Pons - Le Bon-Dieu Mahonnais

Mon père "qu’il est né à Bab-el-Oued -comme qui dirait à Alger- au commencement du siècle dernier", pour nous calmer -ou plutôt pour se moquer de nous- lors de petits bobos, piqures, chutes, griffures après bagarre, nous imposait les mains en disant : « Partez-vous êtes guéris ».

Cette expression il l’avait lui-même entendue quand il était gamin : c’était la formule du célèbre Jean-Baptiste Pons, fameux soigneur-guérisseur qui prétendait avoir des dons conférés par la vision du Seigneur en personne.

Sous le sobriquet de « Bon-Dieu Mahonnais » il avait sévi sur tout Alger et ses alentours où sa réputation s’était répandue et la population se pressait à sa consultation à la ferme du ravin de La Femme Sauvage.

Ces faits véridiques sont confirmés par des cartes postales de l’époque et s’ils ne sont pas de la « Grande Histoire » ils n’en constituent pas moins la « petite histoire » qu’il est bon de se rappeler dans nos souvenirs.

Je vous donne ci-dessous le compte-rendu qu’en fit Cagayous sous la plume d’Auguste Robinet dit Musette (1).

 

Du temps que je reste à la porte de la maison, oilà qu'elles s'annoncent des femmes pour parler vec ma sœur de ça qu'on fait pour aller voir Pons le jour qui vient.

Y avait Fifine la culottière qu'à l’atelier on li dit Plein-des-poux, pourquoi toujours elle se gratte. Madame Sacco qu'elle fait les commissions à le Mont-de-Piété et puis les cartes spagnoles à les femmes qu’elles font baroufa* vec son amoureux. Lina la poileuse qu'elle fait cigarière vec Chicanelle. Cette fille là elle se tient la moustache et les favoris qu’un jour Çuilà qu'il a la Calotte jaune y veut li acheter. La femme à l'onque à Gasparette qu'on l’appelle Molapasta, çuilà qui vend la crême dans l’été et la fava el foul dans l'hiver. Tous on veut y demander queque chose à Pons.

A pattes nous avons marché jusqu’à Le Ruisseau et après par la route quelle tourne à le ravin de la Femme Sauvage. C’était tout plein du monde.

Y avait des aveugues, des malades, des stropiés qu'on se portait dedans la brouette, dessur les chariots, en calèche, dessur les bourriquots. Y en a qu'on s’avait dormi dedans la broussaille pour pas qui manque le coup. Y en a qu'on savait loué la chambre dedans les fermes qu'y a par là bas. De partout le monde y sort! A le coin qu'elle fait la route qu'on s'arrête pour monter à la ferme qu'y a l’homme qu'il a vu le Bon Dieu, on s'avait fait rassemblement autour un marchand qui se vendait les petits pains et le café au lait dessur la charrette arabe. Comme les femmes elles avaient pas pensé de porter le casse-croûte et moi non plus, nous avons avancé pour boire le café.

 

   Amane*! Qui nous se voyons? Çuilà qu'il a La Calotte jaune et Bacora qui s'avaient associés pour monter le petit restaurant! Coup de compass de La Calotte Jaune ça.

Oila j'y fais un oeil à Bacora pour qui nous sert vite avant que le monde il aille boulotté tout, du temps que La Calotte jaune y sort le discours à les clients. .

-Combien vous êtes dedans vote famille ? Six. Aboulez trente sous à la caisse, vous êtes guaris. Qui c'est qu’il a faim? Qui c’est qu’il a soif? Trois sous le bol et deux sous le pain; Oilà vous êtes guaris. A qui c’est le tour ? La cafétière toujours elle est pleine pourquoi il a tombé de l'eau cette nuit. Le pain il est chaud pourquoi nous s'avons assis dessur. Qui c'est qui commande ? Ce café-là il est fait vec le chapeau des dimanche que Pons y s’a mis la fois qui s'a vu à le Bon Dieu. Trois sous le cran vec un bout du sucre véritable.

