Mobilisation et Nationalité

Dans une série d'excellents articles de la Revue du Cercle Algérianiste intitulés ''la Victoire oubliée" Georges BOSC nous donne (volume 65-Mars 1994 page 24) des chiffres précis sur la mobilisation des Français d'Afrique du Nord durant la Guerre 1942-1945 et également sur la participation de la communauté indigène à cette guerre.

Des statistiques indiscutables précisent que la mobilisation des Français d' Afrique du Nord appela sous les drapeaux vingt-sept classes d'âge, entre dix-neuf et quarante-cinq, soit un total de 259 000 mobilisations sur une population de 1 076 000 habitants. Déduction faite des inaptes, 44 500, des indisponibles, 10 000 et des affectés spéciaux 28 500, 176 000 hornrnes furent incorporés. De sorte que 16,40% de la population se trouva sous les armes.
A titre de comparaison, pendant la guerre de 1914-1918, 5 000 000 d'hommes furent mobilisés en France métropolitainesur une population de 40 000 0000 d'habitants,
soit une proportion de 12,5 %,. C'est assez dire l'effort de guerre consenti par la communauté française d'Afrique du Nord. Comparativement l'effort demandé à la communauté indigène fut moins important. Pour une population de 14 729 000 habitants, 233 000 hommes combattirent sous les couleurs françaises, soit 1,58 %. Le Maroc, à lui seul, donna 73 000 volontaires, tandis qu'en Algérie et Tunisie. les 160 000 recrues se partagent entre 55 000 volontaires et 105 000 appelés.

Je me suis donc demandé pourquoi et comment avaient été appelés 105 000 individus parmi la population indigène et sur quel critère avait-on "appelé" ces 105 000 Musulmans.

Il me semble difficile d'affirmer comme certains l'ont fait qu'à partir du 5 Juillet 1830 "tous les Algériens étaient Français" puisque plusieurs historiens affirment que, le 5 juillet 1830, le gouvernement de Charles X ne savait que faire de la ville d'Alger qu'il venait de conquérir.

D'autre part c'est l'ordonnance du 22 Juillet 1834 qui prononçait la réunion au territoire français de l'ancienne Régence d'Alger. (Les Algériens obtenaient la nationalité française mais pas la citoyenneté française). Quoi qu'il en soit, si les Indigènes musulmans avaient été français en 42/45 ils auraient été mobilisés, appelés, dans la même proportion de 16,40% que les Français d'Afrique du Nord et il y aurait eu 1 300 000 appelés musulmans environ. Nous sommes loin du compte.

S'il n'y a eu que 105 000 appelés c'est qu'il s'agit de 105 000 citoyens français. Comment donc ont-il été considérés comme Citoyens ?

Nous savons en effet de plusieurs sources et en particulier par la thèse de doctorat ès lettres de C. MARTIN sur "Les Israélites algériens de 1830 à 1902" que par sénatus-consulte du 14 Juillet 1865 Napoléon lll se proposait d'accorder la qualité de citoyen aux Indigènes israélites et musulmans à condition qu'ils en fassent demande individuellement et qu'ils renoncent à leur loi mosaique ou coranique.

Le 21 Avril 1866 un règlement administratif rendait applicable le sénatus-consulte. "Comment refuseriez-vous, après l'avoir sollicité, une patrie comme la France pour les quelques avantages qu'offre le droit de pratiquer la polygamie et le divorce qui répugnent à la religion éclairée comme à la civilisation moderne. (lettre pastorale du consistoire israélite du 15 Mai 1866. C. Martin p.l23).

Ce fut donc un échec puisqu'au total, sur 33 000 Israélites en Algérie, 152 seulement, profitèrent du sénatus-consulte de 1865.(C. Martin p.124).

Pour les Musulmans, C. Martin ne donne pas de chiffres précis mais il n'y eut pas plus de quelques dizaines de Musulmans qui optèrent pour la citoyenneté française (d'après Pierre MONTAGNON "Histoire de l'Algérie p.l88", 398 Israélites et 194 Musulmans demandèrent à accéder à la citoyenneté française).

La raison de ce refus est simple, m'a dit un ami Français-Musulman, ancien délégué à l'Assemblée Algérienne: les Musulmans qui abandonnaient la loi coranique se faisaient traiter de renégat par leur famille et leur tribu et étaient mis au ban de leur communauté (les MTournis ceux qui ont tourné- C. Martin p. 125)

En 1850, déjà, un représentant des Musulmans affirmait que le Coran interdisait la naturalisation. Pour les Israélites il a fallu le génie politique d'A. CRÉMIEUX qui leur a imposé la citoyenneté française par le décret du 24 Octobre l 870.

Les Israélites ont donc été mobilisés en 1942/45 dans les mêmes proportions (16,4%) que les autres Européens alors que les Musulmans ne l'ont été qu'à 1,58 % engagés et appelés confondus.

La réponse à mes questions je viens de l'obtenir par notre ami Maurice BEL, grand chercheur de l'Association Généalogie Algérie-Tunisie-Maroc: c'est le décret du 3 Février 1912 (dont il me joint photocopie) qui réglait le recrutement des Indigènes d'Algérie.

Dr André BERNARD


Documentation

Sénatus-consulte du 14 Juillet 1865
Règlement administratif du 21 Avril 1866
Décret du 24 Octobre l 870 (Décret Crémieux)
Décret du 3 Février 1912 (Recrutement)