Etude 50/44
LE DRAME DU 15 MARS 1962
A BEN-AKNOUN
OPERATION DE L’OAS
CONTRE LES CENTRES SOCIAUX EDUCATIFS
En 1994, je fus invité par Gabriel Chaudet, président
du Cercle Algérianiste de Sète. Pour une conférence qui réunissait des membres
du Cercle d’une part, et des membres d’une association nationale d’anciens
instituteurs d’Algérie d’autre part. Une occasion de présenter mon livre, « Le Sang d’Algérie ». Et de
m’exprimer publiquement sur le déterminisme tactique et stratégique
volontairement occulté de la guerre d’Algérie.
Révéler qu’elle avait été avant tout
une guerre franco-arabe, puisque c’est sous
l’étendard de l’arabo-islamisme fondamentaliste
que la France fut attaquée en Algérie. « Pour le triomphe de l’Arabisme
et de l’islam », avait psalmodié
El Bachir el Ibrahimi, depuis le Caire, le jour même
de la Toussaint Rouge 1954. Il était président
en fonction de l’association des Oulémas et membre
du CRUA.
« Pourquoi avez-vous fait tuer Max Marchand à
Ben Aknoun le 15 mars 1962 ? »
Il est difficile aujourd’hui d’exprimer ma surprise lorsque je fus
interpellé par cette question. Elle me fut posée par un couple d’anciens
instituteurs d’Algérie. Je suis littéralement tombé des nues. En général,
lorsque l’on m’invite pour une conférence, c’est à l’initiative d’un président
d’association « ami ». Un
président parfois ancien complice, au moins moral, de notre combat. Un
président capable de réunir un public, en théorie favorable aux thèses passées
de l’Algérie française. Ces réunions se déroulaient le plus souvent dans
l’ambiance du Chant des Africains que
dans celle de l’Internationale. J’étais
donc un peu désarçonné par ce couple qui prétendait exiger une justification
d’un acte révolutionnaire vieux de 32 ans à cette époque. Un couple qui, de
toute évidence, s’inscrivait à l’époque de l’Algérie encore française, dans le
camp ennemi.
« Les
motifs de l’opération que vous évoquez vous apparaîtront évidents si vous
écoutez ma conférence. Après ma conclusion, je répondrai à ceux qui ont quelque
chose à dire, à ceux qui auraient besoin d’une précision. Je répondrai tout particulièrement
aux membres du public qui auraient à porter une attaque contre moi. Je suis ici
pour ça. Mais après la conférence. N’ayez crainte, je ne me déroberai
pas ».
Je dois souligner que mon exposé se déroula de la manière la plus
favorable possible et… personne ne m’a interpellé. A fortiori, personne ne m’a
attaqué. Des applaudissements, des félicitations, c’est tout ce que j’ai eu à
subir.
3 heures plus tard, je me reposais à Nezignan-L’Evêque, tout près de
Béziers, chez mes deux camarades de jeunesse, Liliane et Jean, eux-mêmes
anciens instituteurs d’Algérie. Je reçus un appel de Chaudet, mon
président-invitant, qui me déclara :
« Il n’y avait pas que ces deux-là. D’autres anciens instituteurs
auraient voulu vous interroger sur cette opération de l’OAS du 15 mars 1962,
contre les centres sociaux éducatifs de l’Education Nationale. Mais,
impressionnés par votre argumentation sur les origines cachées aussi bien
ethnico-religieuses que capitalistes de la guerre d’Algérie dont ils ne
savaient rien, ils n’ont pas osé intervenir ».
J’ai pris conscience ce jour-là, du risque auquel je m’exposais lors de
chacune de mes conférences. Un risque prévu certes, mais dans une certaine
mesure redoutable. Vous êtes là, devant un public attentif, à expliquer
l’identité réelle de l’agression
dont la France fut l’objet en Algérie à partir du 1er novembre 1954.
De cette identité se dégage la motivation de votre propre engagement et on vous
met en cause pour une action précise qui,
isolée de son contexte du moment, prend une dimension nouvelle.
Aujourd’hui, comme le dirait peut-être Bossuet, que je
me permets de plagier en toute humilité scolaire, « averti par mes cheveux blancs du compte que je dois rendre de
mon administration », je tiens à expliquer certaines actions encore
mal comprises et mal relatées de l’OAS.
Je l’affirme une fois de plus : la guerre est toujours vilaine.
J’y ai participé parce que j’ai choisi de ne pas la subir. De ne pas la subir
comme une fourmi. Comme un lambda. Comme un « n’importe qui ». Je préfère dire comme « un n’importe
quoi ».
Nos actions peuvent s’expliquer. Elles peuvent se comprendre. Plus
encore et surtout, elles doivent se comprendre. Peuvent-elles pour autant se
justifier ?
Je me permets de laisser cette question récurrente sans réponse
définitive pour le moment. En précisant toutefois que
celle-ci serait plutôt affirmative. Mais je formule un vœu : que tout le
monde en fasse autant. Tout le monde ? De qui s’agit-il ?
Avant tout, de nos ennemis et plus particulièrement des familles
de nos victimes. Je ne recherche pas l’aman du monde gaulliste complice de
l’ennemi, complice actif et décisionnaire de
l’assassinat de la France en Algérie. De l’assassinat
de la France Sud-Méditerranéenne.
Alain Peyrefitte, dans son livre « C’était
De Gaulle » rapporte un propos de l’homme de Colombey sur lequel je
n’éprouve aucun scrupule à m’appuyer :
« Les
gens de l’OAS me haïssent parce qu’ils sont aveuglés par leur amour de la
France. Mais si ceux qui soutiennent le FLN me haïssent tout autant, c’est
parce qu’ils sont aveuglés par leur haine de la France ».
J’estime que ce propos, rapporté ici en substance, mérite un
commentaire dans le cadre de cette étude 50/44.
