LA POPULATION INDIGENE de
L'ALGERIE
De 1830 à 1872
Il est difficile de fixer à un chiffre
précis le nombre d'habitants qui vivaient en Algérie en 1830.
En effet, jamais les Turcs qui y exerçaient le pouvoir
politique n'ont pensé à connaître, par un recensement
plus ou moins précis, la population du territoire de la Régence
d'Alger.
Aussi, les estimations qu'on trouve ici ou
là variant de quatre cent mille à dix millions
d'habitants, soit de 1 à 25.
Mais des historiens plus raisonnables, dont X. Yacono, s'arrêtent
au chiffre de trois millions d'‰mes. Ce chiffre, bien sûr,
n'est qu'une estimation, vraie à quelques pour-cent
près. Remarquons que 5% en plus ou en moins représentent
cent cinquante mille individus en plus ou en moins, et 10%,
trois cent mille en plus ou en moins.
Le premier recensement officiel qui a été
publié et dont on connaît les chiffres est celui de
1856
Le problème est de savoir ce qui s'est
passé entre 1830 et 1856, soit pendant vingt-six ans. Or ces
vingt six années correspondent à peu de chose près
à la période de la conquête de ce territoire
par l'Armée Française.
Mais il ne faut pas oublier que la conquête
de l'Algérie par la France ne s'est pas déroulée en quelques
jours. Commencée en Juin 1830, elle ne s'est terminée qu'en
Juillet 1857, avec celle de la Grande Kabylie, précédée trois
ans auparavant de celle de la Petite Kabylie. Or, il se trouve
que ces deux régions ne sont pas les moins peuplées du pays,
et de loin. Il serait bon, par conséquent, de ne pas oublier
ce fait dans les estimations et les recensements annoncés
avant 1860.
Il semble bien que, déjà à
l'époque, des chiffres assez imprécis ont circulé.
Par exemple, le 16 Juin 1848, du haut de la tribune de l'Assemblée
Nationale, un honorable représentant qui se disait
pourtant bien au courant depuis dix-huit ans de la situation
en Algérie, Charles Dupin, a déclaré
qu'il y avait au printemps précédent dans nos
possessions du Nord de l'Afrique cent douze mille Européens,
et cinq ou six fois plus d'indigènes, soit de six cents
à sept cent vingt mille de ces derniers. Si le nombre
des premiersétait exact, le second l'était beaucoup
moins.
Le lendemain, le général de La Moricière,
du haut de la même tribune, a fourni le chiffre de 2 500 000,
précisant que ce n'était pas une estimation, mais,établie
après comptages, la base des impositions des indigènes
algériens, comptages réalisés par tente, par famille, puis
par douars.
Ce chiffre demande tout de même à
être examiné de plus près. Si nous comprenons
bien ce que nous dit le Général, il s'agit de la population
qui paye l'impôt à la France. Par conséquent,
n'y sont pas incluses les populations de Grande Kabylie, de
l'Est de Tizi Ouzou jusqu' aux crêtes dominant la rive
gauche de l'oued Soummam, ni la population de la Petite Kabylie
des crêtes dominant la rive droite de ce même
oued jusqu'à Collo inclusivement. Et n'y sont pas comptés
les habitants du Sud Oranais, au-delà d'A•n Sefra.
Mais je ne cite cette zone que pour mémoire.
En ce qui concerne la population des Ç sujets Français,
Arabes, Kabyles et Mozabites È, le recensement de 1886 aété
intégralement publié au Bulletin des Lois. Il indique pour
cette catégorie d'habitants un nombre total de recensés de
trois millions quatre cent cinquante mille trois cents.
Pour ramener ce chiffre à celui initial
de trois millions, le multiplicateur est 0,87. Compte tenu
de la population musulmane déclarée dans les territoires des
Communes de Plein Exercice (six cent soixante mille habitants)
le mouvement de concentration urbaine ne fait que commencer.
