Sur le site de Guy Pervillé. Jean-Jacques Jordi - Un silence d'Etat
Jean-Jacques Jordi, Un silence d’Etat. Les disparus civils européens de la guerre d’Algérie. (2011)
lundi 19 décembre 2011.
Jean-Jacques Jordi, Un silence d’Etat. Les disparus civils européens de la guerre d’Algérie. Paris, Editions SOTECA, octobre 2011, 200 p.
La parution de ce petit livre est un grand événement,
parce qu’il est fondé sur la consultation systématique, obtenue par
dérogation, de toutes les sources d’archives permettant de se renseigner
sur le sort des disparus civils européens de la guerre d’Algérie,
enlevés entre 1955 et 1963 (dont la grande majorité le fut après le
cessez-le-feu du 19 mars 1962) : archives nationales section
d’Outre-mer à Aix en Provence, archives nationales de Paris (CARAN),
archives du Ministère des affaires étrangères à Nantes, centre des
archives contemporaines de Fontainebleau, archives du Service historique
de la Défense à Vincennes, archives du Comité international de la Croix
rouge (CICR) à Genève, et enfin archives du Service central des
rapatriés à Couloumiers-Chamiers (Dordogne). La très grande majorité de
ces documents n’auraient pu être consultés, suivant la loi de 1979
toujours en vigueur, que 60 ans après la fin de la guerre d’Algérie,
soit à partir de juillet 2022, et il convient de remercier le Premier
ministre François Fillon pour avoir accordé ces dérogations sans plus
attendre (même si l’on peut regretter que le délai légal de consultation
ne soit pas plus court). En tout cas, l’essentiel est que le travail
de Jean-Jacques Jordi ouvre une nouvelle phase dans l’histoire de la
guerre d’Algérie, et qu’il sera désormais impossible d’écrire sur ce
sujet sans tenir compte de ce qu’il nous apporte.
A vrai dire, une grande partie de son contenu était déjà
connu de ceux qui voulaient le connaître, mais justement le fait
nouveau est que désormais il ne sera plus admissible de l’ignorer.
Cependant, il faut bien dire que, même pour ceux qui étaient déjà
informés de ces enlèvements longtemps occultés, la lecture de ce livre
est extrêmement choquante par la masse de faits terribles qu’elle
rapporte.
Choquante, elle l’est plus particulièrement pour ceux
qui voyaient la torture et les exécutions sommaires comme des
caractéristiques propres au comportement de l’armée française au temps
de la « bataille d’Alger », puis à celui de sa continuatrice
illégale, l’OAS. Or ces documents nous montrent un tableau tout
différent : la généralisation de la torture contre les membres
supposés de l’OAS par le FLN, mais aussi par des forces policières
françaises illégales (les « barbouzes » [1]) ou légales (la « Mission C » [2]),
qui auraient même transmis aux anciens « rebelles » algériens
des listes de suspects d’appartenir à l’OAS avant même le cessez-le-feu
du 19 mars 1962 [3] !
Ces découvertes pour le moins stupéfiantes ne sont pourtant pas des
nouveautés absolues, puisque l’historien Pierre Vidal-Naquet, célèbre
pour sa lutte contre la torture depuis son premier livre sur L’affaire Audin, avait protesté contre les sévices infligés à des membres de l’OAS après avoir lu le dossier envoyé par Raoul Girardet [4].
Mais, comme Pierre Vidal-Naquet l’a reconnu lui-même, ce cas était
resté exceptionnel, et l’on pourrait citer beaucoup d’autres
intellectuels de gauche qui, au moment du cessez-le-feu d’Evian, avaient
prôné avec enthousiasme une nouvelle alliance entre la France et le
FLN contre l’OAS. Ceux-là avaient oublié que le FLN avait pratiqué le
terrorisme contre les Français d’Algérie, et contre les Algériens
réfractaires à son autorité, pendant plus de 7 ans.
Ce livre confirme tout ce qui avait déjà été exposé depuis 1997 par la thèse de Jean Monneret [5],
publiée en 2000 : si le FLN a prôné la patience face aux
violations systématiques du cessez-le-feu du 19 mars 1962 par l’OAS (qui
voulait provoquer des représailles pour obliger l’armée française à
prendre parti pour les Français d’Algérie), il a changé d’attitude moins
d’un mois plus tard, en recourant à des enlèvements - qualifiés par
Jean Monneret de « terrorisme silencieux » [6] - de plus en plus nombreux à partir du 17 avril [7].