De Gaulle nous donne acte de cette
vérité. Nous étions aveuglés par notre amour de la France. C’est ce que j’ai personnellement proclamé
avec vigueur des milliers de fois. « La
France », nous n’avions que ce mot à la bouche. Une réserve corrective
cependant : cet amour de la France ne nous aveuglait pas. Tout au
contraire. Il nous éclairait et nous
guidait.
Ce qui est plus précieux pour moi, c’est la deuxième partie de la
réflexion du général : « Si
ceux qui soutiennent le FLN me haïssent tout autant c’est parce qu’ils sont
aveuglés par leur haine de la France ».
Donc, lorsque nous nous sommes attaqués à ceux qui étaient complices du
FLN, qu’avons-nous fait ? Nous nous sommes attaqués tout logiquement et tout banalement à ceux qui étaient aveuglés par
leur haine de la France.
C’est à partir de cette constatation, de cette vérité, de cette
évidence, que peuvent s’expliquer nos actions. Qu’elles peuvent donc se justifier. Actions que nous pouvons
regretter cependant parce que nous sommes des hommes de cœur. Mais, nous ne les
renions pas : pour la raison toute simple et évidente que nous ne sommes
ni des traîtres ni des lâches.
Nous étions donc aveuglés par notre amour de la France.
C’est le prince lui-même qui nous adoube par ce propos. Alors, pourquoi avoir
assassiné, par décision officielle, ces symboles de l’amour de la France que
furent Piegts, Dovecar, Degueldre, Bastien-Thiry ?
Pourquoi a-t-on massacré le peuple d’Alger le 26 mars 1962 ? Le
peuple qui chantait son amour de la mère patrie ?
Pourquoi avoir fait tuer le commandant Bazin et quatre jeunes gens de
Belcourt, du peuple algérois, dans le maquis de l’Ouarsenis ?
Pourquoi avoir fait tomber Gavaldon et sept de ses hommes du peuple
d’Oranie, dans une embuscade meurtrière près de Sidi-Bel-Abbès ?
Pourquoi avoir laissé massacrer le peuple d’Oran le 5 juillet
1962 ?
Pourquoi avoir abandonné au supplice des dizaines de milliers de
Harkis ?
Pourquoi opposer encore un lâche
silence, un silence rampant, devant l’enlèvement de nos concitoyens à
jamais disparus ?
Il est arrivé à Messmer, ancien ministre des armées du général De
Gaulle, d’être interpellé sur sa responsabilité dans le massacre des Harkis. Il
a tout banalement répondu « Un
ordre, c’est un ordre, et moi j’obéis aux ordres ».
Un ordre qui lui a commandé d’abandonner au massacre des hommes, des
combattants français musulmans, à qui on reprochait d’avoir été aveuglés par leur amour de la France.
Il a donc agi en accord avec son chef pour le compte et le profit exclusif de ceux qui tout au contraire,
étaient aveuglés constamment par leur haine de la France ?
Que s’est-il passé le 15 mars 1962 à
Ben Aknoun, tout près d’El Biar, sur les Hauts d’Alger ?
Une opération de l’OAS fut montée sélectivement contre 6 membres du
personnel dirigeant des centres sociaux éducatifs de l’Education nationale
(CSE).
De quoi s’agit-il ?
Comme l’écrit mon condisciple d’Alger François Vernet [3] dans une de ses monographies « l’enseignement
en Algérie ressemblait singulièrement au chien
qui essaie de mordre sa queue. En d’autres termes, plus
l’effort de la scolarisation était intense, plus
la démographie galopante rendait cet effort insuffisant. »
Cette difficulté liée essentiellement à la démographie était aggravée
par une autre réalité propre à l’Algérie, sur laquelle il m’est arrivé
d’insister à maintes reprises : il
s’agit de la dualité administrative à laquelle était soumise la totalité
« des nationaux » français d’Algérie. La totalité qui réunissait
officiellement sous le même drapeau les Français d’Algérie de toutes confessions, les musulmans comme les
non-musulmans.
Avant l’arrivée des Français, les indigènes musulmans de la Régence
Turque d’Alger ne jouissaient d’aucune nationalité. Je l’ai souligné à maintes
reprises. Ils devinrent automatiquement des
nationaux français, à partir du moment où l’Algérie fut reconnue en tant que terre française. Reconnue par
qui ? Par la communauté internationale.
Plus tard, cette nationalité française fut officialisée par Napoléon III. Elle ne fut pas concédée le 14 juillet 1865, lors du Sénatus consulte de ce
jour-là : « L’indigène algérien
de confession musulmane est Français ».
Il est de nationalité française. Il
ne pouvait être que cela. Car avant l’arrivée des Français l’indigène musulman d’Algérie était
apatride sur sa propre terre. C’est une vérité qu’il nous faut souligner
mille et mille fois. L’indigène musulman est national français. Mais il n’est pas citoyen français. Il peut le
devenir comme le stipule un autre alinéa du même Sénatus Consulte : « L’indigène algérien de confession
musulmane est citoyen français : il
est soumis au Code civil français ».
L’acceptation sans réserve du
Code civil français, c’était la condition nécessaire et indispensable à la
jouissance de la citoyenneté française. C’était vrai hier. C’est encore vrai
aujourd’hui.
En Algérie, cette dualité administrative a fait naître
tout logiquement une dualité terminologique. On distinguait :
-
les citoyens français
soumis au droit constitutionnel, au droit pénal et
au code civil français ;
-
les sujets français,
soumis au droit constitutionnel, au droit pénal français,
mais qui s’excluaient eux-mêmes du code civil
français, du code Napoléon. Deux possibilités
étaient offertes en théorie à l’administration
française :
o soit leur conférer un statut d’étrangers
sur leur propre terre et les rendre indépendants à
l’égard de l’ensemble du droit français,
tout en les astreignant aux obligations et devoirs de « résidents »,
ce qui était inconcevable.
o Soit leur conférer un statut particulier
propre « aux
nationaux français de confession musulmane ».
