Le docteur Jean-Claude PEREZ
Adhérent du Cercle Algérianiste de Nice et des Alpes Maritimes
Auteur des livres : « Le sang d'Algérie »
« Debout dans ma Mémoire »
« Vérités tentaculaires sur l'OAS et la guerre d'Algérie »
« L'Islamisme dans la guerre d'Algérie »
« Attaques et contre-attaques »
aux Editions Dualpha - BP 58, 77522 COULOMMIERS CEDEX

NOUS COMMUNIQUE SOUS LE N° 28 L'ETUDE SUIVANTE

CELEBRATION DU 24 JANVIER 1960

50ème ANNIVERSAIRE

Par le Docteur Jean-Claude PEREZ

PRESENTATION DU CONFERENCIER

Voici trois dédicaces du général Salan qui constituent la meilleure présentation possible de Jean-Claude PEREZ.

PREMIERE DEDICACE

DEUXIEME DEDICACE


TROISIEME DEDICACE


AVERTISSEMENT

Lors de cette conférence du 23 janvier 2010 à Cagnes-Sur-Mer, je me suis employé à décrire, préférentiellement, les évènements auxquels j'ai participé. Ou plutôt, les évènements que j'ai suscités, provoqués ou ordonnés.

C'est la raison pour laquelle vous noterez un emploi abusif mais incontournable du « je ».

Il est certain que lors de cette conférence, il ne me sera pas possible de décrire toutes les péripéties de cet évènement dans leur intégralité. Je me suis permis d'en relater l'essentiel. Mais, chaque fois que possible, je ne laisserai pas passer l'occasion de situer cette Semaine des Barricades d'Alger, dans la totalité du drame de l'Algérie française. En précisant, à maintes reprises :

-       l'identité capitaliste, fondamentale et exclusive de la motivation première de l'abandon de l'Algérie ;

-       le rôle pratiquement nul, joué par le parti communiste et les forces de gauche en général dans le déclenchement de cette guerre ;

-       le rôle négligeable du parti communiste dans le déroulement des opérations militaires anti-françaises en Algérie ;

-       lorsque j'évoquerai le rôle des chrétiens progressistes, je prendrai soin de souligner leur dépendance à l'égard des sectes capitalistes qui ont prôné le délestage économique du débouché algérien, dans le but d'augmenter la valeur ajoutée des capitaux investis ;

-       parmi ces sectes capitalistes, je soulignerai le rôle décisif, ou plutôt décisionnaire qu'a tenu la fraction pompidolienne du capitalisme financier moderne. Le « pompidolisme », par l'intermédiaire de Monsieur Pompidou évidemment, a joué un rôle « magistral » dans la prise du pouvoir par le général De Gaulle. Celui-ci était, en réalité, le chargé d'exécution du délestage de l'Algérie pour le compte de cette fraction « pompidolienne » du capitalisme financier. C'est, d'ailleurs, cette même fraction pompidolienne du capitalisme financier qui, en 1969, participera d'une manière décisive au départ du général De Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises.

Encore une fois, pardonnez-moi de relater ces évènements à partir du point d'observation qui fut le mien. Retenez simplement qu'il s'agit d'un point d'observation à la fois essentiel et privilégié.

Avec mes sentiments les plus cordiaux, en souvenir d'un combat que je ne renie pas.

                                                              Jean-Claude PEREZ

 

CELEBRATION DU 24 JANVIER 1960

Conférence donnée par le docteur Jean-Claude PEREZ

à Cagnes-sur-Mer, le 23 janvier 2010 à 10 H 30

A l'initiative du Collectif du Rassemblement National des Français d'Algérie, de la Maison du Pied-Noir et de ses Amis de Cagnes sur Mer et sur invitation de Gabriel Anglade.

Je vous transmets une rédaction qui retouche à peine le contenu de ma conférence.

Mesdames et Messieurs,

La journée du 24 janvier 1960, il y aura demain 50 ans, fut la journée au cours de laquelle fut gaspillée la meilleure chance, qui fût offerte de sauver l'Algérie française.

Pourquoi ?

Pour deux groupes de raisons.

Des raisons civiles

Des raisons militaires

A/ LES RAISONS CIVILES

A cette époque, il existait en France un terroir politique, qui n'était pas encore totalement hostile à l'Algérie française.

1°/ Certes, il existait une majorité à l'Assemblée Nationale, regroupée dans un parti politique : l'U.N.R.[1]. Mais nous savions que la majorité de cette majorité s'était fait élire sur le thème de l'Algérie française. Beaucoup de réunions électorales se sont déroulées au Chant des Africains.

Il semblait raisonnable d'envisager que dans l'éventualité d'un départ anticipé du général De Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises, cette majorité de la majorité n'aurait éprouvée aucune répugnance à revenir à ses véritables convictions.

2°/ Le Centre National des Indépendants et Paysans, siègeait à côté de l'UNR. Il était en opposition, à propos de sa politique algérienne, avec le général De Gaulle. C'était un parti représentant des classes moyennes en France, dont on peut dire qu'il illustrait une fraction lucide et raisonnable de l'esprit national français.

Un véritable séisme, à l'intensité mal évaluée à cette époque, se manifesta cependant au sein de ce parti dans le courant de l'année 1960. C'était après les Barricades d'Alger. Nous étions alors à la prison de la Santé. Un député de ce CNI, de l'Isère, manifesta par voie de presse, sa décision de se rallier désormais à la politique algérienne du Général de Gaulle. Immédiatement, se constitua un nouveau groupe parlementaire, celui des indépendants giscardiens puisque c'est Giscard d'Estaing qui présida ce groupe. Un groupe qui se ralliait, officiellement, à la politique algérienne du général De Gaulle.

A posteriori, il est facile de considérer que ce nouveau groupe, qui se portait, en apparence, au secours de la politique algérienne du général De Gaulle, représentait en réalité, à l'échelon parlementaire français, une fraction très opérationnelle du capitalisme financier moderne. Plus précisément de la fraction pompidolienne du capitalisme financier. Celui-ci, avait prétendu démontrer que la valeur ajoutée des investissements, pour être améliorée, exigeait le délestage économique du débouché algérien. Ce groupe parlementaire va apporter à l'UNR un soutien parlementaire qui révèle la vigueur sous-jacente et presque silencieuse « du pompidolisme » dans la mise en route de la politique algérienne du général De Gaulle

Dès la prise du pouvoir par le Général De Gaulle en 1958 en tant que dernier président du Conseil de la IVème République, Pompidou occupa les fonctions de chef du cabinet du général. Immédiatement, il produisit un document : le document Pompidou, sur lequel les historiens ne sont pas prolixes. Dans ce document, élaboré avec l'aide de Brouillet et de Tricot, furent précisées des modalités de prises de contacts rapides avec l'Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne. Dans le but d'amorcer des négociations pour aboutir, au plus tôt, à un cessez-le-feu. Un lieu de rencontre avait été choisi. C'était en Espagne franquiste, à Barcelone plus précisément. Les services spéciaux espagnols avaient déjà pris toutes leurs dispositions pour protéger les émissaires FLN contre toute tentative d'agents français qui auraient été animés de mauvaises intentions à leur égard. Pompidou, ancien fondé de pouvoir de la banque Rothschild, se révélait être un chargé d'exécution d'élite de la thèse capitaliste, fondamentale et exclusive, du largage de l'Algérie française. Celle-ci fut abandonnée pour le bénéfice espéré du grand argent et non pas pour promouvoir un essor économique du peuple algérien. Le délestage économique, voilà qui résume le pourquoi de la décolonisation en général, et plus précisément du délestage de l'Algérie française. C'était une stratégie exclusivement capitaliste. Il est utile de le rappeler sans arrêt.

Malgré le ralliement extrêmement productif de cette fraction des indépendants giscardiens à la politique algérienne du général De Gaulle, il restait néanmoins une fraction majoritaire du CNI, encore favorable et militante à la thèse de l'Algérie française. Qui s'efforçait de faire entendre sa voix.

3°/Par ailleurs, il nous faut rappeler que dans les milieux de la presse, l'unanimité n'était pas faite pour sonner l'hallali de l'Algérie française. A Paris, deux quotidiens au moins défendaient la survie de cette terre, en tant que terre française : L'Aurore et Combat. En province, de nombreux autres périodiques défendaient la vie des départements français d'Algérie.

De multiples associations d'Anciens Combattants, d'Officiers de réserve, de Combattants de l'Union française, soutenaient, chacune à sa place, notre terre française d'Algérie.

B/ LES RAISONS MILITAIRES

En Algérie, l'armée française était majoritairement acquise à la thèse et à l'espérance de l'Algérie française.

Une adhésion qui était confortée par les brillants succès que remportaient nos soldats sur les crêtes, dans le combat anti-FLN.

Le général Challe, commandait en chef.

Le général Massu, jusqu'au début du mois de janvier 1960, commandait le corps d'armée d'Alger et assurait la gestion administrative de tous les départements de l'Algérois. Le colonel Argoud occupait les fonctions de chef d'état-major du corps d'armée d'Alger.

Le colonel Godard assurait les fonctions de chef de toutes les polices d'Algérie, de la frontière marocaine à la frontière tunisienne.

Le général Faure commandait en Kabylie.

Le général Miranbaud commandait les Territoires du Sud.

Le colonel Bigeard commandait le secteur de SAIDA.

Dans le Constantinois, le colonel Vaudrey commandait le secteur de Philippeville, le colonel Romains-Desfossés commandait le secteur de Collo.

Les commandos de chasse, les divisions aéroportées, et surtout les Harkis étaient majoritairement favorables à l'Algérie française et disposés à s'engager dans un mouvement salvateur de cette terre, certes, mais salvateur en même temps de la France, de l'Europe et de l'Occident.

Car nous avions conscience de lutter avant tout pour la France, mais aussi pour l'Europe et l'Occident. Un Occident qui à cette époque, se terminait au niveau du mur de Berlin et du rideau de fer, avec au-delà, un grand point d'interrogation quant à l'avenir de ces terres et des peuples de l'est européen.

Je le souligne encore : ce 24 janvier fut la journée qui n'aurait jamais dû être gaspillée. Gaspillée par ceux qui n'ont pas voulu comprendre que la révolte d'Alger était en réalité une invitation à la victoire. La victoire de la France, de l'Europe et de l'Algérie française.

Au début de l'année 1959, mon camarade et frère d'armes, Joseph Ortiz, décida de lancer un nouveau mouvement : le Front National Français.

Nous avions interprété avec d'autres, comme il se devait, la signification de la prise de pouvoir par le général De Gaulle à partir du mois de juin 1958, après le fameux 13 mai 1958.

Nous avions refusé, avec très peu d'autres, le OUI au référendum du 28 septembre 1958. Parce que nous avions compris qu'à n'importe quel moment, l'intégrité nationale, c'est-à-dire l'intégrité territoriale française, pouvait être remise en question par voie de référendum. Cette constitution de 1958 mettait notre patrie à la merci des aléas politiques qui pouvaient surgir sur le territoire métropolitain et ailleurs.

C'était la base de notre anti-gaullisme de 1958-1959 et nous avons évidemment entrepris des recherches de renseignements pour connaître les véritables intentions opérationnelles du général De Gaulle.

Au moment du référendum, dans ma volonté désespérée d'engager mes compatriotes à voter NON, je m'appuyai sur un article publié dans la revue des « DEUX MONDES », au début de l'année 1958. C'est au printemps 1958, 50 jours environ avant le 13 mai 1958, que j'eus connaissance de cet article.

Il s'agissait en réalité d'une interview de Bourguiba, rapportée dans cette revue, qui exposait ses prévisions sur l'avenir de l'Algérie. Il divisait les Français en deux grandes catégories.