Cette date relativement tardive avait eu l’avantage d’attendre la mise
en application irréversible des accords d’Evian, en laissant passer le
référendum métropolitain du 8 avril, suivi par la démission du Premier
ministre Michel Debré le 12, et son remplacement par Georges Pompidou
(alors considéré comme un simple exécutant de la volonté gaullienne) le
14, mais aussi l’installation de l’Exécutif provisoire à Rocher Noir le
7 avril. A quoi Jean-Jacques Jordi ajoute la fin du délai de 20 jours
prévu par les accords d’Evian pour la libération de tous les prisonniers
des deux camps, également le 8 avril [8].
C’est alors, selon Jean Monneret, qu’a commencé l’escalade des
enlèvements de civils qui a culminé durant l’été 1962, et qui a
provoqué rapidement la panique et l’exode de la masse de la population
française d’Algérie. Leur nombre a dépassé très largement celui des
personnes enlevées entre le 1er novembre 1954 et le 19 mars 1962 (330
disparus).
Jean-Jacques Jordi fournit à la fin de son livre des
listes de personnes disparues présumées décédées entre le 1er novembre
1954 et le 31 décembre 1962 (1583 personnes [9]),
de personnes dont le sort reste incertain (171 personnes) et de
personnes enlevées dont les corps ont été retrouvés et inhumés (123
personnes) [10].
Il commente ces bilans d’une façon très claire dans les pages 155 à 157
de son livre. Il est à noter que son but n’était pas de recenser toutes
les personnes enlevées, ce à quoi Mme Colette Ducos Ader se
consacre depuis un demi-siècle [11],
mais les résultats de son enquête sont tout à fait compatibles avec
ceux de celle de Jean-Jacques Jordi. Celui-ci fournit également de
précieuses statistiques présentant le nombre de disparus par années (de
1955 à 1962), puis par mois en 1962 [12], ainsi qu’une répartition des « disparus et sorts incertains » par département [13].
On y voit que la très grande majorité des disparus a été enlevée en
1962 (593 cas entre le 19 mars et le 3 juillet, 660 cas entre le 4
juillet et le 31 décembre), et que les deux départements marqués par les
plus grands nombres d’enlèvements sont ceux d’Alger (40,35%) et d’Oran
(35,66%). D’autre part, Jean-Jacques Jordi affirme avoir trouvé dans les
archives consultées « un chiffre de 353 personnes disparues et de
326 personnes décédées - dont les décès ont été constatés - (soit 679
personnes) du 26 juin au 10 juillet 1962 sur le grand Oran », parmi
lesquelles « 314 personnes disparaissent à Oran les 5, 6 et 7
juillet » [14].
C’est une information capitale, qui permet de penser que les tragiques
événements d’Oran, longtemps passés sous silence ou minimisés,
détiennent le record du nombre de victimes de la guerre d’Algérie en un
même lieu et à une même date [15].
Enfin, l’ambassade de France a encore comptabilisé un nombre non
négligeable de disparitions jusqu’au 30 septembre 1963 [16].
Comment expliquer ces faits effroyables ? La tâche
n’est pas facile parce que les sources disponibles sont uniquement
françaises, comme l’avait déjà remarqué Jean Monneret. Mais nous pouvons
néanmoins essayer de faire le point, en recourant à des hypothèses
quand les documents nous manquent.
La répartition géographique des disparitions, dressée
par Jean-Jacques Jordi dans le cadre des départements, et celle des
enlèvements, établie par Colette Ducos-Ader dans celui des
arrondissements, met en évidence que celle-ci est fonction de la
répartition de la population européenne. Elle permet d’affirmer
l’implication prioritaire de la Zone autonome d’Alger, refondée en 1962
par Si Azzedine, envoyé du GPRA, mais aussi celle de la wilaya IV
(Algérois) et celle de la wilaya V (Oranie). Celle de la wilaya V peut
s’expliquer par son vote défavorable à l’accord des Rousses
(préfiguration des accords d’Evian) à la réunion du CNRA de février
1962, et celle de la wilaya IV par la tentative de l’OAS d’implanter un
maquis sur son territoire à la fin mars. Mais celle de la Zone autonome
d’Alger pose problème, dans la mesure où elle implique directement le
GPRA, signataire des accords d’Evian. Si Azzedine a expliqué que le
refus obstiné de ces accords par l’OAS et sa persévérance dans le
harcèlement des quartiers algériens rendaient nécessaire une réaction
efficace du FLN pour protéger la population algérienne [17].