Par conséquent, on peut considérer sans trop se tromper que
la population de chaque portion de territoire avait en 1830
une population égale à celle qui s'y trouvait
en 1886, à condition bien sûr d'en multiplier
le chiffre par le coefficient déterminé tout à l'heure,
soit 0,87.
L'opération militaire commandée au début
de l'été 1851 par le général de Saint Arnaud
a permis la conquête des territoires de futures Communes
Mixtes de Collo, des Beni Attia, d'El Milia, de Taher et de
Tababort. La ville de Djidjelli était déjà occupée
depuis huit ans environ. Pour ce territoire, et en tenant
compte des centres de Collo, de Strasbourg et de Duquesne
décomptés à part, le recensement de 1886 nous indique
une population un peu inférieure à cent cinquante mille
habitants. En appliquant le raisonnement ci-dessus exposé
la population de ce secteur devait en 1830 être
voisine de cent trente mille habitants.
L'opération menée l'année suivante sous le
commandement du général Randon dans les Babors va amener la
reddition des populations qui vont être plus tard administrées
par les Communes Mixtes d'Oued Marsa, de Guergour de Takitount
et de Fena•a. Le recensement de 1886 nous annonce pour l'ensemble
de ce territoire un total de deux cent six mille habitants.
On peut donc estimer la population de cette zone à
cent quatre-vingt mille habitants en 1830.
La guerre de Crimée, vidant de l'Algérie
une bonne partie de ses troupes fait que la conquête
de la Grande Kabylie est remise à la fin du Printemps
1857. A l'examen des opérations militaires, on constate que
les populations soumises après la bataille d'Icheriden
vont plus tard être administrées par les Communes Mixtes
du Djurdjura, de Fort National, et du Haut Sebaou. Celle d'Azzefroun
ne semble pas avoir été intéressée par cette bataille.
C'est également le cas d'une petite partie de la population
de la Commune Mixte de Beni Mansour, dont le siège
ne va pas tarder à être fixé à Maillot
et qui englobe un bon bout du versant Sud du Djurdjura. Mais,
manifestement le sort de cette population n'a pu que suivre
celui des habitants de la montagne du Djurdjura. A l'époque
du recensement de 1886, la population de cette zone dépasse
tout juste deux cent mille individus Ramené au chiffre de
1830, on trouve cent soixante dix neuf mille habitants en
1830
Nous sommes donc amenés à constater que, la
population totale de l'Algérie en 1847-1848 est voisine
de 2 500 000 +130 000 + 180 000 + 179 000 habitants, soit
deux millions neuf cent quatre-vingt neuf mille (2 989 000).
Ce calcul montre qua la population totale de l'Algérie
en 1848 est pratiquement la même que celle qui existait
en 1830
Il est évident que ces chiffres sont,
eux aussi, donnés avec l'approximation définie ci-dessus.
L'été 1849 va voir se déchaîner en
Algérie une épidémie de choléra qui va vider un certain
nombre de villages européens de la moitié au moins de leur
population. Cette épidémie a fait, tout au moins dans
ces villages, plus de ravages à l'Est du territoire
qu'à l'Ouest. L'Oranie a beaucoup moins été
touchée que le Constantinois.
Il serait étonnant que cetteépidémie
n'ait pas eu de conséquences sur le nombre des indigènes.
Ou faudrait-il envisager des microbes frappant les Européens
et pas les Indigènes, qui, cependant, ont été
lourdement atteints par l'épidémie de cette même maladie
en 1817 ?
Le Moniteur Universel publie, bien tardivement,
en Novembre 1854 les chiffres du recensement au
31 Décembre 1851 (recensement dit de 1852). On nous fournit, pour l'Algérie de l'époque,
le total de 2 430 000 habitants. La France n'a pas encore
conquis la Grande Kabylie et les Babors, mais a accupé la
région comprise entre Didjelli et Collo, et une correction
doit être apportée à ce chiffrè. Nous
revenons donc à une estimation de 2.430.000 + 180 000
+179 000 soit deux
millions sept cent quatre-vingt neuf mille habitants sur le territoire de l'Algérie actuelle.