-      Les « nordistes » : c'est le terme qu'il employait. Les nordistes, qui regroupaient essentiellement les partis de gauche et le monde syndical français. Ceux-là, précisait Bourguiba, étaient favorables à l'indépendance de l'Algérie.

-      Les « sudistes » : c'est le terme qu'utilisait encore une fois, Bourguiba. Il y regroupait les Français d'Algérie, les Français de métropole qui, normalement militaient dans des mouvements qui représentaient l'ensemble de la droite nationale française.

Bourguiba déclarait en substance :

« Les sudistes sont prêts à s'appuyer sur l'armée, à solliciter son concours pour un éventuel coup de force dans le but de garder l'Algérie à la France. Et dans cette perspective, ils n'hésiteront pas à faire appel au général De Gaulle. Mais, ils ignorent que le général De Gaulle est celui qui leur imposera l'indépendance de l'Algérie et qui va se jouer d'eux pour les engager dans une politique qui n'est pas du tout favorable à l'Algérie française ».

J'ai utilisé le contenu de cet article au cours de différents contacts, durant l'été 1958, auprès de mes confrères médecins, auprès de notables de l'Algérie française, auprès de mes amis personnels, dans ma famille, auprès de mes patients, pour essayer de les convaincre de voter NON au référendum prévu pour le 28 septembre 1958.

Je me suis fait, la plupart du temps, traiter de tous les noms d'oiseaux que vous pouvez imaginer.

Certains sont même allés jusqu'à me dire :

« En réalité, tu es un marxiste parce que tu raisonnes comme eux ».

Cette réflexion de ceux qui étaient prêts à se laisser tromper, dans l'enthousiasme, par le général De Gaulle, me fut souvent opposée.

En France, lorsque vous proposiez une technique de raisonnement bien argumentée, bien structurée, on avait tendance à vous traiter de « marxiste », comme si les marxistes étaient les seuls à être capables de conduire un raisonnement supposé logique.

Mais, aussi bien Ortiz que moi-même, avons cherché à savoir. Et nous nous sommes informés auprès de sources de renseignements qui étaient extrêmement fiables, sources de renseignements émanant souvent de la Sécurité du Territoire et des Services de Renseignements Militaires. Renseignements fournis grâce à une osmose de sympathie entre quelques membres de ces services et nous.

Et nous avons appris ceci.

En 1956, le général De Gaulle était souvent présent rue de Solferino à Paris dans le 7ème arrondissement, dans les locaux de l'ancien RPF. Il avait constitué un bureau politique, à l'initiative et sous la direction d'Olivier Guichard.

Ce cabinet politique n'avait d'autre but que d'étudier un processus de négociation avec l'Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne. A partir de la rue de Solferino, le général De Gaulle nouait des contacts avec Bourguiba, ainsi qu'avec l'Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne.

Je vous rappelle qu'à cette époque le GPRA n'existe pas encore : il verra le jour 10 jours avant le référendum du 28 septembre 1958, au Caire, en présence de deux émissaires gaullistes clandestins : Farès et l'écrivain Amrouche.

En 1956 existait encore le CRUA[2], qui avait fait suite à l'Organisation Secrète (l'OS) née du MTLD[3], qui fut la base de la constitution du FLN. Plus tard, vont naître, après le congrès de la Soumam, le CNRA[4] et le CCE[5].

Donc en 1956, il existe une Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne, représentée en Suisse, en Tunisie, en Egypte et un peu partout dans le monde, y compris en Espagne et en Italie.

Les contacts entre De Gaulle d'une part, Bourguiba et le FLN extérieur d'autre part, vont s'exercer par l'intermédiaire de plusieurs personnalités parmi lesquelles :

1.   Son excellence l'ambassadeur de Tunisie à Paris, Monsieur Masmoudi.

2.   Un journaliste autrichien, très engagé dans la thèse de l'indépendance de l'Algérie qui s'appelait Rosenberg.

3.   Monsieur Palewski, ambassadeur de France à Rome..

4.   Maître Boumendjel. Celui-ci assura à Berne, capitale fédérale suisse, des contacts avec des chefs FLN puis avec Ferhat Abbas, dès que celui-ci eut rejoint le FLN en 1956. Boumendjel rendait compte au général De Gaulle, rue de Solferino, de ses entretiens avec les différents leaders de la rébellion algérienne. Et il s'entendit dire par le général De Gaulle : « Il est bien certain que l'Algérie sera indépendante ».

En 1959, nous n'étions pas en possession d'informations aussi bien structurées, comme je crois vous les présenter aujourd'hui même.

Mais « on » avait pris soin de nous avertir de ces contacts.

Depuis lors, elles ont été confirmées par des ouvrages, en particulier les études du général Jacquin qui, je vous le rappelle, avait été le dernier patron du BEL, Bureau d'Etudes et de Liaisons. Celui-ci avait succédé au CCI, Centre de Coordination Interarmes, l'une des ultimes structures des services spéciaux militaires en Algérie.

Pour nous, en 1958 et 1959, le général De Gaulle était animé de la volonté d'abandonner l'Algérie française. C'était une certitude absolue. Une conviction basée sur une étude de renseignements particulièrement fiable.

Ce qui nous a conduits à créer ce mouvement le FNF, comme je vous l'ai rappelé précédemment.

C'était un mouvement essentiellement patriotique.

Ortiz était certes engagé politiquement, avec Goutallier et d'autres, dans le poujadisme. Il avait occupé des responsabilités dans l'UDCA[6] et en 1955, j'avais pris contact avec lui pour coordonner nos opérations anti-terroristes. Nous avions passé en 1957 deux mois en prison, à Barberousse, lorsque je fus inculpé de tentatives de destruction d'édifices publics et de tentatives de provoquer la mort, lors de mon engagement dans le contre-terrorisme.

Je n'avais jamais fait de politique. Je continue à ne pas faire de politique et je ne suis membre d'aucun parti. J'ai toujours été indépendant, libre mais convaincu à outrance du combat qu'il a fallu mener.

Le FNF éprouva, au début, quelques difficultés à trouver des adhérents. Nous y sommes parvenus néanmoins, mais à vrai dire, c'était bien pauvre, à l'instar d'ailleurs, de tous les autres mouvements patriotiques d'Algérie. Les Pieds-Noirs furent très longs à comprendre que tout reposait, avant tout, sur leur volonté de combattre le pouvoir mortel, qui s'était emparé de la France par surprise, dès le mois de juin 1958.

Tout a changé brutalement à partir de deux évènements :

1.   le discours du 16 septembre 1959 prononcé par le général De Gaulle,

2.   l'affaire Massu, lorsque le général Massu fut rappelé à Paris par le général De Gaulle, au début de l'année 1960. Evènement qui servira de déclencheur à la manifestation du 24 janvier 1960.

Il EST IMPORTANT D'INSISTER TOUT D'ABORD

SUR LE DISCOURS DU 16 SEPTEMBRE 1959

Ce discours exprime, avant toute autre considération, un véritable dégoût à l'égard de l'Algérie. Un dégoût éprouvé par le chef de l'état, un dégoût suscité, suggéré, et projeté vers l'auditoire.

En dehors de toute autre interprétation, le chef de l'état a voulu générer dans l'esprit de nos concitoyens métropolitains, par les mots qu'il emploie, un refus de l'Algérie.

Mais quand il évoquait l'Algérie, il ne pouvait éviter évidemment, de s'exprimer sur les femmes et les hommes qui y vivaient. Que dit-il à leur propos ?

« Là, végètent des populations »

Il ne prend pas de gant. Il exprime, par ce propos, un mépris absolu à l'égard de l'œuvre française en Algérie. Il utilise le verbe « végéter » avec une délectation pleine de dédain pour ces populations, dont il avait dit seize mois plus tôt, qu'elles étaient constituées de Français à part entière. A propos de cette formulation que l'on doit au général De Gaulle, au début du mois de juin 1958, lors de son discours au Forum d'Alger, permettez-moi d'apporter ici, une précision que je ne peux différer.

Ce jour-là, le général De Gaulle ne fait qu'exprimer une vérité vieille de 128 ans. En effet, les sujets français, c'est-à-dire les indigènes algériens de confession musulmane, sont titulaires de la nationalité française depuis l'arrivée de la France. Ils sont soumis au code pénal français, au droit constitutionnel français et tributaires, en vertu de celui-ci, au devoir de conscription depuis 1912.

Mais ils ne sont pas citoyens français. Leur refus de se soumettre au code Napoléon, comme tous les autres citoyens français, ne leur permet pas d'accéder à la qualité de « citoyens français ». Celle-ci impose une renonciation définitive au code coranique et par voie de conséquence, une soumission au code Napoléon.

Donc, je me permets d'insister : lorsque le général De Gaulle déclare « Il n'y a ici que des Français à part entière », il n'offre rien. Il fait un constat.

Revenons à ce discours du 16 septembre 1959. Voulant enfoncer encore plus le clou du mépris qu'il éprouve à l'égard de ces populations, il précise :

« Une population, doublant tous les 35 ans »

Vient alors une autre précision qui illustre le summum de son dédain, quant il soutient :

« Elles sont, pour les trois-quarts, plongées dans une misère qui est comme leur nature »

Nous avons bien compris : la nature de ces populations c'est d'être miséreuses.

Conclusion logique qu'il veut susciter chez son auditoire :

« Que voulez-vous que l'on en fasse chez nous ? »

Si ce propos n'est pas un propos discriminatoire, il faudrait nous préciser ce qu'il est vraiment. Car je ne vois pas, aujourd'hui, un chef d'Etat traiter une population africaine, ou une population insulaire des Cara•bes, de « populations dont la nature est d'être miséreuse ». L'accusation de racisme serait formulée avec une véhémence qui inviterait l'auteur de ce propos à un silence prudent.

Mais que va-t'il proposer à ces populations ?

Une auto-détermination

La première question qui surgit, c'est celle-ci : Quand ?

Le général De Gaulle n'est pas avare de précisions car il indique avec un aplomb surprenant :

« au plus tard quatre années

après le retour effectif à la paix »

Oui, mais comment définir la paix ?

« C'est une situation telle, qu'embuscades et attentats n'auront pas coûté la vie à 200 personnes en 1 an »

Nous avons bien retenu le message :

-      jusqu'à 200 cadavres par an c'est la paix,

-      à partir de 201 cadavres par an, c'est la guerre.

Je me suis permis, lors du procès des Barricades, quelques mois plus tard, de souligner la puérilité de ce propos, devant mes juges du Haut Tribunal Militaire de Paris.

Quelles options va-t'il offrir à ces populations dont la nature est d'être miséreuse ?

Il propose « trois solutions ». Attention, il propose « 3 solutions concevables »

Je souligne l'importance de cet adjectif « concevable ».


PREMIERE OPTION : LA SECESSION

C'est la première option « concevable » qu'il envisage dans un premier temps.

Qu'en pense-t'il ? Son opinion est nette :

« ... un tel aboutissement serait invraisemblable et désastreux ».

Soulignons, en passant, qu'il n'ose pas utiliser le terme « d'indépendance ».

Quand il utilise le terme de « sécession », il veut imputer la décision de cette solution aux Algériens eux-mêmes. Mais, dans le cadre de cette option, il croit opportun d'ajouter une précision frappée du sceau du ridicule le plus absolu. Après avoir évoqué le chaos qu'elle provoquerait, l'égorgement généralisé et l'extraordinaire malheur qu'elle entraînerait, il précise qu'il redoute l'installation de :

« la dictature belliqueuse des communistes ».