C’est cette dernière attitude qui fut observée. Elle fut à l’origine de
l’identité de sujets français qui
leur fut attribuée. Cette appellation de « sujets français » était
motivée par l’appartenance des bénéficiaires à la religion musulmane et
surtout, par le refus de ces mêmes bénéficiaires de se soumettre au code civil
français.
Ce n’était en rien une
appellation évoquant la subordination d’une collectivité à une autre. Une
appellation d’inspiration monarchique, comme on l’a parfois écrit.
Tout logiquement, cette dualité
administrative a fini par générer une dualité identitaire.
Les citoyens français étaient les seuls à jouir de la totalité des
droits octroyés justement par la citoyenneté, parce qu’ils se soumettaient
totalement aux exigences de cette dernière.
Les nationaux français non
citoyens, ne jouissaient pas de la totalité de ces
mêmes droits, dans la mesure où, étant
soumis au droit coranique en lieu et place du code civil, ils n’étaient pas
encore Français à part entière. Leur adhésion volontariste au code coranique
équivalait à une auto-exclusion volontariste elle aussi, de la citoyenneté
française.
Une conséquence : la scolarisation, en attendant la future
intégration, impliquait de mettre en œuvre à l’égard des nationaux français
d’Algérie non citoyens, des techniques appropriées, adaptées à leur statut
particulier. Il ne s’agissait pas de mesures discriminatoires. C’était des
mesures provisoires destinées à faciliter le passage ultérieur, le passage ardemment espéré du statut ancien à celui de l’intégration.
Espérance qu’il fallait « exprimer » administrativement durant cette
période intermédiaire. L’exprimer par le biais de mesures transitionnelles.
« Les autorités agirent. Parallèlement à des mesures innovantes
(par exemple le dédoublement des classes) il a fallu imaginer une autre
structure propre à l’Algérie ». Ainsi s’exprime François Vernet.
Le
27 octobre 1955, Jacques Soustelle, gouverneur de l’Algérie, créa les CSE (Centres Sociaux
Educatifs) par un arrêté pris ce jour-là.
Il avait vu ce système fonctionner au Mexique.
Pour conduire cette opération à bonne fin, il crut bon de solliciter le
concours d’une ennemie, par excellence,
de l’Algérie française. Il s’agit de Germaine Tillion. Héroïne de la
résistance, survivante des camps de la mort, cette femme personnalisait avant
tout l’archétype de « l’ennemi de la France en Algérie ».
Théoriquement, le but des CSE était de « donner une éducation de
base aux éléments masculins et féminins de la population qui ne bénéficiaient pas encore d’une scolarisation
normale ».
On mit en outre au service de ces élèves un service médico-social. Comme
l’écrit encore Vernet : « une
pure vision romantique ». Inspirée par quoi ? Par la progression
démographique qui imposait une éducation scolaire dispensée au jour le jour.
Mais, par-dessus tout, ce fut une occasion que
les ennemis de la France ne laissèrent pas passer. Dans leur entreprise
d’agresser la nation française et à travers elle, tout l’Occident.
Le premier directeur des CSE fut un homme d’extrême gauche. Aguesse structura les centres sociaux
comme un centre de formation du parti de l’anti-France, comme une officine de
trahison. Aguesse fut démis de ses fonctions en raison de l’orientation anti-nationale exclusive et surtout exhibitionniste qu’il
donnait à son enseignement.
Il fut remplacé par Marcel Lesne acquis totalement lui aussi, aux idées
indépendantistes.
Puis ce fut Maxime Marchand, un socialiste virulent, franc-maçon du
Grand Orient, ennemi connu, déclaré et
opérationnel de l’Algérie française. Il fut mis à la tête des CSE. Il y
exerça son militantisme anti-français ouvertement. Après l’échec du putsch
d’avril 1961, il devint férocement répressif. Il n’admettait pas que le combat
contre la France fut remis en cause au sein des CSE.
Cet effectif d’ennemis de la France en Algérie, mis volontairement à la
tête des CSE, illustrait une volonté opiniâtre de la part du pouvoir : ne mettre à la direction des CSE que des
élaborateurs de la haine de la France. Haine qu’il fallait instiller en
toute priorité dans l’esprit de la jeunesse musulmane d’Algérie.
Soustelle, après le drame de Philippeville du 20 août 1955, au cours
duquel il comprit la nature de
l’agression dont était victime notre peuple, « c’est un véritable génocide » déclara-t-il à cette
occasion, aurait certainement prévu et organisé une structuration et une
orientation radicalement différentes des CSE s’il était resté en Algérie. On
prit soin de le faire partir.
Ceux qui le firent partir préservèrent
ainsi l’outil qu’il avait imprudemment mis en place. Afin de l’utiliser dans
une perspective radicalement opposée à la perspective intégrationniste de
Jacques Soustelle.
Il est facile de comprendre qu’en 1962, ces CSE
étaient devenus tout logiquement un objectif opérationnel possible, un objectif
opérationnel logique, un objectif
opérationnel obligatoire, pour ceux qui nourrissaient l’ambition de
défendre l’Algérie française envers et contre tout. Pour le dispositif de
renseignement et des opérations de l’OAS tout particulièrement.
Nous qui, d’après De Gaulle, étions aveuglés par notre « amour de
la France », n’avions pas de
prétexte à rechercher pour attaquer et détruire des hommes qui, toujours
d’après De Gaulle « étaient aveuglés par leur haine de la France ».
Comme l’étaient tous les complices du FLN. Ces hommes constituaient une élite
parmi nos ennemis, parmi ceux qui voulaient nous faire tuer. Par-dessus le
marché, ils s’exhibaient comme tels. A
portée de nos armes.