Mais l’examen de la liste des victimes d’enlèvements par Jean-Jacques
Jordi le conduit à conclure que les membres avérés de l’OAS y étaient
très minoritaires, et qu’en réalité ce sont les Européens d’Algérie qui
ont été visés en tant que tels [18]. Ce qui confirme l’avis de Jean Monneret, lequel parlait de « dérapage incontrôlé » [19],
aisément explicable par le fait que les membres des commandos de l’OAS
étaient très difficiles à atteindre, au contraire des civils enlevés
dans les campagnes, sur les routes, ou à la limite des quartiers
européens et musulmans. On peut en conclure que le FLN, sous prétexte de
lutter contre l’OAS pour défendre le cessez-le-feu, a en réalité ruiné
celui-ci en privant la population européenne de la possibilité de
continuer à vivre en sécurité dans son pays, promise par les accords
d’Evian, et on peut se demander si ce but a été délibérément voulu comme
une « épuration ethnique ». D’autre part, il faut rappeler
que la fin de l’action de l’OAS avant le 1er juillet n’a pas ralenti les
enlèvements, bien au contraire. Et si en 1963 les « retrouvés
vivants » étaient plus nombreux que les « manquants » et
que les « tués », ce n’était pas le cas en 1962 (tout
particulièrement entre le 19 mars et le 3 juillet) [20].
Enfin, il faut souligner que Jean-Jacques Jordi signale
des faits que l’on a trop longtemps préféré ignorer :
tortures [21], viols de femmes (voire prostitution) [22], et prises de sang forcées [23],
jusqu’à la mort des victimes. D’après lui, les documents qui en parlent
sont trop nombreux pour qu’on puisse considérer ces allégations comme
de simples rumeurs sans contenu objectif.
Tous ces faits évidemment contraires aux accords d’Evian
devaient être signalés aux commissions de cessez-le-feu prévues par ces
accords, dans le cadre national et départemental. Mais Jean-Jacques
Jordi souligne que la commission mixte de cessez-le-feu, siégeant à
Rocher Noir, n’a pas joué son rôle [24],
et que parmi les commissions départementales, seules celles de la
wilaya III (départements de Tizi-Ouzou et de Bougie), ainsi que celle de
Constantine et d’Orléansville, auraient fonctionné d’une manière
satisfaisante [25].
Dans ces conditions, on a peine à comprendre la passivité imposée aux
militaires français, et l’interdiction de toute intervention sans
l’accord des nouvelles autorités algériennes à partir de la proclamation
des résultats du référendum d’autodétermination, le 3 juillet 1962.
De Gaulle pouvait-il ignorer tous ces rapports
alarmants ? Certainement non, à moins de supposer que ses
subordonnés auraient fait écran à tant d’informations déplaisantes. Mais
il faut souligner que la Zone autonome d’Alger, commandée par Si
Azzedine, a ouvertement rompu le cessez-le-feu en multipliant les
attaques revendiquées dans les quartiers européens d’Alger à partir du
14 mai [26].
Jean-Jacques Jordi nous apprend que celui-ci avait aussi ordonné
l’exécution de tous les otages français enlevés jusque là [27].
Le 23 mai, dans les décisions du Comité des affaires algériennes,
signées par le général de Gaulle, on peut lire : « Le Haut
Commissaire interviendra afin que l’Exécutif Provisoire obtienne qu’il
soit mis fin aux enlèvements et aux meurtres d’Européens actuellement
perpétrés à Alger. Il appartient, en fait, à M. Farès de faire en
sorte que Si Azzedine cesse son action dans ce domaine ou soit
appréhendé » [28].
En réalité, Si Azzedine obtint ce qu’il voulait : l’installation
d’ « Auxiliaires temporaires occasionnels » (ATO) algériens
choisis par la Zone autonome dans les quartiers européens d’Alger et
l’expulsion de policiers et de militaires français hostiles à sa
cause [29].
Cependant, cette crise eut une autre conséquence importante : la
décision prise par le général de Gaulle, sur la proposition du président
de l’Exécutif provisoire, de fixer au 1er juillet la date du référendum
algérien destiné à ratifier les accords d’Evian et à créer un Etat
algérien détaché de la France [30].