Aujourd'hui on se rend compte, quand on relit ce discours avec attention, que lui-même n'en croit pas un mot ! Le général De Gaulle, en effet, en septembre 1959, est parfaitement informé que les communistes algériens ne jouent absolument aucun rôle dans les opérations de la guerre d'Algérie.

Nous avons vu précédemment, que le déterminisme stratégique de l'abandon de l'Algérie était exclusivement capitaliste. Il s'exprimait dans la thèse du délestage économique de l'Algérie. Dans le but capitaliste d'améliorer la valeur ajoutée des investissements.

Sur le plan tactique, en 1956, Hadjerès, chef du PCA, sollicite en insistant, la participation des communistes au combat livré par le FLN. Il s'adresse au chef de la ZAA[7], Ben Khedda qui lui répond par un refus, en obéissance aux consignes qui lui sont transmises par l'Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne.

A propos de cette Organisation Extérieure de la Rébellion Algérienne, permettez-moi de vous rappeler qu'à cette époque, en 1956, il n'existe pas de gouvernement en exil. Il existe encore, nous l'avons vu, un vague CRUA, Comité Révolutionnaire d'Union et d'Action. Celui-ci est né au mois de juin 1954. Il est né à partir de l'Organisation Secrète, l'OS, qui est une fraction dissidente du MTLD de Messali Hadj, permettez-moi de le souligner une fois de plus.

En 1954, cette même fraction belliqueuse du MTLD, va convoquer une réunion préparatoire de la guerre d'Algérie.

Où va-t'elle se tenir, cette réunion ?

En Belgique, dans le Brabant, dans la petite ville de Hornu. Dans une salle de cinéma.

Quand ?

Le matin du premier dimanche de juillet 1954.

Par qui est-elle organisée ?

Cette réunion fut organisée à l'initiative de deux leaders anti-français, particulièrement militants :

-      Khidder, membre actif de l'OS, ancien du MTLD, ancien du PPA[8] de Messali Hadj,

-      Lahouel, qui lui, remplit les fonctions d'adjoint du maire FLN d'Alger Jacques Chevallier.

Ces deux hommes, vont obtenir de l'assemblée réunie ce jour-là à Hornu dans le Brabant, une décision opérationnelle. Celle-ci sera différée à cause du tremblement de terre d'Orléansville qui va survenir dans le courant de ce même mois de Juillet 1954.

Mais, par qui étaient mandatés Lahouel, adjoint du maire FLN d'Alger Jacques Chevallier et Khidder, membre de l'OS, l'Organisation Secrète ?

Etaient-ils mandatés par le Parti Communiste français ? Par le Parti Communiste algérien ? Par les Services Secrets soviétiques ?

Pas du tout.

Ils étaient mandatés et manipulés par la C.I.S.L.

Il s'agit de la Confédération Internationale des Syndicats Libres, émanation européenne de l'énorme Fédération Américaine du Travail, qui est une fédération intersyndicale de droite. Elle prétendait supplanter en Europe, les organisations syndicales de gauche, dont elles pensaient qu'elles étaient soumises à l'influence soviétique. Cette CISL n'hésite pas à financer cette première décision de déclencher la guerre d'Algérie.

Le premier financement se monte à 500.000 dollars. Dès le mois de juillet 1954 ils seront attribués à Khidder et à Lahouel. Cet argent, est fourni pour 50 % par la CISL elle-même. Les autres 50 % sont fournis par les pétroliers de l'ARAMCO, consortium dont l'un des principaux actionnaires est un puissant financier américain, M. Hammer, fils. Celui-ci, intervenant financièrement sur directives des services spéciaux américains.

Le général De Gaulle ne peut dont ignorer que depuis 1954, c'est une organisation capitaliste internationale qui est à l'origine du déclenchement de la guerre d'Algérie. Il s'agit d'une fraction du capitalisme financier moderne qui s'exprime en France à cette époque-là, par l'intermédiaire d'une mouvance capitaliste très active, que j'ai déjà évoquée : il s'agit de la mouvance pompidolienne. C'est elle qui actionne De Gaulle, en réalité. C'est elle qui en 1969, l'obligera à quitter le pouvoir.

Nous avons vu que cette fraction du capitalisme financier, avait décidé qu'il était stratégiquement nécessaire de mettre en œuvre les opérations

de délestage économique du débouché algérien dans le but d'augmenter la valeur ajoutée des investissements

Cette opération de délestage, d'un point de vue tactique strict, consistait à se débarrasser des peuples ou plutôt pour s'exprimer comme le général De Gaulle, des populations qui y végétaient et dont la nature était d'être miséreuse.

Nous détenons ainsi la preuve que le parti communiste français, algérien et international, n'était intervenu en rien dans le déclenchement de la guerre d'Algérie d'une part. D'autre part, il n'intervenait en rien en 1956, dans les opérations du FLN déclenchées sur le terrain. Et c'est pratiquement en larmoyant que le communiste Hadjérès a mendié à Ben Khedda, l'autorisation de participer à la guerre.

Le premier refus de Ben Khedda, fut annulé secondairement. Sur recommandation de l'extérieur, il accepta la participation des communistes algériens dans le combat, à la condition,

d'un silence absolu en ce qui concerne les convictions et le programme politique communistes.

En aucun cas Hadjérès n'était autorisé à faire du prosélytisme au sein des maquis FLN.

Hadjérès répliqua : « mais c'est notre mort politique que tu recherches ! »

Il accepta néanmoins. Il tint cependant à enrichir cette corbeille de mariage d'un beau cadeau. Ce fut l'origine de l'affaire de l'aspirant Maillot.

Celui-ci vola un camion d'armes, aux dépens de 20ème BT[9] de Miliana.

Ce camion d'armes fut partagé en deux lots.

1°/Le premier lot fut affecté à l'équipement d'un maquis organisé dans le Haut-Chélif, pas loin de Lamartine. Ce maquis était commandé par un instituteur communiste, Laban, qui s'était illustré pendant la guerre civile espagnole, dans les Brigades Internationales. Maillot, va s'incorporer à ce maquis, comme commandant en second. Ce maquis sera encerclé par le 1er REP et anéanti par des hommes du contingent, du 20ème BT.

2°/Un deuxième lot sera stocké dans une villa algéroise. Il s'agit d'une villa célèbre du clos Salembier, à l'est d'Alger, dans un ensemble immobilier à vocation socio-humanitaire dirait-on aujourd'hui. Cette villa était sous la dépendance administrative et économique du maire FLN d'Alger, Jacques Chevallier. Dans cette villa étaient hébergés des ennemis de l'Algérie française. C'est un rôle qui fut attribué à cette villa, jusqu'en 1962 inclus : y accueillir tous les ennemis de l'Algérie française, de toutes origines. Y étaient cachés à cette époque, en 1956, le docteur Chaulet et son épouse, catholiques progressistes qui s'étaient inscrits dans le camp du FLN, dès le 1er novembre 1954. Madame Chaulet n'hésitait pas à affirmer :

« ne dites pas de nous que nous sommes pour le FLN. Nous sommes du FLN ».

C'est madame Chaulet qui réussit à incorporer une fraction importante de cet armement dans une voiture américaine : fusils, carabines, PM et FM. Munie des documents qui lui permirent de passer à travers tous les barrages de police, madame Chaulet parvint à livrer cet armement au chef rebelle Khodja qui opérait en Grande Kabylie, dans le secteur de Palestro.

C'est à l'est de cette ville franco-kabyle que fut montée une embuscade contre une section de fantassins français. Il s'agissait de rappelés qui, dès leur arrivée en Algérie, furent engagés dans une opération extrêmement périlleuse. 18 de ces soldats furent odieusement massacrés et achevés : les yeux crevés, le ventre ouvert, la gorge tranchée et les couilles entre les dents. Car pour le FLN il ne s'agissait pas seulement de tuer. Il s'agissait aussi, de frapper l'imagination.

Donc, l'extraordinaire malheur, prévu publiquement et verbalement par De Gaulle en cas de sécession ne pouvait pas être imputable au parti communiste, dont la dictature n'était pas à redouter en Algérie. C'était un leurre, utilisé depuis longtemps pour occulter, par tous les moyens, l'identité capitaliste exclusive de cette guerre d'Algérie.

DEUXIEME OPTION : LA FRANCISATION

C'est un terme qui fut choisi par le général De Gaulle. On sait qu'il refusa le terme d'intégration. Pourquoi ? Parce qu'il s'agissait d'un mauvais terme ?

Pas du tout.

Le général De Gaulle, comme il l'exprima à un journaliste, refusa d'employer le terme « d'intégration » parce que l'on s'obstinait à lui demander de le faire.

Ce refus d'employer ce terme, cet entêtement terminologique, traduisait une volonté obsessionnelle à la limite du « paranormal ». Il proposa la francisation, en des termes extrêmement instructifs, en précisant les conséquences de celle-ci, selon lui :

« ... les Algériens pouvant accéder à toutes les fonctions publiques... »

« ....résidant ou travaillant où bon leur semble... »

« ... devenant parti intégrante du peuple français... »

« .... qui s'étendrait dès lors, EFFECTIVEMENT DE DUNKERQUE A TAMANRASSET... »

Il manquait un commentaire de sa part qui aurait pu être celui-ci :

« voilà ce que vous subirez en cas de francisation de l'Algérie ».

Il ne voulait qu'une chose : provoquer une réaction de refus, de rejet, de crainte chez nos compatriotes de la mère-patrie.

Comment s'exprimerait-il aujourd'hui devant un état de fait qu'il redoutait et qui, grâce à lui, est en train de s'établir en France, dans des conditions extrêmement défavorables pour l'avenir ethnico-religieux de la France. Il devait savoir, déjà, à cette époque, en 1959 que Ben M'hidi avait déclaré en 1957 :

« Vous voulez la France de Dunkerque à Tamanrasset, je vous prédis moi que vous aurez l'Algérie de Tamanrasset à Dunkerque ».

Ce qui ne manquera pas de se réaliser, progressivement et à bas-bruit, si l'arabo-islamisme fondamentaliste continue à jouir encore des moyens nécessaires au déploiement de son influence révolutionnaire sur l'ensemble du territoire français.

TROISIEME OPTION : UNE ALGERIE EN UNION ETROITE AVEC LA FRANCE

I Š Comment ?

« Par l'intermédiaire d'un lien de type fédéral », souligne-t'il.

II Š Pourquoi ?

De manière à protéger chacune des communautés religieuses d'Algérie.

         Il évoque donc :

1°/ un lien fédéral entre l'Algérie nouvelle et la France.

D'un point de vue institutionnel, c'est une impossibilité. Pourquoi ? Parce que la France n'est pas une République fédérale. La France n'étant pas une république fédérale, il est impossible en vertu de la constitution de 1958, d'envisager un lien fédéral avec un autre Etat.

2°/ Il évoque aussi les garanties à rechercher pour l'avenir des trois grands courants religieux qui cohabitent en Algérie. Il s'agit de :

. la religion juive,

. la religion chrétienne

. la religion musulmane

par ordre d'ancienneté historique.

S'il est opportun d'envisager une protection de chacune des trois collectivités religieuses, il est évident qu'il s'agit d'une protection dont devront bénéficier, avant tout, les religions minoritaires, c'est-à-dire la juive et la chrétienne. Car la religion musulmane était largement majoritaire en Algérie. Elle n'avait rien à redouter d'une oppression exercée par les deux autres religions.

Mais peut-on dire que la religion musulmane représentait en Algérie un danger pour le christianisme et le judaïsme ?

Ma réponse serait négative, comme elle serait négative actuellement en France métropolitaine, dans la mesure où la religion musulmane persisterait dans sa vocation d'exprimer une foi en Dieu et de proposer aux fidèles un cheminement pour accéder à Sa connaissance. Dans cette éventualité il s'agit en effet d'un vécu compatible avec la la•cité. Donc d'un vécu dépourvu de danger pour le christianisme et la religion juive.

