67 / Comme le rappel d’un souvenir…   
                                                                           
    Je ne sais ni pourquoi ni comment, mais soudain j’étais au port de Marseille. J’allais retourner en Algérie… Alger ! Depuis les quais, j’essayais de deviner au loin le château d’If, l’ile de la fameuse légende du comte de Montecristo et plus loin, bêtement, de découvrir un autre rivage... Etait-il possible que se mélangent dans mon esprit deux périodes éloignées l’une de l’autre de cinquante années ? L’amalgame d’un « hier » et d’un présent ? Tout à coup, je fus envahi par des cris, des pleurs, des bruits d’abord diffus, puis allant crescendo pour briser presque mes tympans… C’était l’arrivée, en France, en juin 1962. Cinq décennies sont passées… Je me retrouvais aujourd’hui au port de Marseille, comme au jour de l’exode et de mon débarquement… Je n’étais pas seul. Il y avait des sanglots et des gémissements autour de moi… Des familles avec leurs bagages, parfois des couffins mal ficelés ou des malles qui fermaient difficilement… Il avait fallu partir brusquement de son immeuble, sa maison… attendre au port d’Alger ou d’Oran l’arrivée d’un navire impatiemment espéré, parce que le sort de l’Algérie française était effacé par le gouvernement gaulliste, depuis le 19 mars 62. Derrière ses mensonges, il avait préparé son coup en mutant d’office, à l’armée, ceux qui étaient pour l’Algérie française ; en remplaçant dans les administrations, tout ce qui n’était pas gaulliste et partisan de l’abandon. A partir de ce moment, il y a eu des enlèvements, des viols, des meurtres… Des tortures infligées à ce peuple de Pieds-Noirs parce qu’il voulait vivre sur ce sol qu’il avait construit, développé, enrichi… Mais non ! La force du pouvoir parisien, alliée au terrorisme, faisait que des gens étaient enlevés devant une patrouille de militaires ou rendus aux bourreaux du FLN par des gendarmes… Il y avait des ordres : ne pas bouger… ne pas provoquer… comme si venir au secours d’une personne que l’on kidnappe était un acte de désobéissance civique… Ô période infâme, temps de rage ! Nous étions humiliés et nous n’y pouvions plus rien, hors de nous sauver du pire, malgré les actions désespérées de quelques héros de l’OAS, montrés à tort, du signe du diable alors que le FLN, durant huit longues années, avait fait un million de fois, pire !
    Pourquoi est-ce que je faisais innocemment partie de ceux qui ne semblaient pas décider à partir… juste un temps… qui ne comprenaient pas la crainte de ceux qui fuyaient ? Appelé sous les drapeaux en 1959, je revenais à la vie civile au début 1962. Plus de deux ans et demi hors du temps civil et de la tragédie des villes… Je sentais bien qu’Alger n’était plus la Cité de ma jeunesse… Elle avait vécu les barricades et le Putsch ; elle avait vécu les fouilles des immeubles par les gendarmes ou les CRS ; les fouilles des sacs ; la fouille au corps avant d’entrer chez un commerçant ou dans un lieu public…Elle avait souffert des attentats… Elle vivait les cinq coups de pistolet annonçant une exécution… Elle était blessée mais je n’avais pas assisté à ses drames et il me semblait que tout, tout, devait revenir comme avant… Avant ? Lequel d’avant ? Celui des jours heureux de l’enfance et de l’adolescence ; des balades en familles ; des sorties entre copains ; le temps de la plage ou du rire ? En ce début 1962, autour de moi, beaucoup de mes amis n’étaient déjà plus là. Des parents étaient aussi partis… Bien entendu ma ville paraissait être toujours la même… Les rues que je traversais, aux mêmes endroits, avec leurs noms bien inscrits : Burdeau… Michelet… Berthezène… Dupuch… Les lieux que je fréquentais étaient là et les quartiers aussi : Belcourt, le Champ-de-Manœuvre et bien entendu Bâb el Oued ou sur les hauteurs, El Biar, Hydra…
    Cependant, le soleil me semblait plus pâle, les visages plus soucieux, les rires moins fréquents et, plus faible le « tape cinq »… Nous courrions aux accords d’Evian, le 19 mars. Nous allions découvrir un autre visage de la France ou plutôt de ses dirigeants : nous tourner le dos, mentir et encore mentir puis nous assassiner ! Le 26 mars à Alger… le 5 juillet à Oran…
    Pour nous, Pieds-Noirs, il n’y avait pas de pitié à attendre, ni des autorités françaises ni encore moins des terroristes du FLN qui prenaient un pouvoir par anticipation, dès ce mois de mars, sous l’œil placide, indifférent des autorités françaises. De Gaulle avait pactisé avec Ben Bella et avec le Diable. Il se lavait les mains dans le sang innocent des victimes qu’il condamnait, indifférent du sort qui pouvait les attendre : Européens sans défense, Musulmans fidèles à la Patrie… Harkis… Supplétifs laissés sur le terrain, dans le bled, aux mains de leurs assassins ! Quel triste souvenir…