L'épidémie de choléra qui a sévi en 1849 et s'est poursuivie
en 1850 et qui a vidé certains villages européens de plus
de la moitié de leurs occupants n'est certainement pas étrangère
à cette baisse de la population Algérienne d'environ
deux cent mille habitants.
En fin 1856, le Bulletin des Lois publie le chiffre obtenu
par le recensement qui vient d'avoir lieu. Le total de la
population recensée s'élève à 2 330 000 individus.
La conquête de la grande Kabylie n'est pas terminée.
Restent encore indépendants le Djurdjura, et le massif montagneux
dominé par le futur FortNational. On peut, dans cette
optique, considérer qu'il manque encore 179 000 habitants
pour revenir au territoire objet de notre étude, territoire
qui serait donc peuplé d'environ 2 509 000 habitants.
Cette estimation décèle une diminution
notable de la population indigène de l'Algérie entre
1851 et 1856. On peut l'imputer aux très brèves
campagnes militaires de 1852 et 1856 -à peine plus
d'un mois pour l'une et l'autre-, mais les ravages commis
par le choléra en 1849 et 1850 ne doivent pas être oubliés.
Rappelons que l'une des indications prônées à
l'époque par les médecins pour lutter contre la contagion
consistait à faire danser en couple les patients au
son d'un violon. On pensait en effet que la chaleur provoquée
par cet exercice devait permettre de mieux résister à
la maladie.
Le choléra sévit de nouveau en 1863. On ne
connaît pas le nombre de ses victimes, mais on sait
qu'il tua deux cent dix-sept mille personnes dans la seule
région d'Alger.
Le recensement de le fin
1866 dit
que l'Algérie compte alors deux millions sept cent mille indigènes. Ce chiffre correspond à la population
d'un territoire sensiblement identique à celui du pays cinquante ans plus tard. Seules manquaient les oasis situées
au sud d'A•n Sefra, dont la population est très faible.
Et il est un peu supérieur à celui trouvé pour le recensement
de 1856
A partir de 1865, commencent les années terribles.
Les récoltes sont médiocres. Très vite, les quelques
réserves de céréales qui pouvaient exister sont consommées.
Et les sauterelles apparaissent en nombre jamais encore vu.
Le peu de verdure qui a résisté à la sécheresse est
dévoré et les arbres sont dépouillés de leur écorce
par ces insectes aussi innombrables que voraces. Les récoltes
de 1866 sont dérisoires, et les sauterelles continuent leurs
ravages. Les troupeaux sont réduits à rien par le manque
d'herbe. Les récoltes de l'année suivante -la troisième
consécutive- sont pratiquement nulles. Et en Juin, bien trop
tard, des orages monstrueux noient les quelques troupeaux
qui subsistent, sans pour autant permettre à la végétation
de reprendre de la vigueur. Et alors, le choléra reparaît,
ramené d'Arabie par des pélerins. Il fait son apparition
en même temps dans un certain nombre de localités du
Constantinois, et, de là, il se répand dans toute l'Algérie.
Et, tout de suite, il est accompagné par une épidémie
généralisée de typhus
L'hiver 1867-1868 est terrible. On n'a jamais
vu autant de neige. Mais on espère que ce froid va
arrêter le choléra et le typhus. Il n'en n'est rien,
et les pandémies repartent de plus belle dès les premiers
beaux jours. Les habitants du bled se rapprochent des villes
et viennent y mourir par milliers de faim et de maladie.
Le Gouvernement Général de l'Algérie n'a
pas vu arriver le drame, et surtout, n'en n'a jamais pris
en compte l'importance. Aussi l'administration est-elle totalement
désarmée, et les initiatives locales sont souvent dérisoires.
