LAMARTINE et LALGERIE
Le 29 Avril 1827, le Dey d'Alger donne un
coup déventail, de chasse-mouches diront certains,
au consul de France, Deval, prétextant le non payement de
livraisons de blé faites quelques de trente cinq ans auparavant.
Il aura fallu plus de trois ans à Charles
X pour réagir et se décider à armer une flotte
qui embarque à Toulon le 25 Mai 1830 pour atteindre Sidi-Ferruch
le 14 Juin. La prise dAlger est faîte le 5 Juillet..
A cette époque, Alger était toujours asservie à
l'Empire Ottoman. La nation et létat algériens
nexistaient pas, lintérieur du pays laissé
à labandon total par les Turcs.
Louis Philippe, accède au pouvoir après
la Révolution de Juillet de la même année. Le
Roi est en possession d'un territoire dont il na pas encore
compris lintérêt et la richesse potentielle.
Des commissions sont nommées pour éclairer les Députés
sur lavantage de conserver cette nouvelle province. La Chambre
est en effervescence, et les discours se succèdent. En 1834,
lors de la discussion du budget, Lamartine, député
du Nord (Brègues) partisan de la conservation répond,
aux partisans du retrait de l'Afrique sauf excepté Alger.
L Ordonnance Royale du 22 Juillet 1834 fait
officiellement de l'Algérie une colonie française.
Voici le discours dAlphonse de Lamartine du 2 Mai 1834.
" Messieurs,
Un pays comme la France ne peut pas hésiter
quatre ans devant sa propre résolution, sans déconsidération
pour lui et sans dommage pour son avenir.
Il fallait, il faut encore forcer la France à
parler en posant plus nettement la question ; il faut lui dire :
Voulez-vous conserver Alger au prix de trente millions et de trente
mille hommes par année ? Voulez-vous conserver Alger avec
un moindre développement et à des conditions onéreuses
? Enfin vous n'en voulez-vous pas du tout ? Si vous n'en voulez
pas du tout, retirez les troupes et fermez le trésor ; si
ainsi que je l'espère vous voulez conserver Alger au moins
comme colonie expérimentale et comme occupation militaire,
déterminez dès aujourd'hui la forme, la mesure, les
conditions de cette colonie, et rendez douze ou quinze millions
aux contribuables. Vous mettez fin ainsi à cet agiotage scandaleux
des terres de la régence, que l'on vend et que l'on revend
sans y semer un épi, comme un papier de bourse qui va périr
entre les mains du dernier possesseur. Vous rassurerez les colons
en leur disant : Voici sur quoi vous pouvez compter, voilà
jusqu'où vous pouvez vous étendre sous la puissante
garantie de la mère patrie. Au reste cette délibération
si fâcheuse sous d'autres rapports, aura eu au moins ce résultat,
d'arracher au gouvernement ce mot, qui satisfait le sentiment national
: nous n'abandonnerons jamais Alger. Mais ce mot qui suffit à
notre orgueil ne suffît pas à nos intérêts;
il ne dit pas comment nous conserverons nôtre conquête.
Selon moi, les questions devraient être
ainsi posées.
1 - La France doit-elle entrer dans le système des colonisations ?
2 - Alger est-il la colonie qui convienne à la France, et
qui lui promette de l'indemniser de ses dépenses ?
3 - Dans le cas où, sous le rapport agricole et commercial,
Alger ne présenterait pas tous les avantages désirables
à la France. Comme colonie militaire, comme avant-garde de
la civilisation sur la barbarie, comme vedette sur la mer qui nous
appartient, sur la Méditerranée, conserverons-nous
Alger ?
4 - Quelle sera la constitution définitive, la forme et la
mesure de cette colonie ?
Dans ma conviction, de grandes colonisations entrent
indispensable ment dans le système politique que l'époque
assigne à la France et à l'Europe. L'Orient les rappelle,
et le défaut de débouchés intérieurs
les rend nécessaires à nos populations croissantes.
Les orateurs qui ont parlé contre ce système,
n'ont envisagé les colonisations que sous le rapport commercial
et agricole; ils ont négligé le côté
politique de la question.
Ne craignons-nous pas qu'on ne dise qu'il a suffi
de quelques heures de discussion et de deux ou trois orateurs, pour
nous faire abandonner un rivage qu'il nous a fallu deux ans de préparatifs,
60 millions et 60 000 hommes pour conquérir ?
Quant au plan présenté hier par
M. Passy, je ne le discuterai pas. Remettre les rivages et les villes
de l'Afrique à des princes arabes, ce serait confier la civilisation
à la barbarie, la mer à la garde de ses pirates, nos
colons à la protection et à l'humanité de leurs
bourreaux.
Maintenant, comme colonie militaire, comme essai de colonie commerciale,
devons-nous rester à Alger ? Les conclusions, au moins tacites,
des orateurs que nous avons entendus, me font craindre qu'ils n'aient
fait germer cette pensée dans l'esprit de la chambre et du
pays. Pensée funeste, Messieurs, pensée anti-nationale,
anti-sociale, anti-humaine que nous devons repousser, comme nous
repousserions la pensée d'une honte ou d'un crime. Eh quoi
! Messieurs, les nations n'ont-elles donc qu'une balance de chiffres
à établir ? Et serions-nous descendus à ce
degré de matérialisme social, que l'arithmétique
dut s'asseoir seule dans les conseils de la chambre et du gouvernement
et peser seule les résolutions de ce noble pays ? Si l'or
a son poids, la politique, l'honneur national, la protection désintéressée
du faible, l'humanité, n'ont-ils pas le leur ? Abandonnerions-nous
ces mers à leurs pirates ? Les côtes de France, d'Italie
et d'Espagne à leurs insultes ? Repousserions-nous les
bénédictions de ces rivages que nous avons affranchis
de leur terreur ? Laisserons-nous repeupler d'esclaves français
et européens ces nids d'esclavage que nous avons détruits
pour jamais ? Refermerons-nous notre commerce, à notre marine
marchande cette route de l'Orient que nous leur avons rouverte au
moment même où cet Orient va les appeler à des
destinées nouvelles ?
Abdiquerons-nous volontairement enfin cependant
que la conquête d'Alger nous a donné sur le mahométisme
dans tout l'Orient, et que nous perdrions le jour même où
le drapeau français s'abaisserait sur le rivage d'Afrique
? Non, Messieurs, ce serait renier notre mission et notre gloire
; ce serait trahir la Providence qui nous a fait ses instruments
dans la conquête la plus juste, peut-être qu'une nation
ait jamais accomplie; ce serait mépriser le sang de ces braves
que nous avons sacrifié dans cet assaut donné à
la barbarie; et la pensée de l'abandon d'Alger, qu'heureusement
le ministère vient de répudier, resterait éternellement
comme un remords sur la date de cette année, sur la Chambre
et sur le Gouvernement qui l'aurait consenti.
Je demande que nous ne laissions planer aucune
incertitude sur la conservation d'Alger comme colonie militaire,
et que nous n'ajournions pas à la session prochaine la discussion
de la forme dans laquelle cette colonie sera constituée;
et je vote pour les 400 000 F, car j'aime encore mieux que nous
perdions de l'argent que de l'honneur et de l'avenir. "
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