Ce rappel ne doit pas cependant faire oublier une autre vérité :
l’énorme labeur accompli partout en Algérie par la grande majorité du corps
enseignant français. Nous rendons hommage aux très nombreux instituteurs
français qui furent victimes du FLN. Un grand nombre d’entre eux étaient de
confession musulmane. Ces tueries d’instituteurs ne semblaient pas en 1961 et
en 1962, émouvoir la direction des CSE, ni ceux qui, à Sète, en 1994, m’ont
paru affectés par le sort que nous avions réservé à certains parmi ces
illustres ennemis de la France. Dont l’attitude et l’activisme exprimaient une
provocation permanente.
Au mois de mars 1962,
la tension était extrême en Algérie. Sur
décision de l’ORO, dont j’assumais le commandement, le
style opérationnel de l’OAS avait changé
d’orientation, depuis 6 semaines environ. Il fallait
tout tenter en Algérie pour éviter que les négociations
d’Evian aboutissent à un cessez-le-feu.
Par-dessus tout, il aurait fallu éliminer le responsable et
l’organisateur du désastre qui s’annonçait. De la défaite qui allait être
consommée. C’était ma conviction absolue.
Mais il est apparu évident qu’il n’entrait pas dans les projets
d’Argoud et de Sergent, responsables de l’OAS métropolitaine, d’organiser une
opération ponctuelle contre De Gaulle. L’arrivée
des capitaines à Alger, en fut une éclatante confirmation.
Il s’agissait d’un effectif
d’élite composé d’officiers parachutistes de la Légion étrangère et
d’autres armes, exclus de l’armée en raison de leur participation au putsch
d’avril 1961. Certains d’entre eux avaient séjourné dans des centres de
détention administrative et s’en étaient évadés.
C’était des hommes résolus,
compétents, courageux et surtout des techniciens de grande valeur.
J’ai manifesté auprès de Salan mon étonnement et ma mauvaise humeur
provoqués par leur arrivée à Alger. En effet, d’après moi, ils constituaient un
effectif exceptionnel, véritablement
providentiel, capable de monter en France une action-commando très
technique et définitive sur la personne du président de la République. C’était
à Paris qu’il fallait exercer l’essentiel de notre action, telle fut toujours
ma conviction, je me permets de l’affirmer encore. Cet effectif d’élite
représenté par ces capitaines, aurait dû être affecté à l’opération salvatrice.
Salan, mal conseillé par Ferrandi, ne semblait pas disposé à accorder une
priorité absolue à une action décisive contre De Gaulle. Je me suis plié, de
mauvaise grâce à la décision de notre chef.
Néanmoins, c’est moi, je dis bien c’est moi qui ai fait affecter par
Godard la plupart de tous ces officiers à la tête des secteurs OAS du Grand
Alger. J’insiste : ce fut ma
décision. Ils ont tenu leur rôle avec efficacité, une grande compétence et
surtout, un immense courage.
C’était cependant bien en dessous de ce que l’on aurait pu attendre
d’eux dans un autre secteur de l’action. C’est à Paris que l’on aurait dû les
faire donner.
Je soupçonne Sergent d’avoir subi sans
s’en rendre compte, l’influence de quelques milieux politiques parisiens de
la Vème favorables à notre combat certes, mais hostiles à un attentat contre De
Gaulle.
Après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, cessez-le-feu
sollicité, quémandé et obtenu par le gouvernement gaulliste, l’ORO s’est
orientée vers une seule finalité opérationnelle : tout tenter pour le
saborder. Monter des opérations de provocation, spectaculairement violentes,
dans le but de contrecarrer ce qui illustrait historiquement une défaite de la
France.
Cette attitude opérationnelle était d’autant plus envisageable qu’elle
était souvent proposée par des cadres militaires d’active qui exerçaient encore
des commandements normaux. Des commandants de compagnies, des chefs de
quartiers militaires, des officiers commandant des unités de Harkis se
manifestèrent dans ce sens.
Nombreux furent ceux qui défilèrent dans un de mes PC pour solliciter
des consignes et des moyens d’action clandestins. Y compris de l’argent pour
certaines missions. Tous espéraient voir naître une occasion. C’est-à-dire un ensemble de circonstances qui allait leur
permettre de se jeter en armes sur les Katibas au repos et les anéantir. Les
tirailleurs et les harkis paraissaient les plus déterminés dans cette
perspective opérationnelle.
Ce fut dans l’espoir de
déclencher ces opérations en chaîne que fut décidée l’installation d’un maquis
dans l’Ouarsenis.
Non pas pour attaquer l’armée française.
Encore moins pour provoquer un putsch. C’était pour déclencher une rébellion d’unités combattantes
françaises contre l’ALN au repos.
Ce plan opérationnel me fut suggéré par différents contacts échelonnés
d’Affreville à Sidi-Bel-Abbès. Des commandants de secteurs n’attendaient théoriquement que cette opportunité
dans l’Atlas Blidéen et dans le Sersou en particulier pour se jeter sur ceux
qui ne se privaient pas d’exhiber leur victoire contre la France. Provoquer
ainsi une rupture de fait du
cessez-le-feu.
Pendant ce temps, il nous était imposé de déclencher
des opérations sur le Grand Alger, dans le but de mettre notre appareil de
combat à l’abri des coups de boutoir de la gendarmerie mobile et de la sécurité
militaire. Celles-ci coopéraient officiellement avec le FLN depuis la conclusion du cessez-le-feu. Le FLN exerçait désormais, en toute légalité, son contrôle sur la
population musulmane d’Alger.
Au mois de mars 1962,
l’opération de Château-Royal a trouvé tout naturellement sa place dans cette
succession infernale d’évènements.