Seulement, en Algérie, nous le savons, la religion musulmane était devenue un instrument de guerre qui fut élaboré, forgé, structuré à partir de 1920, au lendemain de la loi du 4 février 1919.

Je rappelle que le 4 février 1919, une loi fut votée qui offrait la possibilité aux nationaux français d'Algérie de confession musulmane, d'accéder à la citoyenneté française.

Je rappelle que les sujets français d'Algérie, de confession musulmane, étaient des nationaux français, depuis 1830. Napoléon III l'avait bien précisé dans le Sénatus-Consulte du mois de juillet 1865.

Napoléon III, à cette occasion, n'avait rien offert. Il avait constaté que les musulmans français d'Algérie étaient obligatoirement des nationaux français puisqu'avant l'arrivée de la France, ils ne jouissaient d'aucune nationalité. La Porte Ottomane avait refusé d'en faire des sujets turcs. Ils étaient, en conséquence, apatrides sur leur propre terre. Je revendique pour le Cercle Algérianiste de Nice et des Alpes-Maritimes, le mérite d'avoir précisé cette notion, grâce à l'étude juridique produite par Me Fabiani.

La nationalité française a fait partie du voyage, avec le drapeau français. Les sujets français étaient soumis au droit pénal et au droit constitutionnel français. Mais ils n'étaient pas soumis au droit civil, au code Napoléon.

Les exigences religieuses constituaient une barrière que les différents gouvernements français n'ont pas voulu rendre franchissable. C'était pourtant ce qu'il fallait oser faire, pour que ces sujets français puissent accéder librement à la citoyenneté française.

Cette loi du 4 février 1919 proposait cependant une procédure extrêmement simplifiée. Il suffisait au national musulman français pour accéder à la citoyenneté française, de se présenter dans le bureau d'un juge de paix et de signer un document par lequel il se soumettait au code Napoléon.

Par exemple, à Alger, vous arriviez par le square Guillemin, pour vous engager dans la rue Montaigne. Sur le trottoir de droite, tout près d'un magasin de bicyclettes « chez Guercy», se situait au rez-de-chaussée d'un immeuble, le bureau d'un juge de paix. Où il était facile de solliciter l'imprimé adéquat et de prendre l'engagement d'obéir au code civil français.

Donc en théorie c'était très facile.

Mais ce fut en réalité une loi scélérate comme je l'ai souligné à maintes reprises, parce qu'elle fut utilisée comme l'occasion offerte aux ennemis de la France, de riposter en transformant la religion musulmane d'Algérie, l'islam d'Algérie, en islamisme fondamentaliste. Je précise car c'est très important en arabo-islamisme fondamentaliste.

Ce fut en 1920, à l'initiative d'un leader berbère Omar Sma•l. Il s'agissait d'un religieux profond qui réunit autour de lui, un aréopage d'oulémas. Des oulémas, c'est à dire des docteurs de la foi coranique. Cadis, Muftis, Imams.

Tous berbères. Mais tous grands intellectuels. Tous ayant effectué des stages dans le Hedjaz, dans le sud-ouest de l'Arabie Saoudite, la terre où naquit Mohamed.

Tous étaient tombés sous l'influence religieuse et politique d'un grand leader islamiste, l'émir Chekib Arslan, un Libanais qui, depuis le début du 20ème siècle était le président de la Nahdah : la Renaissance de l'Islam. Il était député ottoman et en 1915, il a participé activement, par son vote, au déclenchement du génocide arménien.

Depuis 1919, il militait activement, en complicité avec Asmine El Husseini, mufti de Jérusalem, contre la naissance de l'Etat d'Israël.

Pendant la guerre de 1939-1945, ils séjournèrent tous les deux auprès d'Adolf Hitler et l'émir Arslan entreprit une propagande vers les territoires français d'Outre-Mer pour les engager dans une rébellion anti-française au nom d'Allah, au nom du rayonnement de l'arabisme intégriste.

C'est lui, Chekib Arslan qui le 7 mai 1945, à partir de Genève, déclencha le jihad intégriste contre la France. Celui-ci se traduisit par l'attaque de nos troupes à Damas le 8 mai 1945 et ce même jour, par le déclenchement de l'insurrection dans les Hauts-Plateaux-Sétifiens.

En 1920, ce que demande Omar Sma•l à ces notables musulmans d'Algérie, à ces oulémas berbères, réunis dans ses cénacles, c'est de tout mettre en œuvre pour lutter contre la francisation, l'assimilation et surtout, l'évangélisation.

Comme s'il existait en 1920, sous la IIIème République, un danger pour l'islam, imputable à une tentative d'évangélisation catholique des musulmans d'Algérie !

Il faut se souvenir en effet, qu'aussi bien Louis-Philippe que Napoléon III, ainsi que tous les gouvernements de la IIIème République, ont interdit toutes les entreprises d'apostolat collectif en Algérie. Seules étaient autorisées les conversions individuelles, dans la mesure où elles n'étaient pas trop nombreuses.

Donc ce danger d'évangélisation contre lequel Omar SMAIL en 1920, voulait organiser le combat, n'existait pas. Mais il lui servit de prétexte pour obtenir un raidissement idéologique dans l'expression quotidienne de l'islam en Algérie. Celui-ci dans la réalité des faits quotidiens, se transforma en arabo-islamisme fondamentaliste. La foi, devenant ainsi une arme de guerre.

Omar Sma•l précisa dans ses recommandations, le moyen d'entreprendre cette lutte contre la francisation et l'évangélisation. Il demanda à tous ses oulémas, berbères comme lui, ne l'oublions pas, de faire un usage exclusif de la LANGUE ARABE LITTERALE.

Habituellement on a tendance à dire l'arabe littéraire. On m'a enseigné qu'il fallait dire l'arabe littéral.

Il s'adressait à des Berbères, tous hommes de lettres, qui vont faire de la langue arabe littérale, l'arme essentielle du combat, pour faire triompher selon Omar Sma•l, le message du Prophète de la Mecque et de Médine. La langue arabe littérale devint l'arme de guerre par excellence, certes. Comme elle l'avait été au VIIème siècle, lorsque la religion musulmane est devenue, expansive, et permettez-moi de dire sans blasphémer, quant elle est devenue invasive.

Un rappel est utile pour comprendre la signification de cette exigence d'Omar Sma•l.

Le qoran, c'est la parole de Dieu : c'est le fondement de l'islam.

Mais le qoran, lorsqu'il fut enseigné par Mohamed, ne le fut pas en langue arabe. Pour une seule raison. Mohamed ne parlait pas l'arabe.

Lorsque je formule cette affirmation, il m'arrive parfois d'être apostrophé aigrement par mes interlocuteurs. Car la question que l'on me pose c'est évidemment la suivante :

« mais en quelle langue a t'il transmis le qoran ? Et sur quoi t'appuies-tu pour oser une telle affirmation ? »

Je m'appuie sur le congrès orientaliste mondial qui s'est tenu à Alger en 1905 où se sont exprimés de grands savants, spécialistes de l'islam, des religions du Proche et du Moyen-Orient, de la philosophie et de la culture islamiques et des langues sémitiques.

Au cours des différentes communications magistrales, l'une d'entre elles fut formulée par un professeur allemand K. Vollers, de la faculté d'Iéna, grand spécialiste de l'islam, du qoran et surtout des langues sémitiques.

Il a démontré, sans provoquer de scandale, que le Prophète Mohamed ne s'exprimait pas en langue arabe. Et que c'est le 3ème Calife qui prit la décision, en même temps qu'il remaniait le qoran, de le faire traduire dorénavant, en langue arabe littérale.

De faire ainsi, de la langue arabe littérale, la seule formulation acceptée dorénavant, de la parole de Dieu partout où l'islam était rayonnant.

Au tout début, et localement, la religion musulmane fut diffusée en langue vraisemblablement kora•chite, qui est la langue, ou plutôt le dialecte que l'on parlait dans le Hedjaz.

Ce message fut accepté avec enthousiasme sur des territoires voisins, par toutes les collectivités dissidentes du christianisme romain. Les Nestoriens, les Donatiens, et les Ariens en particulier. Les Ariens, depuis le 3ème siècle rejetaient le mystère de la Sainte Trinité auquel les catholiques romains étaient fidèles. Ils croyaient EN UN SEUL DIEU UNIQUE ET SAGE A NUL AUTRE PAREIL.

Et lorsqu'ils ont pris connaissance de la SCHAHADA, la prière des musulmans, ils y ont trouvé en quelque sorte, une confirmation de leur propre foi :

« il n'y a de dieu que Dieu », c'est le premier temps de la SCHAHADA.

Le deuxième temps de cette SCHAHADA, leur offrait une confirmation divine, puisque :

« Mohamed est le rasoul, c'est-à-dire l'envoyé de Dieu ».

Ces adhérents non-arabes, pour répandre ce message qui les confortait dans la CONVICTION UNITAIRE qui les opposait aux TRINITAIRES ROMAINS, ont saisi l'opportunité de diffuser le qoran en langue grecque. Pour le bénéfice et l'usage du monde intellectuel du Proche et du Moyen-Orient de culture grecque : mathématiciens, astronomes, médecins et philosophes en particulier. Et c'est par l'intermédiaire de la langue grecque mise au service du qoran, que l'islam connut l'extension explosive que l'on a observée en territoires sassanide, mésopotamien, hittite, caucasien, égyptien et nord-africain. Par captation de la parole de Dieu, effectuée par un monde intellectuel, et par une élite qui n'avaient d'arabe... que la langue, à partir de la diffusion ultérieure du qoran en arabe littéral sur exigence du califat.

Le 3ème calife avait décidé en effet, que dorénavant la langue arabe littérale, une langue pratiquée par l'élite, une langue à la calligraphie séduisante, serait la seule langue d'expression universelle du qoran.

Par cette décision, il engendra une phénoménologie arabe qui constitua l'arrière fond philosophique, ésotérique même, de toutes les expressions de l'islamisme fondamentaliste. C'était vrai hier. C'est encore vrai aujourd'hui.

Plus tard, en Algérie, le cheik berbère des oulémas Ben Baddis, animateur de cette phénoménologie arabe, président de l'association des Oulémas depuis le 7 mai 1931, proclama tout logiquement :

ma religion c'est l'Islam

ma langue c'est l'arabe

ma patrie c'est l'Algérie.

Il se servit de l'enseignement lointain du 3ème calife pour, à partir de l'arabisme seulement, exprimer sa religion et inventer une patrie qui n'avait jamais existé jusqu'à ce jour et l'inclure ainsi d'une manière symbolique et ésotérique dans la phénoménologie arabe, telle que celle-ci se manifestait au XXème siècle.

Si je me suis permis de rappeler cette évolution de l'arabo-islamisme fondamentaliste en Algérie, c'est parce que de toute évidence, quand il prononce ce pauvre discours du 16 septembre 1959, le général De Gaulle refuse de lui reconnaître la valeur opérationnelle qu'elle représente.

Il n'a pas vu que l'arabo islamisme fondamentaliste illustrait la menace dont la France allait être l'objet, à partir du moment où il permettait aux rebelles, soumis à ce même fondamentalisme et actionnés par lui, d'apparaître comme les vainqueurs historiques de la France.

Il n'a pas compris à quel point il allait conférer à l'arabo-islamisme fondamentaliste une promotion historique que celui-ci n'avait pas réussi à atteindre jusqu'alors, malgré les entreprises du libanais, l'émir Chekib Arslan.