    J’étais sur le port de Marseille et je regardais vers le large… Aurais-je le courage de monter à bord d’un paquebot et de retourner « là-bas » ? Là-bas… en 1962 ?
    Soudain d’autres huées, des hurlements, des sifflets rageurs agressifs sont venus remplacer les pauvres gémissements de mes compatriotes sur le quai de débarquement, à Marseille… C’était des énergumènes enragés, des syndicalistes obtus, des ignorants de notre vie en Algérie qui nous insultaient, nous agressaient, brandissaient des pancartes hostiles, minables et qui nous promettaient de nous renvoyer à la mer. La même idée, exactement la même idée émise par Gaston Deferre, à l’Assemblée Nationale. Pour eux nous étions des étrangers, des inconnus racistes et belliqueux. Ils ne voyaient pas les enfants en pleurs, les vieilles femmes malades, désespérées, se tenant difficilement à la passerelle du navire avant de fouler ce sol de France, que beaucoup n’avaient jamais connu… Ils ne comprenaient pas ces femmes, ces hommes au regard triste, chargé déjà de la nostalgie d’un passé qu’ils allaient traîner derrière eux pendant des années, sans que personne ne les écoute. Tout cela, parce que les pouvoirs exécutifs et législatifs successifs, en France, de la droite ou de la gauche, nous considèrent encore aujourd’hui, comme des terroristes ou des esclavagistes !
    Quelle image de la France et quelle honte ce parti gauchisant et ses satellites qui veulent nous imposer la repentance. Quelle catastrophe de décider de brader la France en faisant la place belle à l’Islam d’Orient comme on vend un club de football et d’autoriser le vote d’étrangers hors de la communauté européenne !

    Pourrons-nous, enfin, prétendre à l’espoir ? En 2011, à peine si certains écrivains clament notre vérité, d’une façon partielle. Pourtant, combien d’associations ont espéré un droit de réponse aux mensonges du pouvoir et de l’opposition ? Combien de fois avons-nous eu les tripes tordues, le cœur malade de ce passé déformé par les médias et détourné de sa vérité… Pauvre terre de France ! Tu es phagocytée par l’ombre d’un pacifisme obscur, l’étranger et les pétrodollars ; tu crées des lois mémorielles et tend le bâton pour que la Turquie te désigne coupable ! Elle ment sur les événements d’Algérie. Il n’y a pas de commune mesure entre les morts arméniens – un million de victimes – et notre guerre toujours falsifiée ou l’on étouffe les morts, les assassinats du FLN envers les Harkis au moment de l’abandon de l’Algérie, de la braderie provoquée par De Gaulle et les siens !
    Qu’as-tu été faire en Libye, en Tunisie… Te souviens-tu de la Serbie chrétienne que tu as bombardée ? Des droits donnés à un Kosovo si peu recommandable ? Et maintenant ? Regarde-toi ! N’as-tu pas honte de ton rôle de dupe qu’un paon philosophe t’a fait jouer en te fourvoyant en Libye, peut-être en te soufflant de te rapprocher de la guerre intestine de la Syrie ? De tes silences sur l’Algérie ? Garde-toi France de ne pas te tromper encore !
    Ta dernière loi mémorielle te revient comme un boumerang et c’est de ta faute parce que tu n’as jamais voulu expliquer le vrai drame de l’Algérie, le rôle d’assassins des terroristes qui s’en prenaient à des civils plus facilement qu’à l’armée… Tu as laissé des malfaisants mettre à bas l’honneur de nos soldats combattant le FLN, en acceptant qu’on les traite de bourreaux et en étouffant notre passé ! Jusqu’à présent tu as « purgé » l’Histoire et d’autres profitent de ton silence. Par complexe d’un colonialisme tellement ancien, qui relève du temps de l’aventure et des conquêtes, tu laisses la Turquie et l’Algérie nous montrer d’un doigt vengeur et hypocrite… N’oublies pas que tu as interdit au parlement de reconnaître les aspects positifs de nos actions en Algérie. Jacques Chirac a réussi à faire annuler un article de loi sur ce sujet, voté par la dite assemblée. Elle n’a pas bronché. Elle a baissé son pantalon pour rentrer dans le rang des valets. France, tes élus jouent à l’autruche et Toi, on t’accuse mais ta réponse manque de poids et d’honneur ! Il faut que les associations qui défendent notre passé Pied-noir et cette France timorée, montent au feu. Alors, bravo à Thierry Rolando, Président national du Cercle algérianiste, pour sa réaction sur les mensonges turcs.
    C’est évident que les Arméniens méritent notre respect, mais pourquoi ton parlement se mêle- t-il de l’Histoire ? N’a-t-il plus rien à faire avec la crise que nous subissons, avec le chômage et l’économie en berne ? Réveille-toi France ! Balaie de devant ta porte ces hommes politiques qui n’ont de goût que pour le fromage que leur procure leurs postes et redresse-toi !