Sa place dans la détermination qui nous animait par-dessus tout :
interdire le cessez-le-feu. Puisque le
15 mars, il n’était pas encore conclu.
Nous étions toujours en guerre. Pour ceux qui oublient cette évidence,
je rappelle que cet état de guerre fut historiquement confirmé de la manière la plus officielle le 18
octobre 1999. Par une loi votée par notre assemblée nationale à majorité
socialiste.
Qu’allions-nous faire ? Comment allions-nous procéder ? Nous
étions mille fois informés du rôle désastreux, anti-français avant tout, joué
par ces CSE et tout particulièrement par celui qui les dirigeait à cette
époque, Max Marchand. Ennemi confirmé de la France en Algérie.
Nous étions richement approvisionnés en informations pour
une raison toute simple : celles-ci étaient fournies
par un réseau de renseignements monté par le
BCR
de l’OAS. Monté depuis le mois de mai 1961 à
l’intérieur même du corps enseignant.
Et bien évidemment aussi, à
l’intérieur des CSE.
Les objectifs à neutraliser
furent choisis ponctuellement par des membres du CSE qui renseignaient l’OAS.
Ce sont eux qui nous informèrent aussi, et surtout, d’une réunion
prévue le 15 mars 1962. D’une réunion à
laquelle devait participer un curieux personnage, le préfet Petibon.
Petitbon fut appelé par Jean Morin, à la Délégation
Générale du gouvernement français en Algérie. Ce sous-préfet avait manifesté
l’intention de s’occuper, tout particulièrement, des problèmes de la jeunesse
algérienne. Comme on le voit, le moment était bien choisi en 1961 pour
s’orienter dans ce style d’activité !
On lui attribua néanmoins la direction d’un SFJA (Service de Formation
de la Jeunesse en Algérie). Service, qui dépendait exclusivement, il est capital de bien l’enregistrer,
de l’autorité du Premier ministre, Michel Debré. Plus précisément de l’autorité
des services spéciaux qui fonctionnaient sous la direction exclusive du Premier
ministre.
Sans perdre de temps, à la fin de l’année 1961 et dès le début de
l’année 1962, Petitbon prit l’initiative de contacter des hommes de l’OAS. En réalité, il mit en œuvre, d’une manière
très technique, une opération de noyautage et de division à l’intérieur de
notre appareil de combat.
Il promit monts et merveilles à quelques-uns d’entre les nôtres. Il
s’engagea à fournir des moyens de guerre à une fraction « juxtaposée » de l’OAS. Celle du « Front
Nationaliste ». Celui-ci était dirigé par Leroy, qui avait toujours
refusé, je le rappelle, son allégeance aux organes de commandement de notre organisation. Il
s’affirmait comme un allié
de l’OAS et non comme le chef d’un dispositif intégré à l’OAS.
Petitbon, grâce à « des cadeaux » réussit à
circonvenir Leroy que je connaissais bien et Sarradet que je n’ai jamais connu. Quels cadeaux ? Des armes tout banalement.
Il fit miroiter, devant ces deux hommes en particulier, une solution de
secours : la solution d’une partition
de l’Algérie. Une partie de la terre algérienne allait rester sous
l’administration française et l’autre partie, sous l’administration du
FLN ! Ce fut une manœuvre d’intoxication affectée d’un ridicule
indiscutable, mais qui fut redoutable. Elle fut redoutable, car elle faillit
provoquer un éclatement de ce qui restait de l’OAS.
J’eus personnellement, à propos de cette option mortelle pour nous, à
laquelle il adhérait, un entretien sérieux avec Leroy. J’ai essayé de le
convaincre de la signification opérationnelle de la manœuvre à laquelle il
souscrivait. Je lui démontrai qu’elle consistait à noyauter l’OAS d’abord, à la
détruire ensuite. Cette OAS avec laquelle il avait combattu jusqu’alors, même
si c’était en tant qu’allié. Je l’ai mis en garde contre une opération
intérieure « de police » qu’il
nous obligeait éventuellement à prévoir. Je lui proposai de faire marche-arrière
et lui ai offert une place d’adjoint au commandement national de l’ORO.
Leroy était un homme sincère, courageux et loyal. Je le connaissais et
j’éprouvais pour lui une fraternelle amitié. Il était nationaliste français
jusqu’au bout des ongles. Malheureusement, il était tombé entre les mains de
Matignon, par l’intermédiaire de celui qui coordonnait le fonctionnement des
services secrets, qui s’exprimaient en Algérie par l’intermédiaire du
sous-préfet Petitbon, à cette époque-là.
Le drame était inéluctable.
J’affirme néanmoins, ce que j’ai souvent relaté par écrit, que je
n’aurais jamais ordonné ou accepté l’exécution de Leroy, si j’avais été informé
de l’opération qui fut décidée par
ailleurs et déclenchée à mon insu.
Degueldre, sous l’influence d’un cadre de l’OAS ami très ancien et très
personnel de Leroy et qui tenait encore Salan sous son influence, fit exécuter
Leroy en même temps que Villard.
Pourquoi Villard ? Parce qu’on ne trouva pas Sarradet qui était à
la fois le contact « premier » et le contact le plus sérieux de Petitbon. Ne trouvant pas Sarradet, Le Pivain exécuta
Villard parce qu’on lui avait certifié que Villard était engagé, lui aussi, dans cette conjuration anti OAS.
Quelques jours plus tard, Le Pivain fut informé du mal fondé de sa
décision et de son opération. Il manifesta à haute voix sa volonté de demander
des comptes à l’inspirateur qui avait influencé Degueldre dans le but de se
débarrasser de Leroy et Villard. Dans le but d’annexer le Font Nationaliste de
Leroy pour son propre compte.
Le Pivain eut le tort de manifester ses griefs à haute voix. Il fut « donné » aux forces de
l’ordre et tomba dans une embuscade « très
opportuniste » tendue par les exécuteurs gaullistes qui l’attendaient
là où il fallait l’attendre.