Car c'est l'indépendance de l'Algérie qui va conférer à l'arabo-islamisme universel la dynamique opérationnelle et historique qu'on lui connaît aujourd'hui. D'autant plus que par l'intermédiaire des grandes banques arabes, il peut prétendre s'inscrire de nos jours, parmi les postulants à la domination finale du monde.

Mesdames et Messieurs, je viens de vous exposer les raisons pour lesquelles, après ce discours, nous nous sommes mis en mouvement, nous les militants du FNF (Front National Français), ainsi que les autres défenseurs de l'Algérie française.

J'ai pris alors la décision d'organiser ce mouvement en commandos ou plutôt en unités de choc. C'était encore en 1959.

Joseph Ortiz, notre président, m'a laissé toute latitude pour conduire cette tâche au meilleur résultat possible.

Evidemment, je n'ai pas manqué de devenir l'objet d'attentions soutenues de la part de la police des Renseignements Généraux.

Chacun parmi les patriotes français exerçait son militantisme dans un secteur d'activité qui lui était propre. Personnellement j'intervenais plus directement au sein du peuple d'Alger, par des réunions quotidiennes.

Entre temps, j'ai eu la surprise de bénéficier d'un appui de la part du général Massu, qui, je le rappelle exerçait les fonctions de chef du Corps d'Armée d'Alger et de super-préfet de l'Algérois.

Par l'intermédiaire du commandant Navarro, il m'a fait savoir qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que j'exerce mon entreprise de recrutement et de structuration du FNF au sein des Unités Territoriales du Grand-Alger et d'ailleurs. Il m'a autorisé à intégrer le Dispositif de Protection Urbaine (DPU) à mon propre dispositif de structuration des « Unités du FNF ».

Je l'ai fait du mieux possible. Massu a formellement confirmé tout ce que je vous rappelle ici, lorsqu'il est venu témoigner au procès des Barricades. Sur une question du Président du tribunal il a déclaré en substance :

« Tous ces hommes ont été sous mes ordres (il désignait tous ceux qui étaient présents dans le box des accusés du Haut Tribunal militaire). Je sais que le FNF était divisé en commandos. Je savais que c'était le docteur PEREZ qui les commandait ».

Pour moi ce fut un travail de tous les jours. Un énorme engagement. L'Algérie française nous appelait à son secours. Et c'était son cri qui nous engagea dans le combat.

Voilà les conséquences provoquées par les déclarations du général De Gaulle lors du discours du 16 septembre 1959. Un discours dont le cinquantenaire a souffert d'un coup de pâleur que vous avez sûrement noté. On le l'a pas célébré. On a l'impression que, dans le monde résiduel gaulliste, l'on voudrait oublier ce pauvre discours.

Ce discours a entraîné des protestations. Mais n'a pas généré une prise de conscience du danger immédiat que nous étions en train de vivre. Nos concitoyens n'ont pas voulu voir le danger de mort immédiat qui menaçait l'Algérie française.

Certains s'appuyaient, pour justifier leur passivité, sur les quatre années de paix nécessaires, d'après le général De Gaulle, pour que puisse s'effectuer la consultation ou plutôt l'autodétermination de l'Algérie. Certains soulignaient que quatre années c'était suffisant pour vaincre le FLN d'abord. Puis pour organiser cette autodétermination dans des conditions qui auraient été favorables ... à la francisation, selon leurs espoirs.

Personne ne semblait comprendre que ce discours du 16 septembre ne correspondait A RIEN.

Car nous savions, je vous l'ai rappelé précédemment, que depuis 1956 au moins, De Gaulle n'agissait qu'en faveur de L'INDEPENDANCE DE L'ALGERIE. Nous l'avons vu quand nous avons évoqué ses relations avec l'Organisation Extérieure de la rébellion algérienne à partir de la rue de Solferino par l'intermédiaire de Boumendjel en 1956, puis de Farès et d'autres mandataires auprès du GPRA, après que celui-ci eût vu le jour, le 18 septembre 1959 au Caire.

Quoi qu'il en soit, notre foi nous guidait certes. Mais c'est notre intelligence qui nous imposait d'agir.

Tout fut accéléré d'une manière dramatique par le rappel à Paris du général Massu.

Massu, d'après ce que l'on voulait nous faire croire, était tombé dans un piège que lui aurait tendu un journaliste allemand, Kempski. Celui-ci aurait rapporté des commentaires imprudents, faisant allusion à l'aberration des orientations gaullistes, formulés par le général Massu. D'après Kempski, Massu a tenu des propos irrespectueux à l'égard du chef de l'état qui ont motivé son rappel à Paris pour qu'il s'expliquât.

Nous savions que le départ de Massu c'était priver, en théorie, le potentiel militaire d'Algérie, d'un facteur déterminant pour la sauvegarde de l'Algérie française. Massu à lui tout seul, aurait été capable d'entraîner l'armée dans une attitude de rébellion qui, sans heurt, et sans guerre civile, aurait été capable de renvoyer le général De Gaulle dans sa maison de Colombey pour y terminer dans le calme et la sérénité le reste de son âge.

Le général Massu est-il tombé dans un piège ?

Le général Massu était-il complice de cette conjuration ?

Le général Massu a t'il joué un rôle conscient et volontaire dans cet incident ?

Autant de questions qui se sont posées, qui se posent et qui de toute évidence se poseront encore.

D'après le colonel Argoud, qui je le rappelle était son chef d'état-major, le général Massu passait son temps à dire qu'il était « con et gaulliste ». Il voulait dire à mon avis, qu'il était gaulliste avant tout. Quitte à passer pour un con si nécessaire.

Mais depuis lors, nous avons été enrichis par d'autres informations.

En 1974, j'ai fait la connaissance du commandant Botella.

Celui-ci pendant la guerre de 1939/1945, avait été parachutiste SAS comme Massu et comme d'autres patriotes français. Il était de conviction « Algérie française » indiscutable. En 1961, il s'est approché de très près de l'OAS métropolitaine, mais sans s'y engager totalement. Il a vécu avec douleur le drame de la mort de l'Algérie française. Bien qu'en relation suivie avec lui par l'intermédiaire de mes correspondants parisiens, dans le cadre de mes fonctions de chef national de l'ORO[10], je n'avais eu aucun contact avec lui jusqu'en 1974.

A cette date, je l'ai rencontré à Argenteuil dans une maison « amie » et il m'a relaté l'événement suivant :

« en 1958, lorsque se sont déclenchées les manifestations du 13 mai à Alger, le directeur de la Sécurité du Territoire, parfaitement informé de la conjuration gaullo-FLN, a éprouvé la nécessité d'expédier d'urgence à Alger, deux anciens officiers parachutistes SAS, anciens compagnons d'armes de Massu, pour l'informer des intentions réelles du général De Gaulle et lui demander de prendre des mesures définitives pour empêcher l'homme de Colombey d'agir dans le sens qui était le sien ».

Massu se refusa à neutraliser le général De Gaulle dès son arrivée à Alger. Il faut savoir que lui-même avait déclaré à partir du balcon du Forum, le soir du 13 mai 1958 :

« nous refusons tout Dien-Bien-Phu, diplomatique ou militaire. Nous supplions le général de Gaulle de faire entendre sa voix. »

Massu laissa néanmoins les coudées franches au Général De Gaulle. Il ne combattra pas contre lui. Il se soumettra. Un point c'est tout.

Cependant, il espéra l'infléchir. C'est sans doute pour cette raison qu'il me laissa agir comme je l'ai rappelé, lorsque j'ai mis en œuvre une riposte au discours du 16 septembre 1954.

Agir ? Mais comment ?

Nous prîmes soin au FNF d'enrichir notre implantation au sein de la garde territoriale. C'était logique et c'était facile puisque la majorité de nos adhérents et militants étaient des territoriaux.

Il y avait dans le Grand Alger, 22.000 territoriaux disposant de 2.200 armes. Sous un angle militaire strict, cette force ne représentait pas une véritable unité de combat.

Nous étions sûrs néanmoins que dans l'éventualité salutaire où se serait développé en son sein, un esprit identique au nôtre, le regroupement de ces territoriaux en armes et uniformes soutenus par la masse du peuple d'Alger, en aurait fait une force d'appoint décisive pour ceux qui sacrifiaient tout pour que vive l'Algérie française. J'ose affirmer que j'étais l'un de ceux-là.

Le capitaine Ronda commandait une grosse Compagnie du Bataillon-Centre des UT d'Alger. L'effectif se trouvant sous son commandement atteignait 800 hommes environ, parmi lesquels la compagnie opérationnelle des UT, qui un peu plus tard, passera sous le commandement du capitaine Jourdes, qui s'engagea par un acte de volontariat dans la semaine des Barricades, dès le 24 janvier 1960, au matin.

Ronda avait été incorporé au Bureau Directeur du FNF. Il était en contact avec le commandant Sapin-Lignières qui commandait un bataillon UT dont le PC était installé dans la casbah d'Alger. C'est Ronda qui me présenta à Sapin-Lignières au mois de décembre 1960.

Au début du mois de janvier 1960, d'odieux attentats FLN avaient provoqué une très forte émotion en Oranie et dans l'Algérois. La tension psychologique était extrême.

C'est dans cette ambiance que survint l'affaire Massu, que j'ai évoquée précédemment.

Par son départ, Massu favorisa volontairement ou non, l'accélération donnée à la politique d'abandon. Il importait donc, au plus haut point, qu'une opération de sauvegarde fut tentée dans les plus rapides délais car, nous l'avons vu, une majorité d'officiers généraux et de commandants de secteurs restaient encore fidèles à la thèse de l'Algérie française.

Réunions, visites aux commandements UT, contacts avec le colonel Gardes[11], tout cela la fut mon travail quotidien.

Ortiz restait en contact permanent avec le colonel Argoud, chef d'état-major du corps d'armée d'Alger, qui lui-même était en contact téléphonique avec le général Massu à Paris.

Une manifestation de masse fut décidée, en accord avec Argoud, en accord aussi, je le souligne, avec les autres mouvements nationaux, pour le dimanche 24 janvier. Le 22 au soir, une réunion importante se tint chez Ortiz. Tout le bureau directeur du FNF était rassemblé. Le capitaine Filippi nous fit part de deux coups de téléphone contradictoires qu'Argoud avait reçus de Paris de la part de Massu.

Lors du second, celui-ci aurait fait le commentaire suivant :

« De Gaulle est complètement fou, je vous donne carte blanche ».

Je quittai la réunion pour préparer nos effectifs qui étaient déjà chauffés à blanc. Je me souviens encore de Me Jean Trape[12] me disant, lors de mon départ :

« Tout repose sur vous, ne vous faîtes pas prendre avant ! »

Qu'espérions-nous ?

Après un appel à la population, nous espérions obtenir des 22.000 UT qu'ils se présentent, sur le lieu de la manifestation, en formations militaires, en uniformes et avec leur armement, même réduit. Avec leurs officiers.

Obtenir une extension de ce mouvement, à toutes les grandes villes d'Algérie.

Obtenir des organisations métropolitaines un soutien à la manifestation par tout ce qu'elles pouvaient mobiliser comme moyens.

Le 23 janvier, une grève se déclencha d'abord dans la partie-est d'Alger, à Belcourt et au Champ de Manœuvres. Elle s'étendit lentement à toute la ville mais d'une manière incomplète. C'était une initiative spontanée, indépendante de tout ordre donné et reçu. Alger était dans l'angoisse. Alger était dans l'attente. Alger était happée par la violence qui s'annonçait.