Allez, vous êtes guaris !

Le café qui vend Bacora et çuila qu'il a la Calotte jaune, on sait pas quel goût qu'il a ; mais quand même qui vaut rien on se dispute pour s'en attraper vec le petit pain. Ça que c'est un miraque plus épatant que tout, c’est que jamais la cafetière elle vient vide.

- Quand même nous faisons camarades moi et euss, pas un sou y me descend. S'a fallu que j'y paye le tarif et encore si je fais pas entention la monnaie, ce fant de p... de la Calotte jaune y me passe deux ravachols.

- Le commerce, c'est le commerce, y dit ce petit voleur.


Le monde y s'amenait encore comme des mouches et pour pas que nous restons à la queue, nous avons monté vite par le petit chemin, et à peu à peu nous arrivons à la maison de Pons qu'y avait la poulice qu'elle gardait.

Pas moyen que nous passons tout de suite, faut que nous partons par le bateau qui s’en va à midi ?

- Chacun y passe à son tour y répond l’agent de poulice.

Le tréâte c'est rien. Çuilà qui tombe y peu plus se lever et tous on li marche dessur. Forcé que je me monte Scaragolette dessur mon dos pour pas qu'on se l'écrase. A présent lui y rigolait de tout ça qui voyait, mais Chicanelle  et les autes femmes elles rouspétaient qu'on li marche dessur les pieds et qu'on perd le temps sans voir rien.

Chaque fournée qu'elle rentre à chez Pons, c'est des stropiés de tous les qualités.

Yen a un qu'il a plus les jambes et qui reste assis dedans une boite à roules qu'un aute y le tire. Quand il a sorti par l'aute côté on li a demandé ça qu'il y a dit Pons. Lui il a répondu comme ça que Pons il y a dit que avant que cette lune elle soye finite y s'en va li pousser les jambes neuves.

Un aute qu'il a pas le nez il y a dit qui s'achète la tabatière et qui prise tant qui peut et que son nez y va pousser long comme y veut.

Un aute qu'il est laouère*, il y a touché l’endroit qui y a 1'oeil et il y a dit qui s'en achète en verre et que tout de suite y voira mieux que avant.

Le Caucho* aussi y s'a fait la consultation gratis à chez Pons. Il a jeté la biquille, il a marché un peu comme un qui joue à la marène* et après y s'a piqué une tête dessur 1'herbe.

Calcidone il a demandé à Jean-Baptiste sy a pas moyen qu’on li enrange un peu ses pieds que chaque année y viennent pluss gros que avant et qui peut plus plonger à la faute d'euss.

Pons il y a dit que pour ça il est pas capable. Calcidone y s'a f... à pleurer fort que la moitié des femmes on s'a sorti le mouchoir. Un homme qui se tient les deux jambes en bois il a demande si y veut sanger ses trembles avec ses quilles, mais Calcidone il a pas voulu.

Oilà c’est à nous autes le tour que nous rentrons. Y a moi, Scaragolette, Chicanelle, Fifine, Madame Sacco, Lina la poileuse et la femme à Molapasta.

 

Pons y nous régare en se fumant la cigarette et y nous parle combien nous étons dedans la compagnie.

- Sept.

- Allez, vous êtes guaris.

- Aspéra*, ho, que nous spliquons quelle maladie nous avons. Oilà le petit à ma sœur qu’on l'appelle Scaragolette pourquoi son père il y a pas donné le nom. . .

- Allez, il est guari.

- Madone! Dessez-moi que je parle. Oilà Fifine qu’elle se tient... Quoi c'est vous avez ? J’y demande à mamoiselle Fifine ?

- Mal dedans le ventre, elle dit Fifine. J'a bu le vinaigue et la teinture de l’iode pour venir un peu maigue et y m'a attrapé les douleurs en dessous le mélic*, ça fait que ...