Cette décision capitale, qui réduisait presque de moitié la période
transitoire de six mois (au maximum) prévue par les accords d’Evian, n’a
pas encore été mise en évidence autant qu’elle le méritait. Visant à
mettre chacun au pied du mur pour l’obliger à prendre ses
responsabilités, elle était un premier demi-aveu d’échec des accords
d’Evian. Mais leur échec était encore plus nettement reconnu par le GPRA
dans la mesure où, lors de la réunion du CNRA ouverte à Tripoli le 25
mai 1962, le programme élaboré par une commission dont Ben Bella était
la personnalité la plus importante, et qui dénonçait les accords d’Evian
comme une « plate-forme néo-colonialiste » et un « frein
à la Révolution », fut adopté à l’unanimité sans véritable
débat [31]. Leur
avenir après le référendum du 1er juillet était donc douteux, même si le
FLN fit campagne pour le « oui » au référendum.
Aussitôt après le référendum et la proclamation de ses
résultats le 3 juillet, reconnue par le général de Gaulle et suivie par
le départ du Haut Commissaire Christian Fouchet laissant l’Algérie au
président de l’Exécutif provisoire Abderrahmane Farès, la multiplication
des attaques contre les « harkis » au mépris des clauses
fondamentales des accords d’Evian prouva que ces accords avaient cessé
d’exister. Deux jours plus tard, le 5 juillet, la chasse aux Européens
d’Oran déclenchée par un mystérieux coup de feu attribué à l’OAS fut,
comme on l’a vu, le pire épisode de ces mois d’anarchie. Jean-Jacques
Jordi en fait une analyse sévère qui donne de la crédibilité à
l’hypothèse d’un complot monté par la wilaya V et l’Etat-major général
de l’ALN pour discréditer le GPRA [32],
et démontre l’invraisemblance de la version donnée par le général Katz
dans ses souvenirs, démentie par un rapport signé de sa main en
1962 [33].
On remarque néanmoins un fait très important signalé par
Jean-Jacques Jordi : depuis le 14 juin le gouvernement français
avait demandé, et obtenu du GPRA, que l’indépendance de l’Algérie ne
soit pas fêtée le 5 juillet (date anniversaire de la capitulation
d’Alger le 5 juillet 1830) mais le 6 [34].
Cette dernière date était prévue pour l’arrivée du premier ambassadeur
de France, Jean-Marcel Jeanneney, et la veille, le Comité des affaires
algériennes était réuni autour du général de Gaulle pour faire le point
de la situation et pour donner ses instructions à l’ambassadeur [35].
Or le soir du 4 juillet, la radio d’Alger annonça que le GPRA avait
décidé de faire du 5 juillet 1962 la date de l’indépendance du pays,
mais rien ne fut changé à la date prévue pour la réunion du Comité des
affaires algériennes à Paris. C’est vraisemblablement durant cette
réunion que commencèrent les troubles d’Oran, et cela peut expliquer que
le général Katz, commandant les 12.000 hommes de la garnison française,
n’ait trouvé aucun supérieur pour lui donner les ordres d’intervention
rapide que la situation recommandait. En tout cas, la position du
gouvernement français au moment où l’Algérie indépendante était au bord
d’une guerre civile, est connue par les décisions prises le même 5
juillet par le Comité des affaires algériennes, dont le premier point
était ainsi formulé : « L’Ambassadeur, Haut représentant de la
République française en Algérie, se fondera dans son action sur le
principe essentiel que la France, ayant reconnu l’indépendance du nouvel
Etat et lui ayant transféré les compétences afférentes à la
souveraineté, ne doit pas prendre parti dans les querelles qui divisent
des factions politiques locales ». Ce qui signifiait que les
autorités légales étaient « l’Exécutif provisoire et, de fait, le
GPRA », dont la fusion pouvait être acceptée, pourvu que
« l’Algérie soit, conformément aux accords d’Evian, dotée, dans les
moindres délais, d’un régime représentatif issu d’élections
régulières » [36].
Rien dans ce texte ne permettait de prévoir une reconnaissance du
pouvoir concurrent de Ben Bella et de son Bureau politique, appuyé sur
l’Etat-major général du colonel Boumedienne destitué par le GPRA.