Le 23, dans l'après-midi, fut réunie l'assemblée générale constitutive de la Fédération des Unités Territoriales d'Alger. Sapin-Lignières en fut nommé le président. Le capitaine Ronda en fut élu le secrétaire général. Cette assemblée générale se tint dans l'immeuble de la Compagnie Algérienne à l'angle de la rue Charles Péguy et du boulevard Laferrière. C'est là que se situera par la suite ce que l'histoire appellera « Le PC Ortiz ».

Le dimanche matin, 24 janvier, je participai à la constitution de petits cortèges qui se mirent en route à partir de l'est d'Alger : Champ de Manœuvres, Belcourt, Le Hamma, Le Ruisseau. Ces groupes, je l'ai dit, étaient peu nombreux mais très déterminés. Quelques centaines seulement. Ils réussirent à rejoindre, avec moi, le Plateau des Glières, vers 11 heures.

J'eus la surprise, en arrivant devant l'immeuble de la Compagnie Algérienne, de constater que la foule était absente. Des dizaines de personnes, voire plusieurs centaines étaient éparpillées sur cette place entre l'avenue Pasteur et le bas du Plateau des Glières. Quelques centaines de personnes, certes très actives, mais cela faisait pauvre et squelettique.

Autour du PC, patrouillaient des hommes de la Compagnie Opérationnelle du capitaine Jourdes. Ils étaient en uniforme et armés en guerre. L'ambiance était crispée. C'était une attente anxieuse de la suite des évènements.

Pierre Lagaillarde était retranché dans l'enceinte de la faculté d'Alger, avec un effectif résolu, qui lui était fidèle, mais dont la population d'Alger ignorait qu'ils étaient là, à ce moment du 24 janvier 1960. Eux aussi attendaient la suite des évènements pour se montrer.

Ortiz me posa la question :

« Mais où sont les hommes de Bab El Oued ? »

J'avoue, que j'étais surpris comme il l'était lui-même, de l'absence de cette masse populaire dont j'espérais la présence au Plateau des Glières. Quelque chose n'avait pas marché comme prévu. Je décidai d'aller à la recherche de ce que je considérais comme l'effectif principal de la manifestation.

Je réussis malgré les barrages, à me faire conduire avenue de la Bouzaréah, Place de l'Horloge, où était effectivement concentrée une foule énorme.

A sa tête, plusieurs centaines de mes camarades du FNF étaient en tenue de la garde territoriale et portaient casque lourd. C'était des territoriaux faisant partie des effectifs du bataillon des UT de Bab-El-Oued et du bataillon des UT de la casbah, commandé par le commandant Sapin-Lignières.

Derrière ces UT, des milliers de personnes qui chantaient la Marseillaise et les Africains.

Je pris la tête de cette colonne et nous voilà en route pour traverser Alger et rejoindre le Plateau des Glières.

Le trajet prévu était de rejoindre d'abord l'avenue du 8 novembre, en passant par l'avenue de la Marne et la place du Lycée Bugeaud.

Nous eûmes la surprise désagréable de voir l'accès de l'avenue de la Marne interdit par un imposant barrage de parachutistes. C'était les compagnies du 3ème R.P.I.M.A[13]. Elles étaient disposées en profondeur sur toute la longueur de cette avenue. Ce régiment était commandé par le colonel Bonnigal.

Pourquoi fûmes-nous surpris ?

Parce que la veille, j'avais entendu Argoud nous affirmer que les régiments parachutistes de la 10ème DP allaient se déployer en tampon entre les manifestants et les forces de gendarmerie, pour éviter tout incident.

Cette opposition vigoureuse des « paras » du 3ème RPIMA nous paraissait une véritable monstruosité. Ce glorieux régiment était connu à Alger, pour son esprit « Algérie française », manifesté à maintes occasions. Il avait été commandé par le colonel Bigeard, et ses hommes étaient appelés les « Bigeards-boys ».

En toute sincérité, nous étions persuadés que, dès notre arrivée, avec nos drapeaux et nos chants patriotiques, avec nos cris de « vive la France » et de « vive l'Algérie française », ce régiment allait ouvrir ses lignes pour nous permettre le passage, et éventuellement, nous escorter.

Mais il n'en fut rien. Les paras s'opposèrent avec une volonté farouche, à notre passage.

Nous avons dû les affronter et enfoncer leurs barrages sur toute la longueur de l'avenue de la Marne. Il y eut lutte, combat, bousculade. Les « paras » n'avaient, pour nous interdire le passage, en plus de leur aptitude très affûtée au combat, que des PM et des carabines. Ils ne disposaient pas de fusils qui sont plus commodes et plus efficaces pour le matraquage des manifestants. Ils s'opposèrent avec vigueur à notre progression. Mais ils ne purent l'interdire. Comme l'expliqua plus tard, durant le procès des Barricades, un officier de ce régiment :

« Pour les arrêter, il nous aurait fallu ouvrir le feu ».

Ils n'ont pas tiré. Ils nous ont cédé le passage. Mais ce régiment éprouva par la suite, une profonde rancune contre les défenseurs de l'Algérie française. Un régiment « para » de cette valeur qui cède le passage à une foule de manifestants de Bab-El-Oued, c'était pour eux insupportable ! Cette rancune, se traduisit au moment du putsch du 21 avril 1961, par un défaut de ralliement du colonel Bonnigal et de son régiment aux effectifs de la 10ème DP, qui soutint le général Challe.

Plus tard, cet officier, celui qui a témoigné au procès des Barricades dans les termes que j'ai rappelés en substance précédemment, justifia ou plutôt expliqua la fusillade du 26 mars 1962 de la manière suivante :

« Devant des colonnes de manifestants si on ne tire pas, on ne peut pas les empêcher de passer. Nous l'avions bien vu lors du 24 janvier 1960 ».

Après avoir franchi cet obstacle, nous réussîmes à nous regrouper Avenue du 8 novembre et à nous reformer en colonnes présentables.

Nous fûmes rejoints par Auguste Arnould, président du Comité d'Entente des Anciens Combattants.

Il nous attendait devant le siège de son association accompagné de tous les notables de cette association qui avec des leaders musulmans, nous rejoignirent, porteurs de leurs écharpes tricolores et de leurs décorations.

Je me sentais beaucoup moins seul en tête de ce cortège.

Pour rejoindre la grande poste par le bas du Plateau des Glières, ce fut une affaire beaucoup plus sérieuse.

En effet, le long de la rue Alfred Lelluch, plusieurs escadrons de gendarmerie mobile étaient disposés en profondeur. Mais eux, étaient armés de fusils. C'est-à-dire qu'ils disposaient de moyens plus efficaces pour s'opposer à notre progression. Les coups se mirent à pleuvoir. Ce fut une bagarre épique. Mais nous réussîmes à passer grâce au bélier de 200 casques lourds qui marchaient en tête du cortège.

Plusieurs d'entre nous furent blessés. Moi-même, j'encaissai plusieurs coups de crosse, en particulier deux coups de crosse qui ont sérieusement endommagés mes gros orteils.

Cette échauffourée, physiquement, avait marqué beaucoup d'entre nous. Une remarque est à souligner.

Il y eut, indiscutablement, une volonté, aussi bien du 3ème R.P.I.M.A que des escadrons de la gendarmerie mobile, de nous empêcher de passer. Leur détermination était sans faille. La nôtre aussi. La plupart des hommes que je conduisais, étaient armés : pistolets automatiques, PM MAS 36. Mais personne ne perdit son sang froid, personne n'a tiré. Aussi bien parmi les forces de l'ordre que parmi les manifestants, la discipline fut rigoureuse. Je tiens à affirmer à quel point ces hommes que je conduisais se sont comportés avec calme, avec détermination, animés d'un esprit de sacrifice qu'il convient de souligner. Personne n'était animé de la volonté de faire couler le sang français, à cette heure là. Il a fallu beaucoup de courage pour progresser pendant des kilomètres en prenant des coups et parvenir au point de ralliement.

J'ai évoqué la progression des manifestants de Bab-El-Oued brièvement, pourquoi ?

Parce que ce qui nous parut en revanche très important, à notre arrivée, ce fut la vacuité presque totale du lieu du rassemblement prévu et espéré.

Où étaient les milliers d'UT ?

Où étaient Alger, El-Biar, Birmamdre•s, Hussein-Dey, Kouba, Birkadem, Maison-Carré ?

Où était le peuple Pied-Noir ?

Où était le peuple d'Alger-Centre ?

Où était le peuple des cadres d'Algérie, ceux qui raillaient parfois le peuple de Bab-El-Oued ?

On m'arracha au cortège qui se répandit sur la place, donnant ainsi plus de vie à cette manifestation qui se développait dans un esprit de « miserere nobis ». C'est en boitant que je me rendis au PC Ortiz où se trouvaient réunis tous les membres du Bureau directeur, dont je rappelle qu'avec Ortiz et Susini, j'étais l'un des trois membres les plus importants.

En boitant, car j'avais les ongles des gros orteils écrasés par les coups de crosse des gendarmes, lors de la bagarre précédente.

J'étais éreinté et je fus apostrophé par Meningaud[14] qui me déclara :

« On ne sait plus que crier pour faire arriver la foule. Je t'en prie, dis-leur quelque chose ! ».

Je réussis à hurler :

« Allez tous chercher les pantouflards qui sont restés chez eux et amenez-les ici. L'Algérie française a besoin de son peuple ! ».

A quoi était dû cet échec ? Cette défection de la part de la population algéroise ?

Avant toute chose, à la désertion de la grosse majorité des 22.000 UT algérois.

Je ne veux pas évoquer les promesses de participation dont j'avais été destinataire de la part de quelques commandants d'unités de ces territoriaux. Mais, lors de l'assemblée générale constitutive des UT qui s'était tenue la veille, j'avais entendu le chef du bataillon d'UT d'Alger-Centre, déclarer à Sapin-Lignières, qu'il refusait de s'engager en uniforme dans une manifestation de civils.

En disant cela, il se s'est pas rendu compte qu'il a contribué activement, à un moment décisif, à la mort de l'Algérie française.

Aujourd'hui encore, je suis persuadé que si le 24 janvier 1960, les 22.000 UT s'étaient présentés à la manifestation, en armes avec leur chef de corps à leur tête, ils auraient drainé derrière eux toute la masse du peuple d'Alger. Des Français de toutes confessions, y compris les musulmans.

Cette masse énorme aurait provoqué des rassemblements du même style, vraisemblablement à Oran et dans les autres grandes villes d'Algérie.

Si Alger et l'Algérie française avaient été dans la rue, le général Challe n'aurait pas hésité à prendre la tête du mouvement et à réunir les moyens d'inviter le général De Gaulle à jouir d'une retraite anticipée dans sa maison de Colombey-les-Deux-Eglises.

Malgré ce début raté, progressivement, la foule que nous avions rameutée, croissait en volume et en dynamisme. Encore une fois, aucune violence, aucune agressivité. L'enthousiasme de la France, à travers l'enthousiasme de l'Algérie française, était perceptible dans l'énergie que manifestaient ces femmes et ces hommes.

J'évoluais la plupart du temps au milieu des manifestants et j'éprouvais un sentiment de confiance au sein de cette foule qui devenait impressionnante et qui, par sa présence, obligeait le général Challe à se posait la question à laquelle il devait répondre :

« Dois-je prendre la tête de la manifestation ? ».

Je savais qu'il avait reçu Ortiz au début de l'après-midi. Il avait même partagé un sandwich avec lui. Certes il lui avait recommandé de dissoudre la manifestation mais il savait très bien qu'Ortiz attendait beaucoup plus de sa part. Son engagement était espéré.