Ce fut un grand drame de l’OAS.
Seulement…. seulement quoi ?
J’étais le chef de l’ORO. J’ai donc assumé hiérarchiquement la
responsabilité de ces opérations, bien que ne les ayant pas ordonnées. Pour
deux raisons.
Première raison : je n’avais pas été en mesure
d’interdire ces exécutions. Elles ont été mises en œuvre, en tout état de
cause, par une branche subalterne de l’ORO. Je ne fus informé qu’après coup.
Deuxième
raison : quels qu’aient été
mes sentiments, il me fallait à tout prix couvrir
Degueldre. Je répète couvrir Degueldre pour
garantir l’homogénéité de la BAO que Degueldre commandait. Nous
avions un besoin vital de tout le monde. De tous ceux qui
combattaient encore. J’ai donc officiellement déchargé
Degueldre de la responsabilité de ces deux exécutions.
J’étais violent, je le concède. Il m’est arrivé parfois d’être
expéditif dans l’urgence. Mais j’étais loin d’être sanguinaire. Si Leroy m’avait fait confiance, il aurait évité le drame qu’il a connu. Car jamais personne dans l’OAS, n’a osé
s’attaquer à quelqu’un qui était sous mes ordres.
J’étais intraitable sur ce point très précis. Comment réagit Leroy à ma
proposition ? Je l’ai souvent relaté : « si tu ne marches pas avec nous, tu trinqueras comme les
autres ».
Il se croyait intouchable parce qu’il s’était mis volontairement sous
la dépendance du patron des services secrets de Matignon. Ce fut un drame. Un
de plus parmi ceux que j’ai vécus.
Comme j’envie encore aujourd’hui les spectateurs pieds-noirs qui sont
restés bien quiets chez eux ! Qui nous ont jugés hier ! Qui nous ont
condamnés ! Qui nous oublient ! Et qui parfois se permettent de
donner leur avis sur un combat dont ils se sont exclus. Dont ils se sont
désolidarisés quand il existait des risques à courir.
Comment peut-on accepter une critique ou une observation de la part de
ceux qui n’ont pas joué une heure de leur liberté pour défendre la terre sur
laquelle ils vivaient, l’Algérie française ?
Petitbon, le responsable de
cette intoxication de Leroy et de cette tragédie, devait
participer à une réunion de Château-Royal le 15 mars 1962. Pour y faire
quoi ? Proposer une nouvelle technique de prise en mains
de la jeunesse algérienne dans le cadre du fonctionnement
de son SFJA ? C’est une hypothèse franchement
ridicule.
Degueldre fut averti de cette réunion, et de la présence annoncée de Petitbon.
Averti par qui ? Par un de nos
informateurs qui opérait à l’intérieur même des CSE.
Qu’on ne lève pas les bras au ciel ! Qu’on ne s’exclame pas en
disant « c’est
impossible ! »
Nous avions des informateurs partout. Dans la police, au sein de la mission
15, dans les services spéciaux.
Dans toutes les structures administratives se mobilisaient
des hommes et des femmes, volontaires pour tout tenter en
faveur de l’Algérie française. Des hommes
et des femmes qui ont réussi, pour un très grand
nombre d’entre eux, à échapper à
une détection policière. Ils ont poursuivi ultérieurement
de brillantes carrières, parfois même, dans les
hautes sphères de l’administration.
Notre commando opérationnel était composé de six hommes. Degueldre n’en
faisait pas partie. Cet effectif a pu rejoindre sans difficulté le site
opérationnel, grâce à une facilité de route procurée par nos complicités
militaires et policières. Arrivés très facilement à l’intérieur du dispositif
ennemi, qu’ont-ils fait ?
Ont-ils tiré « dans le tas » en terroristes
aveugles ?
Ont-ils fusillé instituteurs et auxiliaires de l’éducation nationale
sans discernement ?
Certes non. Pour au moins deux raisons.
Ce n’était pas dans les habitudes de ce commando d’une part, et d’autre
part, au sein du personnel des CSE, intervenaient des hommes et des femmes qui « travaillaient » pour nous.
Des hommes et des femmes qui militaient au sein des CSE pour l’Algérie
française. Pour la France. Pour l’OAS.
Des hommes et des femmes qui,
dans cet esprit, avaient établi eux-mêmes la liste de leurs collègues à
éliminer.
Certains de nos agents, intérieurs aux CSE, se sont trouvés
volontairement collés au mur par nos opérationnels. Par des mimiques ils ont
indiqué au chef du commando, les hommes à fusiller.
C’est ainsi que cette opération s’est déroulée. Ce fut un drame que
nous avons vécu comme tel. Un de plus.
L’effectif du commando se composait de six hommes avons-nous dit. Un
chef de commando fit l’appel des « condamnés » et les fit reconnaître et identifier par nos complices de l’intérieur. Lui-même
ne participa pas au tir. Il ne s’agissait pas de Degueldre, je le précise une
fois de plus. Les tireurs étaient munis chacun, d’un PM, Matt.49 et de PA. Ils
ne disposaient pas de fusils-mitrailleurs ni de mitrailleuses AA.52.
Trois hommes étaient chargés de la surveillance de l’ensemble du
personnel des CSE.
Ce personnel n’a manifesté en rien son opposition à cette exécution. Ni
protestation. Ni réprobation.
Les six hommes abattus avaient choisi leur camp. Ils étaient depuis
longtemps des ennemis confirmés de la France. Ils agissaient sans camouflage
dans le camp de nos assassins. C’était leur choix. Cette réunion, à laquelle
théoriquement Petitbon devait participer et qui ne vint pas, constituait en
elle-même le motif d’une opération logique voire inéluctable.
Pourquoi inéluctable ?