Ces quelques remarques ne suffisent pas à dissiper le
profond malaise que suscitent les ordres de non-intervention et le
retard considérable des réactions, limitées au niveau diplomatique. Sans
vouloir le justifier - ce qui serait impossible - on peut néanmoins
observer que le général de Gaulle, après avoir dû trop lentement
constater l’échec des accords d’Evian, n’avait plus d’autre issue que
d’attendre la formation d’un gouvernement algérien et d’exercer sur lui
des pressions diplomatiques en le menaçant de mesures de
rétorsion ; mais il ne pouvait pas non plus aller trop loin parce
qu’il savait bien que la rupture totale avec l’Algérie entraînerait la
faillite complète du pays et révélerait ainsi celle de la politique de
négociation. A moins de constater publiquement la rupture du cessez-le
feu et de reprendre les opérations militaires sur tout le territoire
algérien afin de libérer les Français d’Algérie et les « Français
musulmans » enlevés avant de l’évacuer ; mais cela aurait
signifié donner raison à l’OAS, en reprenant la guerre dans des
conditions beaucoup plus difficiles qu’avant les négociations. Comme l’a
remarqué Bernard Tricot, la politique algérienne du général de Gaulle
était comparable à un éventail d’abord largement ouvert, qui peu à peu
se réduit à une seule ligne [37]. Et comme l’a remarqué plus récemment Jean Lacouture [38], en citant le secrétaire du Général, celui-ci avait terminé la première rédaction des pages de ses Mémoires d’espoir consacrées au règlement de l’affaire algérienne par cette phrase qui
n’était pas forcément un signe d’auto-complaisance : « Et que
Dieu me prenne en pitié ».
Les apports considérables de ce livre me paraissent
autoriser quelques conclusions nettes. D’abord, l’inconcevable
aveuglement de ceux qui, un demi-siècle après ces faits effroyables,
persistent à les nier en attribuant aux Français d’Algérie l’entière
responsabilité de leur exode et en affirmant que les Algériens n’avaient
rien voulu de tel [39],
puisqu’ils n’avaient fait que résister au terrorisme de l’OAS. A ce
propos, Jean-Jacques Jordi a répondu avec pertinence aux nombreuses
associations qui ont dénoncé le Mémorial des disparus créé à Perpignan
en 2007 comme une nouvelle tentative de réhabiliter l’OAS. D’une part,
observe-t-il, les créateurs de ce Mémorial ont eu le tort de rassembler
des listes de victimes sans examen critique préalable, ce qui a conduit à
presque 40% d’erreurs, et permis les protestations indignées de
quelques personnes inscrites à tort, et contrairement à leurs
convictions [40].
Mais d’autre part, le nombre de militants avérés de l’OAS dans la liste
des disparus est extrêmement faible, ce qui prouve la réalité d’un
nettoyage ethnique exercé contre les Français d’Algérie, et légitime de
ce fait l’initiative mémorielle de Perpignan [41].
On doit aussi donner raison à Jean-Jacques Jordi contre les historiens
qui ont implicitement condamné le caractère partiel et partial de ce
Mémorial [42] en
oubliant qu’il n’était pas le seul ni le premier dans son genre, si l’on
prend en compte la politique mémorielle inverse mais symétrique suivie
par la Mairie de Paris, par les commémorateurs du 17 octobre 1961, et
par les milliers de municipalités inspirées par la FNACA, lesquelles
commémorent par des plaques de leurs rues le « 19 mars 1962, fin de
la guerre d’Algérie ». Le livre de Jean-Jacques Jordi est la
meilleure réfutation de cette prise de position partisane.
Enfin, il faut répondre à tous ceux qui veulent dépasser
un point de vue mémoriel étroitement national pour rendre possible un
vrai rapprochement franco-algérien [43].
Il est vain de le réclamer, même par des manifestes publiés et signés
dans les deux pays, si l’on ne dit pas clairement que ce rapprochement
exige une attitude également critique dans ces deux pays ; alors
que jusqu’à présent la politique mémorielle algérienne a postulé que les
Algériens n’étaient responsables de rien puisque les Français étaient
responsables de tout [44].
Le livre de Jean-Jacques Jordi rendra un grand service à cette prise de
conscience commune s’il contribue à dissiper cette funeste illusion.