Perclus de douleurs consécutives aux coups de crosse que j'avais reçus dans la bagarre de la matinée, je fus examiné par l'un de mes confrères qui tint à vérifier l'état de mes pieds en particulier. Il voulut me conduire dans une clinique voisine, pour m'y faire soigner. Je refusai mais j'acceptai néanmoins l'invitation d'une manifestante de mes amies, qui m'invita dans son appartement pour me donner les soins nécessaires : aspirine et bandage des orteils écrasés.

A ce moment là, rien ne laissait supposer l'évolution tragique de la manifestation. C'est le bruit de la fusillade qui me fit bondir dans la rue et rejoindre le PC Ortiz.

Lorsque j'y arrivai, la fusillade était terminée.

Un communiqué du général Challe institua l'état de siège à Alger. L'ordre de nous disperser nous parvint d'une manière péremptoire et menaçante. On nous annonçait la mort de 14 gendarmes et de plusieurs civils. Des dizaines de gendarmes étaient blessés.

Je décrirai les circonstances de la fusillade, à la fin de cette étude. Car elle mérite une attention particulière étant donné le black-out dont elle est encore victime.

Permettez-moi de préciser que cette femme qui s'est manifestée comme mon infirmière occasionnelle, a joué, sans le savoir, le rôle d'un ange gardien dont je fus bénéficiaire au plus haut point.

En effet, par la suite, les autorités judiciaires qui s'occupèrent de notre dossier pendant l'instruction du Procès des Barricades, étaient littéralement avides de m'inculper, par tous les moyens, dans « le dossier de la fusillade d'Alger».

Sur commission rogatoire, mon infirmière occasionnelle fut interrogée et elle certifia que lors de la fusillade, qu'elle avait parfaitement entendue elle-aussi, j'étais présent chez elle, à bénéficier de ses pansements et pommades. Grâce à ce témoignage, je ne fus pas inculpé dans ce dossier de la fusillade d'Alger, comme le furent le capitaine Ronda et le capitaine Jourdes ainsi que le lieutenant Rambert, qui bénéficièrent ultérieurement d'un non-lieu dans cette accusation. Ils furent inculpés, comme les autres accusés du procès des Barricades, de « complot contre la sûreté intérieure de l'Etat ».

Après la fusillade du plateau des Glières, l'ambiance avait totalement changé. Nous redoutions une réaction violente des forces de l'ordre. J'étais néanmoins rassuré par la proximité des régiments parachutistes, le 1er REP et le 1er RCP.

L'ordre d'évacuer les lieux nous fut donné à maintes reprises par le commandement en chef. Nous décidâmes de ne pas obtempérer.

La nuit fut longue. Mais chaque heure qui passait contribuait à enrichir mon espoir. Malgré quelques avis pessimistes.

En début de soirée, par exemple, vint nous rendre visite un officier du REP, détaché à la Préfecture d'Alger, le capitaine Hautdechaud. Il nous déclara :

« Ce soir il y aura 600 morts à Alger ».

J'étais avec Ortiz quand il est venu nous faire cette déclaration encourageante.

Plus tard, s'est présenté le colonel Dufour, commandant le 1er REP.

« Cette nuit, il ne se passera rien. Dormez. Demain il fera jour ».

Ce fut une recommandation apaisante qui laissait supposer que les régiments parachutistes allaient, nous l'espérions tout au moins, prendre position du côté des manifestants.

Vers la fin de la nuit, on me prévint qu'un officier du REP demandait à me voir.

« Pierre Sergent », se présenta-t-il.

« Le commandant en second du régiment, aimerait vous rencontrer ». ajouta-t-il.

J'acceptai de l'accompagner au PC du régiment pour rencontrer cet officier qui me reçut amicalement pour me déclarer en substance que l'Algérie française allait être sauvée par une décision prochaine du général Challe. Il me recommandait de maintenir le calme parmi nos effectifs et de continuer à entretenir la manifestation. Je retournai au PC Ortiz transmettre ce message qui, bien évidemment, rassura tout le monde.

Au début de la matinée, je fus appelé dans la rue Charles Péguy par le colonel Broizat. Il commandait le 1er RCP. J'avais participé avec lui dans les semaines précédentes, à la préparation de ces évènements. Il me présenta au général Gracieux, commandant la 10ème DP. Celui-ci me fit les mêmes recommandations que le commandant en second du 1er REP que j'avais rencontré plus tôt. Il affirma que le général Challe était sur le point de prendre sa décision : prendre la tête du mouvement.

Une estafette vint l'informer que tous les chefs de corps de la 10ème DP étaient convoqués à l'E.M.I. (Etat-Major inter-armes). Broizat se retourna alors vers son commandant en second, le chef d'escadron B... pour lui tenir en substance, les propos suivants :

«Je vous confie le régiment et je vous interdis d'obéir à tout ordre qui ne viendrait pas de moi. En particulier, je vous interdis d'obéir à tout ordre d'ouvrir le feu sur les manifestants ». 

La manifestation se poursuivit pratiquement tous les jours. La foule ne nous trahit pas. A partir du mardi, quand ils crurent l'affaire gagnée, les officiers UT, les déserteurs du 24 janvier, se présentèrent au PC Ortiz en uniforme, avec pistolet au ceinturon et leurs décorations. Ils venaient faire allégeance à Sapin-Lignières et à Ronda, ne se rendant pas compte que par leur absence, ils portaient la responsabilité de la fusillade d'Alger sur laquelle je reviendrai.

Le jeudi de cette semaine, c'est Delouvrier, le délégué du gouvernement en Algérie qui prit une décision fatale pour l'avenir de l'Algérie française. Il emmena le général Challe à la Régha•a. C'est-à-dire qu'il extirpa le général Challe de l'ambiance favorable à l'Algérie française dans laquelle il évoluait. Il le soumit à l'influence exclusive de l'autorité gouvernementale.

Et, à la fin de la semaine, il fallut envisager la fin des Barricades d'Alger.

Le capitaine Sergent vint me dire le vendredi que la décision avait été prise de faire entrer le 1er REP dans les Barricades, l'arme à la bretelle, pour recevoir la reddition du camp retranché. Je lui ai manifesté mon opposition. Je lui dis textuellement :

« Vous ne pouvez pas entrer de force dans les Barricades et nous traiter en vaincus. Trouvez une autre solution ! ».

« Je vais transmettre au colonel », me déclara t'il.

Il a rapporté lors de sa déposition au procès des Barricades, ce que je viens de vous relater. Et d'après lui, c'est à partir du refus que j'avais manifesté, que fut mise au point une autre procédure de liquidation des Barricades, en particulier par une sortie en armes et dans l'honneur, de ceux qui étaient encore là.

Il m'avait précisé cependant :

« Ne vous faites pas prendre avant la fin des premières 24 heures ».

C'est donc 24 heures plus tard que je rejoignis le 1er REP à Zéralda, pour m'incorporer au commando Alcazar qui était en train de se constituer avec une partie de ces volontaires qui avaient participé au défilé de sortie des Barricades.

Je fus accueilli, avec une sympathie fortement exprimée, par l'aumônier du Régiment, le père Delarue et par tous mes camarades de ce commando.

Arrive le moment d'étudier dans le chapitre qui va suivre, l'événement majeur du 24 janvier 1960 :


LA FUSILLADE

Son origine, son déroulement,

ses responsables, ses conséquences.

C'est pendant le déroulement du Procès des Barricades, entre novembre 1960 et mars 1961, que tout fut révélé à propos de la fusillade de 24 janvier 1960.

Curieusement, ces révélations ont connu un écho plus que médiocre. La vérité n'est pas bonne à connaître pour certains historiens de l'Algérie française.

Il y eut des morts des deux côtés. Beaucoup plus du côté des gendarmes que du côté des manifestants. La fusillade cessa dès l'arrivée du régiment du colonel Dufour, le 1er REP, sur la place de la Grande Poste.

Que s'était-il passé ?

Distinguons deux phases.

La première phase : c'est la charge des gardes mobiles qui avaient reçu mission de disperser la foule.

D'après le colonel Argoud, c'est le général Crépin qui donna cet ordre criminel sans en référer au général Challe. Pourquoi ?

Jusqu'à 14 heures, la manifestation pouvait apparaître encore comme un échec. Mais progressivement elle évoluait. Elle était sur le point d'atteindre une importance que je qualifie de déterminante. Il était important, en conséquence, pour le pouvoir, de donner un coup d'arrêt à son développement. Car, nous l'avons dit précédemment, dans l'éventualité d'une manifestation « monstre », on redoutait en haut lieu une décision du général Challe, qui ressentait les effets très communicatifs de l'enthousiasme populaire.

C'est Delouvrier qui donna l'ordre au général Crépin et à ses subordonnés de disperser la manifestation. On fit charger dans cette perspective des gardes mobiles qui étaient en attente depuis des heures au milieu des escaliers qui donnaient accès, en les remontant, à la place du Forum d'Alger. La plupart de ces gendarmes étaient Pieds-noirs. Leurs armes avaient été désapprovisionnées par ordre de leurs chefs. De toute évidence, ils n'étaient pas informés du traquenard dans lequel allait les faire tomber le pouvoir gaulliste, par l'intermédiaire de Delouvrier, le délégué du gouvernement en Algérie.

Delouvrier, beaucoup plus tard, revendiqua « le mérite d'avoir fait couler le sang à Alger ». Faire couler le sang ? Comment ?

C'est une réponse à cette question que je vous propose dès cet instant.

La deuxième phase : elle concerne les tirs.

Une question fondamentale fut toujours celle-ci : les gardes mobiles avaient-ils tiré au fusil mitrailleur sur la foule ? Cette question trouva sa réponse au cours des audiences du Procès des Barricades, comme je l'ai souligné précédemment.

La thèse officielle a toujours soutenu que les gendarmes n'avaient pas tiré un seul coup de feu.

Or, alors que se terminaient les dépositions des principaux témoins de l'accusation, trois parmi celles-ci, sont venues éclairer soudainement cette fusillade d'une lumière inattendue, qui ne laisse aucun doute sur les responsabilités des morts du 24 janvier 1960. Je le répète, d'une lumière qui ne laisse subsister aucune interrogation sur les ordonnateurs et sur les déclencheurs de cette fusillade.

Le colonel Godard, chef de la police dans toute l'Algérie, ne donna aucun détail lors de sa première déposition, sur le déroulement de cette fusillade.

Quelques semaines plus tard, son adjoint au commandement de toutes les polices d'Algérie, le capitaine de La Bourdonnaye, lui aussi témoin cité par l'accusation, fit sensation. Ou plutôt il fit une déposition qui fit l'effet d'une bombe dans le prétoire. Il déclara en effet, alors qu'on ne lui demandait rien, qu'il avait vu deux fusils-mitrailleurs (deux FM) de la gendarmerie mobile tirer du Forum en direction de la foule.

Ce fut un tel tollé au sein de la salle d'audience, que celle-ci faillit être interrompue. Il a fallu toute l'énergie du général Gardon, commissaire du gouvernement, pour imposer silence et lui permettre d'interroger ce témoin capital. Il lui demanda, en effet, d'affirmer une nouvelle fois ce que celui-ci venait de déclarer. A savoir, que deux FM de la gendarmerie mobile avaient tiré depuis le Forum d'Alger. Depuis cette place qui se situait devant le bâtiment de la Délégation du Gouvernement en Algérie, deux FM avaient tiré en direction de la manifestation. Le capitaine de La Bourdonnaye compléta sa déclaration en ajoutant :

« Je n'étais d'ailleurs pas seul », affirma t-il en substance. « Etaient présents sur les lieux à mes côtés, le colonel Godard, ainsi qu'un autre officier, un commandant, un ancien du REP... ».

A cet instant, ce témoin, La Bourdonnaye, hésita sur l'identité de ce commandant. il s'en souvint tout à coup et il précisa :

« c'était Allaire, le commandant Allaire, qui était avec Godard et moi, lorsque j'ai vu ces deux FM de la gendarmerie tirer en direction de la foule ».

