se situe pas au niveau d'une confrontation
entre vérité historique et idéalisation de
la mémoire, mais révèle une divergence à
propos de laquelle le conseil scientifique doit pouvoir s'interroger.
Que Xavier Yacono soit
situé en marge de la pensée dominante et donc soupçonné
de manquer à l'objectivité ne permet pas de résoudre
la question. Dans un cas comme celui-ci l'accès aux sources
du rédacteur de ce document/ mémorial est indispensable
pour trancher. Si celles-ci existent, elles seront faciles à
produire; si elles s'avèrent contradictoires ou douteuses,
le texte devra le laisser paraître. Il ne faut pas plus de
mots pour dire que l'on ne dispose pas d'informations fiables
sur un sujet pour imposer sa vision des choses. Mais si rien n'est
négociable alors tout est permis! Nous touchons là
non pas à des divergences secondaires mais à l'essentiel.
L'essentiel, personne
ne s'en cache, ce sont ces milliers de jeunes écoliers, lycéens,
étudiants pour qui toutes les ressources de la pédagogie
et de l'image seront mobilisées afin de faire passer
un message. Toute la question est de savoir lequel?
Parmi eux, Je pense
aux plus exposés dans notre société, à
ceux des enfants de Harkis qui osent revendiquer " leur
patrimoine historique " (je reprends ici la belle expression
d'une jeune femme du H.C.R. qui évoquait en ces termes le
choix de ses parents devant les députés.)
Reprenons à
ce sujet l'exemple cité plus haut. Pour chacun de nous il
est loin d'être équivalent de prétendre que,
lors du Centenaire, la majorité de la population musulmane
se sentait humiliée ou, au contraire, qu'une majorité
de Musulmans éprouvait un indéfectible attachement
pour la France. Mais pour un enfant de Harki, injurié aujourd'hui,
dans la rue, la différence d'éclairage que cela entraîne
sur le choix de ses parents à cette époque, est fondamentale.
J'ignore à ce
jour comment les choses évolueront pour le Mémorial,
mais tel que les responsables le conçoivent maintenant il
se situe aux antipodes du projet initial. On ne cherche pas à
enraciner l'avenir des populations qui composent la France grâce
à la connaissance des réalités d'un passé
commun, mais à fabriquer, pour des générations
de visiteurs, une mémoire collective simplifiée en
accord avec l'idée des peuples en lutte pour leur libération.
La prise de conscience de notre culpabilité favoriserait
le dépassement de nos fautes et permettrait " la réconciliation
des mémoires " rendues nécessaire par les violences
que nous avons exercées.
Je crains que, tout
au contraire, en épurant ainsi le passé de la France
de ce qu'il pouvait y avoir de généreux, de créateur
et donc de respectable, pour le réduire à la seule
domination économique et aux violences physiques et morales
qui l'auraient accompagné, on justifie une fois encore les
violences qui nous menacent par nos violences antérieures.
Voilà pourquoi
nous ne saurions accepter le projet de Mémorial dans sa forme
actuelle. Si, malgré nos efforts, nous ne parvenions pas
à faire modifier la conception du projet, nous ne
saurions cautionner sa réalisation.
Evelyne Joyaux
Présidente
du Cercle Algérianiste d'Aix-en-Provence
Membre du Haut Conseil des
Rapatriés
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