Parce qu’en plus d’être une provocation constante contre les partisans
de la France, cette opération était tout banalement…. possible….
réalisable. Ces hommes affichaient en effet, tout près de nous, leur détermination permanente et insultante à
coopérer avec ceux qui aspiraient à nous faire exterminer.
Le 15 mars, la nation française
était encore officiellement en guerre. Je le rappelle. C’est officiel
depuis le 18 octobre 1999. Ces hommes étaient tous coupables du crime « d’intelligence avec l’ennemi en temps
de guerre ». Ils étaient informés des risques permanents auxquels ils
s’exposaient.
Parmi ces brillants intellectuels, quelques-uns aspiraient à occuper un
poste important dans le futur gouvernement de la république algérienne. Leur
comportement constituait une provocation, je me permets de le souligner pour la
millième fois. Nous ne méritions pas
d’être nargués avec autant d’arrogance.
J’ai souvent dit, j’ai souvent écrit et je l’exprime encore :
je regrette profondément tous les morts dont je suis responsable. Cette guerre,
je l’ai subie. Je ne l’ai pas déclenchée. Je l’ai faite en jouant ma vie
certes, ma liberté oui, mais surtout, en jouant mon âme. Je n’aurai surtout pas
la lâcheté de me retrancher, aujourd’hui derrière l’alibi des ordres reçus. Car
dans les opérations que j’ai conduites ou que j’ai assumées, je n’ai jamais
reçu d’ordre de qui que ce fût.
Dans une organisation clandestine comme la nôtre, les échelons de
commandement ne fonctionnent pas de la même manière qu’au sein d’une hiérarchie
traditionnelle. Le cadre opérationnel est défini au plus haut échelon, et
chacun fait ce qu’il peut sur son terrain. A cette époque, avant le 19 mars
1962, il s’agissait avant tout, d’opérations de provocation. Interdire, par
tous les moyens, la conclusion d’un cessez-le-feu avec l’ennemi. Très souvent,
en raison de la difficulté des liaisons, l’initiative opérationnelle était
laissée aux commandants de secteur. Aux responsables d’équipes spéciales
périphériques. Aux chefs des ORO qui fonctionnaient à l’échelon des secteurs,
des sous-secteurs, des quartiers et évidemment des zones périphériques. Il leur
appartenait parfois de prendre des initiatives. Mon rôle : couvrir ces
initiatives à l’égard du commandement un peu lointain et déconnecté de la base. Assumer ces initiatives à l’égard de la
justice gaulliste en cas de malheur pour moi. Car en cas de capture, mon compte
était bon. Je le savais.
Le 15 mars 1962, nous cherchions encore, comme des forcenés, le moyen
de faire échouer les négociations d’Evian.
Et puis…. nous attendions, à partir de l’implantation d’un maquis dans
l’Ouarsenis de l’Atlas Blidéen à Sidi-Bel-Abbès en passant par El Affroun, le Chélif
et beaucoup d’autres sous-structures opérationnelles, un événement qui ne s’est
pas déclenché. Parce que chacun des protagonistes attendait l’initiative de son
voisin. Initiative qui ne vint pas. « Je
déclenche quelque chose dans la région d’Aïn-sultan si celui de Pont-du-Caïd se
déclenche avant moi…» etc… « Et
les dragons … comme les spahis… et les tirailleurs… on les attend
encore ! »
Ce jour-là, « la fièvre
Algérie française » fut discrète. La timidité, le manque d’initiative
de nos militaires en place, ont tué l’Algérie française, une fois de plus.
Comme ils l’avaient fait lors du putsch du 22 avril 1961. L’Algérie française
pouvait être sauvée par l’opération de l’Ouarsenis : une révolte exclusivement
anti-FLN déclenchée à partir des capitaines et aussi des sous-officiers. Une
révolte contre l’ALN au repos… Précisons-le pour la millième fois.
Dans ce chapitre, il me faut évoquer, tout particulièrement,
le cas douloureux de l’écrivain et poète Mouloud Feraoun.
En toute humilité j’avoue que je ne connaissais pas son œuvre à cette
époque. Mes études médicales d’abord, mon service militaire, mes énormes soucis
matériels liés à ma première installation de médecin généraliste à Bab El Oued,
m’ont tenu éloigné pendant quelque temps de la vie culturelle spécifiquement
algérienne.
Par la suite, mes activités de chef contre-terroriste, mon engagement volontaire au service de la
France en tant que franc-tireur, m’ont tenu éloigné de la richesse
littéraire produite par nos auteurs d’Algérie. Par Mouloud Feraoun en
particulier.
J’ai connu l’œuvre de Mouloud Feraoun bien plus tard. J’ai appris aussi
qu’il était originaire de Grande Kabylie. Ancien élève de l’école normale de la
Bouzaréah, il devint instituteur puis directeur d’une école primaire au Clos
Salembier. C’est dans ce quartier d’Alger qu’il aurait connu personnellement
une de ses collègues, directrice d’une école de filles, mademoiselle Hélène
Ripoll, avec laquelle il entretint des relations de bon voisinage
professionnel. Cette femme, je l’ai connue bien plus tard. Quelques années
avant son décès, elle s’appelait alors Madame Brasier. C’était à l’occasion de
conférences et de présentations de livres dans le cadre des activités du Cercle
Algérianiste. Elle m’apprit qu’il lui avait déclaré peu avant la réunion du 15
mars 1962 : « ils veulent faire
de moi un ministre de l’éducation nationale dans le futur gouvernement
algérien ».
