Agriculteur et célibataire.
Tout le monde a vu les dessins humoristiques de Sempé aux pages des magazines et même quelquefois à la première de couverture du prestigieux New Yorker... Le sujet met souvent en scène, sur les murs d'une pièce, un décor opprimant, qui anéantit semble-t-il par une profusion de détails de tapisserie, de fleurs, de serre, de forêt tout autre détail. Pourtant on découvre sous leur masse calfeutrante un pauvre diable à un bureau dans le rond de lumière d'une lampe, un intellectuel, un chercheur, un savant. La scène est dans une pièce de la Préfecture de Versailles. C'est le dernier bastion du Service des Rapatriés d'Algérie. Nous sommes en mars 1965 et leur flot s'en est tari depuis plus de deux ans. Le jour tombe d'une haute fenêtre aux vitres sales. De chaque côté, les rayonnages d'une bibliothèque montent jusqu'au plafond. Ils supportent des rangées de bouquins, tous de même dimension ou des dossiers plutôt que des livres.
Victor entra donc et se présenta. Il demandait son rapatriement. Tapi derrière un mur de dossiers. dans leurs emballages de papier, sous un lien au nud d'archive - les pavés d'une barricade - un jeune homme leva les yeux. Il regardait un album de bande dessinée. Coiffé d'un pétard, très brun, ramassé sur son siège il observait l'importun. On voyait souvent ses semblables dans ce quartier si pittoresque de la Consolation, à Alger.
Non seulement
il en avait l'air d'être de la Consolation mais il en avait aussi
le langage sans détour
aux intonations rudes et ensoleillées.
Ce commis de Préfecture suivait ici la philosophie de l'Administration française de l'époque. En effet, elle voyait, cette administration, les couples de Français d'Algérie arriver en France deux par deux, comme pour l'arche de Noé... Elle restait à cent lieux de soupçonner ces milliers de désastres qui brisaient tant de cellules familiales : épouse et enfants en sécurité en France, le père de famille essayant de ne pas tout perdre là-bas.
Ainsi, pour Victor, la page est tournée et il aborde au pays de ses ancêtres sous un déguisement administratif inattendu. Yves Pleven avril 2001
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Mis en page le 5/9/2003 par RPr