Le général Gardon, après avoir calmé les manifestations de stupeur qui s'exprimaient dans la salle d'audience, et réduit à plus de discrétion les effets de manches de tous les avocats de la défense, convoqua à nouveau à la barre des témoins, le colonel Godard, le colonel Debrosse qui commandait les gendarmes ce 24 janvier, le commandant Allaire qui n'avait encore jamais témoigné, ainsi que d'autres officiers qui ne savaient rien sur l'origine de la fusillade. Comme le général Coste, qui commandait la ZAA (Zone Autonome d'Alger), le jour même de cette manifestation.

On sait que le colonel Godard, lors de sa première déposition, n'avait rien déclaré à propos de ces deux faits, que j'estime nécessaire de rappeler avec insistance :

-      d'une part, la présence de deux FM de la gendarmerie, en batterie, pointés vers le Plateau des Glières, à partir de la place du Forum d'Alger ;

-      d'autre part, un tir effectué par ces deux FM, en direction du Plateau des Glières.

Il fut tout logiquement confronté à la déposition de son adjoint le capitaine de La Bourdonnaye. Celui-ci, j'insiste encore, avait bien précisé qu'il avait vu :

- deux FM de la gendarmerie, mis en batterie à partir du Forum d'Alger, en direction de la manifestation, manipulés par des gendarmes ;

- il avait ajouté aussi, à voix claire et parfaitement articulée, qu'il avait vu ces deux FM tirer en direction de la manifestation.

Godard, quant à lui, confirma sur un ton réservé, mais il le confirma à voix nette et claire, que deux FM de la gendarmerie étaient bien en batterie sur le Forum d'Alger. Il affirma, en revanche, que lui, n'avait vu tirer qu'un seul des deux FM.

Le commandant Allaire, lors de sa déposition, parut gêné. Réticent même. Il confirma cependant à 100 % la déposition du colonel Godard : à savoir que deux FM étaient en batterie sur le Forum d'Alger, pointés sur la manifestation, et que l'un d'entre eux au moins, avait tiré en direction de la foule.

Ce qui est d'une importance capitale dans ces trois dépositions, c'est ce qui suit :

o    la présence de FM de la gendarmerie, en batterie, sur le Forum d'Alger (au moins deux FM vus),

o    le tir d'au moins un des deux FM, constaté par trois officiers,

o    le tir probable, presque certain, de deux FM, puisque le capitaine de La Bourdonnaye, officier compétent dans le domaine des armes automatiques, a déclaré sous serment, qu'il avait vu tirer les deux FM.

Il est nécessaire que je m'attarde avec vous sur cette fusillade déclenchée par la gendarmerie, d'après au moins trois témoins oculaires. Il faut faire l'effort de se souvenir de la disposition des lieux.

Imaginons un premier plateau : je le rappelle, c'est la place du Forum qui s'étend devant le bâtiment de la Délégation Générale. C'est là que se sont déroulées les manifestations de mai-juin 1958. C'est du balcon de cette délégation que De Gaulle a lancé son : « Je vous ai compris ».

Etant sur le Forum, si nous tournons le dos à ce balcon, sur la gauche, un plan incliné formé d'escaliers, permet de rejoindre tout en bas, le Plateau des Glières où est amassée la foule algéroise : c'est le dernier plateau ou plateau inférieur. Près de ce plateau, dans les escaliers qui conduisent du premier plateau au plateau inférieur, les gendarmes mobiles s'apprêtent à donner la charge. Effectivement, les escadrons dévaleront ces escaliers avec mission de disperser la foule.

Retenons ce schéma :

o    un plateau supérieur, le Forum à partir duquel un FM au moins de la gendarmerie a tiré ;

o    un escalier qui relie les deux plateaux ;

o    un plateau inférieur où est amassé un peuple qui chante sa foi dans la patrie et l'Algérie française.

Lors de la nouvelle audition du colonel Debrosse, je fis présenter à ce témoin, par Me Le Corroller, un plan des lieux, très schématique, représentatif de ce que je viens d'exposer pour votre profit.

Sur ce plan, j'avais situé la position des deux FM de la gendarmerie. Le Corroller, l'un des avocats du procès des Barricades, posa au colonel Debrosse la question suivante :

« Si un FM de la gendarmerie avait tiré d'ici, que se serait-il passé ? » Il désignait évidemment le plateau supérieur.

« Mais c'est impossible ! » répondit Debrosse, « Il aurait tué des gendarmes ! ».

Tout ce que je vous relate ici, en substance, peut se retrouver d'une manière plus complète et plus précise, dans les minutes du Procès des Barricades.

Un fait intéressant, curieux même, est à souligner : le tir de ce ou de ces FM, ne fut en aucun cas orienté vers le PC Ortiz ou vers la barricade de la rue Charles Péguy. Ce tir de FM fut bien déclenché à partir du Forum d'Alger, puisqu'il fut observé par trois officiers, encore une fois très expérimentés dans le domaine des armes. Et, comme on le dit vulgairement, par ce feu de FM on a tiré dans le tas. Mais comme dans ce tas avançaient les gendarmes, il était inéluctable que parmi ceux-ci certains fussent tués et blessés.

La gravité de ce tir se situe bien évidemment dans la tragédie, recherchée avec préméditation, des morts et des blessés. Mais ce qui rend cette charge de gendarmes encore plus criminelle, c'est le fait suivant que je vous ai rappelé précédemment :

les première lignes des mobiles qui chargèrent la foule, étaient constituées pour une grande part de gendarmes pieds-noirs, la plupart gendarmes-auxiliaires, dont les armes avaient été préalablement désapprovisionnées, je l'ai déjà souligné.

Cette intervention des forces de l'ordre se devait d'être sanglante, avant tout, pour ceux qui l'avaient décidée sans en référer au général Challe. Il fallait du sang à ces messieurs, afin de donner au commandement un prétexte valable pour éliminer en une seule fois les principaux défenseurs de l'Algérie française, dont je revendique l'honneur d'avoir fait partie à un poste très élevé, et très grave, de responsabilité. A un poste national.

Commença alors la nuit tragique. Le doute, la peur d'une attaque en règle de la barricade et du PC Ortiz, faisaient craindre le drame le plus horrible. Crainte aggravée par le capitaine Hautechaud, lorsqu'il vint nous dire à Ortiz et moi-même, comme je l'ai rappelé :

« ce soir, il y aura 600 morts à Alger ». Angoisse levée un peu plus tard par le colonel Dufour, commandant du 1er REP, lorsqu'il vint nous dire :

« Il ne se passera rien cette nuit, dormez, demain il fera jour ».

Je n'insiste pas sur les évènements qui marquèrent tout le reste de cette semaine, la semaine des Barricades d'Alger. Car d'un point de vue historique, tout ce qui doit compter, c'est la journée du 24 janvier. Je reste convaincu aujourd'hui plus qu'hier, et je le souligne encore avec rancune et mépris, que les choses seraient allées beaucoup plus loin si les 22.000 UT du Grand Alger avaient été présents ce jour-là avec leurs officiers et en armes sur le Plateau des Glières. Si 100.000 personnes avaient fait l'effort à ce moment de la journée du 24 janvier 1960, de converger vers la Grande Poste, comme elles le firent les jours suivants. C'est-à-dire lorsque tout danger semblait écarté.

Le 24 janvier fut l'une des occasions perdues et parmi celles-ci, je le souligne encore, la plus belle et la plus valable.

J'éprouve toujours de l'amertume à me souvenir que la population des grandes villes d'Algérie et pourquoi pas celle des petites villes n'a pas compris qu'il fallait se jeter dans la rue, en prendre possession et communiquer son enthousiasme aux militaires en poste.

Partout ou presque, des officiers partisans de l'Algérie française étaient en fonction. L'Oranie et son peuple combatif, pugnace et encore frais, aurait eu dans cette éventualité un rôle fondamental et décisif à jouer.

Si par bonheur, cela s'était produit, nous étions en droit d'espérer que le général Challe prît la tête du mouvement.

C'était le moment où jamais de tenter quelque chose.

Il eut mieux valu que ce ne fût jamais plutôt que voir ce général, quelques mois plus tard, s'engager dans le putsch du 21 avril 1961. Putsch ridicule dans sa conception, puisque sous la pression de certains officiers peu instruits de l'identité réelle de la guerre d'Algérie, il prit la décision d'exclure les civils de ce putsch. Et quand le 25 avril il appela le peuple d'Alger à son secours, c'était trop tard. L'esprit capitulard avait fait son chemin dans l'esprit de nos militaires qui se soumettront à la capitulation d'Evian les 18 et 19 mars 1962. Qui accepteront de ramener le pavillon. Qui accepteront de sacrifier le sort d'une grande terre de la patrie. Qui ont refusé de réfléchir au destin ultérieur de la France, de l'Europe et de l'Occident.

C'est par leur ignorance du pourquoi de leur combat en Algérie française, par leur obéissance à un pouvoir manipulé par les sectes dominantes du capitalisme financier moderne, qui a joué le court-terme, qu'ils ont conféré à l'arabo-islamisme fondamentaliste universel, une vigueur révolutionnaire et planétaire inespérée, grâce à l'abandon de cette immense terre qui va de la Méditerranée à la lisière sud du Sahara.

Mesdames et Messieurs, c'est avec émotion que je termine cette conférence.

J'ai voulu évoquer cette journée du 24 janvier 1960 en essayant de faire revivre l'énergie et l'enthousiasme qui nous animaient à cette époque-là.

Même si, comme l'a proclamé Bossuet :

« ... averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ».

J'ose citer Bossuet avec prétention peut-être, mais je le fais surtout avec nostalgie, avec humilité.

Certes, ma voix tombe effectivement. Certes les quelques rares cheveux qui me restent sont blancs. Mais je revendique la permanence d'une ardeur qui m'anime encore aujourd'hui. Qui n'est pas encore éteinte. C'est pour cette raison que je vous inflige une dernière citation que j'emprunte à un roman de Drieu La Rochelle, « L'homme à Cheval » dans lequel l'auteur fait dire à l'un de ses héros :

« Il y a en moi une passion qui ne mourra que quand je mourrai, et vous ne m'avez pas encre tué. Je suis prêt à progresser encore dans la vie, à grands coups de maladresses ».

Je vous remercie.

Cagnes-Sur-Mer,

Le 23 janvier 2010 à 10 H 30

Docteur Jean-Claude PEREZ



[1] UNR : Union pour la Nouvelle République

[2] CRUA : Comité Révolutionnaire d'Union et d'Actions

[3] MTLD : Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques

[4] CNRA : Conseil National de la Révolution Algérienne

[5] CCE : Comité de Coordination et d'Exécution

[6] UDCA : Union pour la Défense des Commerçants et Artisans

[7] ZAA : Zone Autonome d'Alger

[8] PPA : Parti du Peuple Algérien

[9] 20ème BT : Vingtième Bataillon du Train

[10] ORO : Organisation du Renseignement et des Opérations de l'OAS, dont j'assumais la responsabilité à l'échelon national

[11] Colonel Gardes : Il commandait le 5ème Bureau, l'Action Psychologique à l'Etat-Major Inter-armes.

[12] Me Jean Trape : membre du bureau directeur du FNF

[13] R.P.I.M.A : 3ème Régiment parachutiste d'infanterie de marine

[14] Méningaud : Avocat, membre du FN français, ancien combattant des brigades internationales pendant la guerre d'Espagne, rescapé de Buchenwald, ancien conférencier de l'Action Française.

Compte-rendu en images

Mis en page le 18/02/2010 par RP