En réalité, ce propos n’est pas très important. Je l’ignorais
évidemment en mars 1962. Je n’aurai pas la prétention et surtout le très mauvais goût de l’utiliser comme une
justification de sa mort. Plus tard, j’ai pris connaissance au hasard de
quelques lectures, des propos insultants qu’il avait proférés à l’égard de nos
compatriotes au mois de décembre 1960. A l’égard des hommes qui ont interdit,
grâce à leur courage, le massacre et le lynchage de notre peuple lorsque le
gouvernement de la Vème République avait appelé le FLN et le peuple musulman
d’Alger à manifester dans la rue pour crier « Vive De Gaulle, Vive le FLN ».
Mouloud Feraoun a tenu à l’égard de ces héros des propos blessants,
véritablement odieux, mais dont il faut affirmer que personne n’avait eu
connaissance à ce moment là. Des propos qui ne constituent en rien une
justification revendiquée a posteriori de son exécution. De la même manière, nous ne retenons pas pour justifier sa
mort, le rejet de la France qu’il avait exprimé à Fort National, lorsqu’il
refusa officiellement et symboliquement de
participer à la commémoration de la prise de cette ville par l’armée française.
Non, tout cela nous l’ignorions en 1962. Ceux qui ont tiré au PM ignoraient
tout cela eux aussi.
Alors, pourquoi avoir appelé Mouloud Feraoun parmi ceux qui allaient
devenir les victimes de notre commando ?
Parce qu’il avait été désigné
par ses propres collègues des CSE, comme un ennemi de la France. Un ennemi de la France qui se manifestait en
tant que tel à chaque instant.
Ce sont leurs propres confrères des CSE qui avaient établi au
préalable, la liste des hommes à abattre. Je me permets de le souligner encore
une fois.
Mouloud Feraoun, Robert Aimar, Marcel Basset, Ali Hamouténe, Maxime
Marchand, Salah Ould Aoudia, n’étaient pas connus des hommes du commando. Ils
n’étaient pas connus, pour la plupart, du commandement de l’OAS. Excepté Max
Marchand qui avait derrière lui un long passé de complicité active et
opérationnelle avec le FLN.
Ould Aoudia, était un nom connu parce que son père avait fait l’objet
d’une surveillance attentive de la part de notre organisation anti-terroriste
en 1955 et en 1956. Cette année là Ould Aoudia, l’ancien, collaborait avec Farès
et Ferhat Abbas, qui eux-mêmes étaient en contact étroit avec l’Organisation Extérieure
de la Rébellion algérienne.
Parmi les fonctionnaires qui travaillaient à l’intérieur des CSE,
certains étaient membres du BCR de l’OAS. Parce qu’ils croyaient en l’Algérie
française. Ils s’intégraient à leur échelon, à l’effectif de cette branche de
l’ORO qui était chargée de contrôler le monde de la fonction publique. Nous
disposions, je le rappelle, d’agents de renseignements dans toutes les
administrations y compris dans les services de police. Tous ces détails vous
sont fournis avec une abondance un peu désordonnée peut-être, mais dans quel
but ?
Pour expliquer ? Pour justifier ?
J’ai toujours soutenu que c’était impossible. Comment faire comprendre
des actions violentes 20 ans, 30 ans, 50 ans après ?
Mais il est une chose qu’il ne faut pas oublier : à cette époque-là, si nous voulions vivre,
il nous fallait mordre ! Si nous arrêtions de mordre, nous étions morts
politiquement, spirituellement, avant de l’être physiquement. Et on ne peut
mordre que ce qui se situe à portée de ses crocs.
Voilà des hommes qui avaient manifesté pendant des années leur
hostilité à la France. Ils avaient semé la graine du rejet de notre patrie dans
les esprits d’une jeunesse qu’ils ont engagée contre la France l’Europe et
l’Occident. Des hommes qui, en même temps, préparaient leur avenir dans le
cadre de l’Algérie indépendante.
En Algérie française, se déroulait une guerre, une
guerre officielle. Une guerre contre qui ? Contre la France.
Ceux qui ne défendaient pas la France, étaient tous des déserteurs.
Certains sont allés beaucoup plus loin en s’inscrivant ouvertement dans les
rangs de ceux qui conduisaient cette guerre contre la France.
Le 15 mars 1962, en combattant des hommes qui s’illustraient tous comme la quintessence des ennemis de la
France, nous n’avons fait que notre devoir. Je suis parfaitement conscient et informé du sort que l’on m’aurait
réservé si j’étais tombé entre leurs mains. C’était ça, tout simplement, le jeu
vilain, horrible mais réel de la guerre d’Algérie.
Il y aura bientôt 50 ans que ce drame du 15 mars 1962 s’est accompli. Je maintiens ce que j’ai toujours dit.
Je le dis encore et le dirai jusqu’à mon dernier souffle : je regrette
tous les morts de la guerre d’Algérie et plus encore ceux qui furent hiérarchiquement
mes victimes. J’ai fait ce que mon amour
de l’Algérie française et mon amour de la France m’ont imposé de faire. J’ai
pris mes responsabilités opérationnelles, juridiques, morales et plus que tout,
spirituelles.
J’éprouve des regrets, oui,
c’est vrai.
Mais qu’on ne me fasse pas
l’injure de croire que je suis disposé à me renier.
Jean-Claude PEREZ
Nice, le 6 avril 2011
D’après le livre « Attaques
et contre-attaques » (Edition remaniée 2011)
CRUA : Comité Révolutionnaire
d’Union et d’Action
Aman : rituel du pardon
François Vernet : professeur
de lettres, auteur de nombreuses et brillantes monographies
ORO : Organisation du Renseignement
et des Opérations de l’OAS
BCR : Bureau Central de Renseignements
BAO : Branche d’Action Opérationnelle,
une des deux branches subalternes de l’ORO avec le BCR
Château-Royal : lieu où
étaient réunis les services administratifs des
CSE à Ben Aknoun sur les Hauts d’Alger
Mission 15 : Service de police spécifiquement
anti OAS fonctionnant sous les ordres du Délégué
Général en Algérie.