    Finalement, je n’ai pas pris de bateau pour Alger. A quoi bon retrouver un monde différent… Il parait qu’il y a un métro ? Des attentats aussi… des opposants intégristes qui cherchent le pouvoir et les ressources du sous-sol algérien, Il parait que des jeunes qui n’ont pas connu la guerre veulent venir en France ? C’est triste une terre aux mains de despotes aux prisons pleines ! Mon voyage, mes souvenirs, alors ? Mes amis, mes amours ? Cette Flamme de mon temps de jeunesse qui a brûlé mon cœur, par exemple, me reconnaitrait-elle dans la foule ? Trop de temps s’est écoulé ! Parfois je crois que c’était « hier ». Je me trompe. Le reflet de la glace me dit que j’ai des rides, que mes cheveux ont blanchi, que chaque matin, c’est ma boite de pilules qui m’attend, pour soulager mes maux… mais, j’ai toujours ma liberté de penser… d’écrire, à ma manière, en Pied-noir !
    Pourquoi retourner en arrière, pour sans doute des regrets, pour trop de désillusions ? Nous avons tous un combat à mener contre les mensonges qui nous poursuivent depuis 1962 ! C’est une façon d’être vivant, de conserver la jeunesse de nos vingt ans… je crois. Il faut toujours espérer car si les montagnes ne se rencontrent jamais, nous aurons tous demain, la chance de retrouver notre dignité, en 2012… avec une autre voie : celle de la vérité ! Le combat est difficile, car il y a des traitres qui travaillent contre nous. Ils refusent de nous entendre et de nous écouter. Pour ces raisons, restons unis pour l’honneur et l’Histoire.
                                                                      Robert Charles Puig / décembre 2011

N.B.
            J’ai écrit ces quelques lignes il y a bien longtemps, avec ce titre : Voyage.

            Lorsque le bateau lève l’ancre et nous emporte,
            Que la Baie d’Alger s’amenuise au bout des flots,
            Nous nous retrouvons seuls, prêts à pousser la porte
            D’un nouveau présent, vu avec des yeux nouveaux

            Lorsque l’ancre est levée, la sirène salue
            La côte qui s’estompe et s’enlace aux nuages.
            Quand il n’y a plus rien, que tout a disparu,
            Il reste dans nos cœurs l’impression d’une image…

            Puis nous nous retrouvons entre le ciel et l’eau
            Et si le bateau tangue, il ressemble à nos vies
            Qui balancent toujours entre des amours mortes

            Et le désir d’atteindre l’escale au plutôt,
            Car demain est plus prêt qu’hier et aujourd’hui
            Lorsque le bateau lève l’ancre et nous emporte.

C’était fin 1962. Je venais de rentrer en France.

                                              Robert Charles Puig

Mis en page le 27/12/2011 par RP