Par exemple, Monseigneur Lavigerie a créé des orphelinats
pour recueillir les petits indigènes abandonnés. Bien
vite, pour des raisons politiques, on trouvera qu'il en fait
trop. Mais, au résultat, on constate qu'il n'a pu sauver qu'un
peu plus de mille enfants. C'est infime par rapport aux besoins
L'Intendance Militaire conservait en Algérie
en 1847-1848 un stock de sécurité de céréales correspondant
à dix-huit mois de consommation pour les troupes qui
y étaient stationnées à cetteépoque,
soit cent mille hommes. L'effectif a sérieusement diminué,
et la période de sécurité a été ramenée à moins
d'un an. Alors, l'Intendance a mis sur le marché entre 1849
et 1853 les céréales excédentaires, et, en 1865-1867, elle
se trouve donc dans l'incapacité de fournir au Gouvernement
Général des grains pour essayer de limiter les ravages de
la famine.
Le recensement de fin 1871 déclare
que l'Algérie compte à cette date deux millions
cent vingt cinq mille indigènes.
A ce sujet, Emile Félix Gauthier écrit : Ç Entre 1856 et 1872, il y a eu en succession
plusieurs années de disettes, accompagnées comme d'habitude
d'épidémies meurtrières. C'est une explication, mais
elle n'est pas satisfaisante à elle toute seule. Sous
le climat capricieux du Maghreb, les mauvaises années sont
une éventualité avec laquelle il faut toujours compter.
Il y a eu d'autres disettes depuis 1872. È
Ç Ce que la période 1856 à 1872 a de particulier,
c'est que c'est la période du Second Empire. La politique
algérienne du Second Empire a été celle
du Ç Royaume Arabe È un peu ce que nous appellerions aujourd'hui le
protectorat. On s'est efforcé d'isoler, comme sous
cloche, la société indigène, de la laisser
évoluer toute seule et on y a tenu la main avec la
vigueur d'un gouvernement autoritaire. Le résultat
de cette mise sous cloche a été un effondrement
démographique. La colonisation européenne n'a
pris son essor qu'à partir de 1872, et la courbe de
la population indigène aussi. Cette courbe à
elle toute seule fait l'éloge de la colonisation avec
plus d'éloquence qu'une longue dissertation. Elle devrait
être plus connue qu'elle n'est. Elle est péremptoire.
È
Il est très
probable que les officiers des Bureaux Arabes n'ont pas su
ou n'ont pas pu alerter le Haut Commandement de l'Armée en
Algérie (dont le territoireétait alors sous l'autorité
du Ministre de la Guerre) sur l'importance et la gravité des
calamités tant agricoles que sanitaires qui frappaient leurs
ressortissants. Il faut cependant reconnaître que le
corps médicalétait encore à cette époque
complètement démuni de moyens pour lutter contre lesépidémies
de choléra ou de typhus.
Il n'en demeure pas moins que, si l'on admet
le chiffre de trois millions d'habitants pour la population
de l'Algérie avant le débarquement de Juin 1830, on constate
que ce chiffre est resté à peu près constant
pendant toute la période de la conquête, mais qu'il
a commencé à baisser entre 1848 et 1852, puis entre
1852 et 1856, a un peu augmenté avant 1866 puis
a baissé de nouveau, et très fortement, entre 1866
et 1871. Or, pendant toutes ces cinq dernières années,
la conquête était terminée.
On constate donc que la population autochtone
de l'Algérie s'est maintenue à peu près stable
pendant toute la période la plus active de la conquête,
et pendant toute celle de la lutte contre Abd El Kader. La
période calme qui correspond à la Seconde République
voit la population diminuer de façon sensible. La fin
de la conquête co•ncide avec une nouvelle baisse. Puis
on assiste à une remontée pendant les dix années suivantes.
Et la fin de l'Empire, période où il ne se passe pas
grand'chose au point de vue militaire co•ncide avec un véritable
effondrement de la population autochtone.
Le résultat du recensement de 1886 qui annonce
une population Musulmane de trois millions quatre cent cinquante
mille individus semblerait donner raison à Emile Félix
Gautier. La République a permis l'augmentation
rapide de la population autochtone Algérienne, qui,
malgré les morts causés par la conquête et par lesépidémies,
a gagné pratiquement quinze pour cent en cinquante cinq ans.
Maurice BEL.
Sources : Le Moniteur Universel . Le Bulletin
des Lois