- Allez,vous êtes guarite.

- Moi, elle  dit Madame Sacco, y m'a poussé le croissant de chair à le côté gauche de le darriere que ça ressemble une figue barbarie. Chaque coup que je m'assis y me sort le vomissement et après ma tête elle fait brrrou, brrrou... comme. . .

- Allez, vous êtes guarite.

- Moi, elle dit Madame Molapasta, je viens rentrer dedans le retour de l’âge et Thomassette y me serche dispute à cause. . .

- Allez, vous êtes guarite.

- Moi, elle dit Lina la poileuse une femme mauresque elle m'a donné la pommade pour que les poils y me poussent plus dessur la figure et aulieur qui s’arrêtent y sort pluss qu'avant, même que dessur la potrine. . .

- Allez vous serez guarite dans trois jours... Et vous, quoi c'est vous avez ?

- Moi ?

- Oui.

- Moi, j'y dis à Pons, chaque jour qui vient je me tiens la douleur dedans les boyaux de l’estomaque. Une fois à midi, une fois à sept heures de le soir. Par force faut que je mange quéque chose pour qui passe. Après quand j'a mangé bien, oilà qui faut que je rentre dedans la cagarétéra pour. . .

- Allez, vous êtes guari.  Allez, tous, vous êtes guaris.

Pas moyen qu'on raconte comme on veut ça qu'on se tient. L'agent de poulice y nous a poussés dehiors comme les moutons. Le monde y nous arrégardait..

Comme Scaragolette y s'avait descendu d'en haut mon dos, tous on s'a crié qu'à présent y marche tout seul et que c’est un miraque. Ma parole Scaragolette y prend peur à cause que tout le monde y se le touche en faisant au nom du père.

- Au nom du père... y  g... Chicanelle en colère, vous voyez pas que c’est un enfant naturel que Chambignon il a abandonné.

Aïe, pobrette, elles disaient les femmes. Ça fait que tout le public il a connu que Scaragolette c'est un petit batard.

- Reusement qu'il est guari, elle dit Madame Sacco.

A coups de genou, à coups de poing nous avons sorti, que même je m'ai jonglé* un homme qui s'avait abaissé pour passer par en dessous nous autes...

Oilà qui se f... à g... qu’on se l'a ensassiné et qui va porter la plainte.

Quand l’homme y s'a levé vec l’œil poché, qui je me vois ?

Je me vois Mecieu Hoc ! Maladetta l !

- Quoi c'est vous faisez ici, ho! Ça va ? Comme ça vous faisez le falso* vec le monde. A hier vous parlez que les endividus qui vient ici c'est des bêtes et à présent vous amenez vec les autes. Vous avez pas la vergogne ?

- C'est pas pour la maladie.

- Pourquoi c'est alorss; pour que les Russes y gagnent à les Japonais?

- Non. C’est pour voir si y a pas moyen que Pons y me fait l’augmentation dessur ma rétraite que c'est pas assez.

- Allez, allez, vous êtes guari, j'y dis.

Et tous nous avons parti Alger, atcepté Mecieu Hoc qui reste pour la rétraite.

 

(1)  Cagayous partout, «  Au Miracle », Musette, Chez l’auteur, 2 rue Arago, Imprimerie Victor Rollet, Alger

(2)  Pour complément voir  « Les célébrités du Ravin de la Femme sauvage, Jean-Baptiste Pons », Pierre Caratéro, AFN-Collection N°22, janvier 2000.

 
Raphaël PASTOR


*Lexique (Librement traduit par un enfant de la Cantère dont c’est la langue maternelle mais qu’il n’a jamais parlée)

Amane : Bon Dieu

Aspéra : Attends

Baroufa : Dispute

Caucho : Boiteux

Falso : Faux-Cul

Jongler : Frapper, donner un coup de poing

Laouère: Borgne

Marène : La Marelle

Mélic : Le nombril
 

Mis en page le 21/09/2018 par RP