Pour y contribuer, l’auteur a bien fait de citer dans sa conclusion
l’un des neuf chefs historiques du FLN, Hocine Aït-Ahmed :
« L’exil des Pieds-Noirs est une tragédie humaine,(...) une faute
terrible pour l’avenir politique, économique et même culturel, car notre
chère patrie a perdu son identité sociale. Avec les Pieds-Noirs et leur
dynamisme, je dis bien les Pieds-Noirs et non les Français, l’Algérie
serait aujourd’hui une grande puissance africaine. Il y a eu envers les
Pieds-Noirs des fautes inadmissibles, des crimes de guerre envers des
civils innocents et dont l’Algérie devra répondre au même titre que la
Turquie envers les Arméniens » [45]. A cette condition, une vraie convergence mémorielle franco-algérienne sera enfin possible.
Enfin, rappelons encore une fois, comme le fait Jean-Jacques Jordi [46],
la Convention internationale contre les disparitions forcées dont la
signature est ouverte à tous les Etats depuis le 6 février 2007. La
France, qui a signé cette convention le 23 septembre 2008, peut-elle
inviter comme elle le fait tous les autres Etats à suivre son exemple,
tout en continuant à passer sous silence le fait que tant de ses
ressortissants d’Algérie ont été des victimes trop longtemps oubliées de
cette pratique condamnable ?
Guy Pervillé
PS : J’ai eu le tort de ne pas signaler plus
visiblement l’article intitulé "1962, les disparus d’Algérie",que j’ai
publié dans L’Histoire, n° 367, septembre 2011,
pp. 82-85, dans lequel j’ai utilisé les passages du livre de
Jean-Jacques Jordi que celui-ci m’avait aimablement communiqués.
D’autre part, je n’ai pas signalé
plus tôt l’importance capitale de ce livre parce qu’il est paru beaucoup
plus tard que prévu, et que je n’en ai pas été informé quant il est
sorti à partir du 20 octobre dernier. D’autant plus qu’il était épuisé
quand il m’a été signalé par l’article d’Arnaud Folch dans Valeurs actuelles n° 3910 du 3 au 9 novembre 2011, et par les réactions de Jean Monneret et de Jean-François Paya publiées dans Etudes coloniales.
Un voyage de trois semaines à l’étranger a fait le reste. Voila
pourquoi je réagis à ce livre si important avec presque deux mois de
retard.
[1] Jordi, op. cit., pp. 51-52.
[2] Jordi, op. cit., pp.53-56.
[3] Jordi, op. cit., p. 55.
[4] Pierre Vidal-Naquet, Face à la raison d’Etat, un historien dans la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 1989, pp. 170-186 (« L’OAS et la torture », article d’abord publié dans Esprit, mai 1962, pp. 825-839).
[5] Jean Monneret, La phase finale de la guerre d’Algérie, Paris, L’Harmattan, 2000, 400 p.
[6] Monneret, op. cit., pp. 118 sq.
[7] Ibid., p. 133.
[8] Jordi, op. cit., p. 58 et
[9]
Dont 1438 « Européens » et 145 « Français
musulmans », précise-t-il p. 155. Le recensement complet des
« Français musulmans » victimes de représailles en 1962 est
beaucoup plus difficile.
[10] Jordi, op. cit., pp. 155-157, et pp. 165-194.
[11]
Mme Ducos-Ader m’a fourni un exemplaire de son rapport intitulé
« Etude sur le nombre d’Européens victimes d’enlèvements au cours
de la guerre d’Algérie de 1954 au 2 juillet 1962 et dans les mois, qui
suivirent l’indépendance », arrêtée au 2 octobre 2010. Je l’ai
utilisée, ainsi que les bonnes feuilles du livre de Jordi transmises par
celui-ci, dans mon article "1962, les disparus d’Algérie", L’Histoire, 2011, n° 367, pp. 82-85.
[12] Jordi, op. cit., p. 158.
[13] Jordi, op. cit., p. 159.
[14] Jordi, op. cit., p.96.et 155.
[15]
Aucun autre événement tragique de la guerre d’Algérie, même pas le 17
octobre 1961 à Paris, n’a été aussi totalement passé sous silence, à tel
point que le film d’Yves Courrière et Philippe Monnier, La guerre d’Algérie,
sorti en 1972, arrêtait son récit aux fêtes du 1er juillet 1962, tout
en utilisant sans le dire des images prises à Oran le 5 juillet, selon
Jean-François Paya.
[16] Jordi, op. cit., p. 129.
[17] Si Azzedine, Et Alger ne brûla pas, Paris, Stock, 1980, pp. 201-205 et 217-227.
[18] Jordi, op. cit.,
pp. 158-159 (« moins d’une dizaine d’activistes) et note 1 :
« La confrontation de la liste des personnes disparues avec celles
concernant l’OAS permet d’écrire que le FLN n’a pas visé les membres de
l’OAS comme l’espérait le gouvernement mais des civils, sans doute
Algérie française, mais non OAS, voire des civils
« libéraux ».
[19] Monneret, op. cit., p. 128.
[20] Jordi, op. cit., p. 129.
[21] Jordi, op. cit., pp. 108-112.
[22] Jordi, op. cit., pp. 108-109.
[23] Jordi, op. cit.,
pp.106-107. Ces pages confirment en les complétant les articles de
Grégor Mathias , « Le sang des disparus d’Algérie en mai-juin 1962.
Un drame oublié de la guerre d’Algérie », Outre-mers, revue d’histoire,
n° 356-357, 2ème semestre 2007, pp. 265-280, et « Les
« vampires » à Alger, Oran et Tlemcen (avril-juillet
1962) : une rumeur de la guerre d’Algérie ? », publié
dans la revue en ligne Etudes coloniales. Cf. ma
mise au point sur mon site http://guy.perville.free.fr : « Les
prises de sang forcées en Algérie en 1962 : mythe ou
réalité ? » (2011).
[24] Jordi, op. cit., p.59.
[25] Jordi, op. cit.,
pp. 58-59. C’est logique dans le cas des deux premières, puisque
l’ancien chef de la wilaya III, Belkacem Krim, vice président du GPRA
et chef de la délégation à Evian, fut le seul signataire algérien des
accords. C’est plus surprenant dans le cas d’Orléansville, dont le
pourcentage des victimes d’enlèvement cité par Jordi (5,22%, op. cit., p. 158) vient au 3ème rang après Alger et Oran. Même constat dans le rapport de Mme Ducos-Ader.
[26] Azzedine, op. cit., et Monneret, op. cit., p. 173-174.
[27] Jordi, op. cit., pp. 37-38.
[28] Faivre (Maurice), Les archives inédites de la politique algérienne, 1958-1962, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 294.
[29] Monneret, op. cit., pp. 175-177.
[30] Fait mentionné sans date par Abderrahmane Farès, La cruelle vérité, Paris, Plon, 1982, pp. 116-117, et très rarement cité et daté (même par moi).
[31] Mohammed Harbi, Le FLN, mirage et réalité, Paris, Editions J.A, 1980, p. 331-341.
[32] Jordi, op. cit. pp. 63-97.
[33] Jordi, op. cit. pp.85-88.
[34] Jordi, op. cit. pp. 75-76.
[35] Voir la thèse d’Eric Kocher-Marboeuf, Le Patricien et le Général, Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle, 1958-1969, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2003, pp. 473 sq.
[36] Faivre, op. cit., p. 300.
[37] Bernard Tricot, Les sentiers de la paix, Algérie 1958-1962, Paris, Plon, 1972, pp. 364-365, et Mémoires, Editions Quai Voltaire, 1994, p. 101.
[38] Jean Lacouture, L’Algérie algérienne, fin d’un empire, naissance d’une nation, Paris, Gallimard-NRF, p. 296, citant Pierre-Louis Blanc, De Gaulle au soir de sa vie, Paris, Fayard, 1990, p. 210.
[39] Voir par exemple l’article de Pierre Daum, « Sans valise ni cercueil, les Pieds Noirs restés en Algérie », Le Monde diplomatique, mai 2008.
[40] Jordi, op. cit., pp. 139-145.
[41] Jordi, op. cit., p. 145.
[42] Jordi, op. cit.,
p. 140-141. Cf. la critique d’un groupe d’historiens animé par Eric
Savarese, auquel j’ai accepté de participer, mais dont je me suis
démarqué (voir sur mon site ma mise au point : « Ma position
sur l’annexe au rapport d’Eric Savarese : "Une note sur le ’mur des
disparus’" (2007).
[43]
Voir sur mon site ma mise au point « A propos de la
pétition : "France-Algérie : dépassons le contentieux
historique" » (2007).
[44]
Dernier exemple, la proposition de loi déposée par 125 députés
algériens en janvier 2010, voulant mettre la France en jugement pour
tous les crimes commis contre le peuple algérien de 1830 à 1962, et
directement contraire aux accords d’Evian.
[45] Jordi, op. cit., p. 162.
[46] Jordi, op. cit., pp. 13-14.

Mis en page le 27/12/2011 par RP. |
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