A Propos du Mémorial de Marseille

   La troisième réunion du Conseil scientifique du Mémorial a eu lieu à Marseille le 23 novembre dernier. Contrairement aux deux précédentes où l'on me fit savoir que mes interventions n'étaient pas appréciées, elle ne fut pas plus animée que ne le serait la marine à voile un jour sans vent. L'ordre du jour y veillait. Prévoit-on de réunir encore souvent, et durant plusieurs heures, des historiens, des archivistes, des pédagogues, des directeurs de musées, des élus, afin qu'ils s'interrogent seulement sur la dimension des tables d'exposition, sur la hauteur des lettres dans la rédaction des textes, sur la transparence des voiles tombant du plafond ? Désormais, sans l'intervention d'une volonté politique, tout semble joué en ce qui concerne l'esprit dans lequel l'histoire de la France en Algérie sera présentée aux visiteurs. Cet esprit est d'ailleurs parfaitement défini dans l'unique texte de référence et il n'a certainement jamais été envisagé qu'une contestation quelconque puisse être fondée. Notons en passant que si le mot France a bien été réintégré dans le nom du Mémorial, qui s'appelle désormais " Mémorial de la France Outre-Mer ", nous avons été prévenus que l'on garderait malgré tout le sigle M.O.M., correspondant au précédent " Mémorial de l'Outre-Mer " (le F de France a donc déjà disparu).

   Mettons-nous maintenant à la place d'un élève qui commence la visite de " la stance Algérie ". En l'état actuel du projet, il n'apprend rien sur l'état de la Régence en 1830, sinon qu'on en a chassé les Turcs installés là depuis des générations. On ne lui dit rien sur l'histoire de la piraterie et de l'esclavage en Méditerranée ni sur le pouvoir brutal de l'époque mais on lui enseigne que la France, mauvais payeur, agresse Alger plutôt que d'honorer sa dette de blé. Soit! Rien ne s'arrange pour nous ensuite. La guerre occupe les trois-quarts du texte de référence mais l'œuvre médicale est complètement passée sous silence. C'est un manque qui ne sera pas relevé par notre élève en visite puisque l'état sanitaire dans lequel la France a trouvé le pays en 1830 n'est jamais évoqué, pas plus que ne le seront ensuite les fièvres ou les épidémies qui déciment les colons. Aucune indication non plus sur la courbe de la population ou sur les conditions de vie aux différentes époques. Par contre, on comprend bien, grâce aux statistiques que l'on interrompt à la date du Centenaire, que l'acculturation fut le vrai résultat d'un enseignement français qui resta embryonnaire tout en restreignant les écoles coraniques. Notre jeune élève, et beaucoup d'autres visiteurs avec lui, retiendront sans doute que les colons possédaient jusqu'à 1000 hectares dans la Mitidja, ce sera forcément vrai puisque ce qu'ils liront dans le Mémorial réveillera l'écho de tout ce qu'ils auront entendu dire. Le rédacteur souligne lui-même 1'ampleur exceptionnelle de l'enrichissement du colon cité, mais alors pourquoi ne choisir que cet exemple? Il faudrait n'avoir jamais enseigné pour ignorer qu'une lecture attentive et le sens de la nuance ne caractérisent pas les jeunes adolescents qui sont sensibles aux connotations des mots, aux traits saillants, aux faits qu'ils peuvent reconnaître.

   Après un rendez-vous avec Jean-Jacques Jordi, directeur du futur établissement, j'ai rédigé un commentaire d'une dizaine de pages pour reprendre, références à l'appui, les principaux points qui révélaient, selon moi, la partialité du rédacteur: omissions, généralisations abusives, statistiques tronquées. Je n'ai pas reçu d'accusé de réception pour mon envoi. Et si, au cours du conseil scientifique du 23 novembre, J'ai pu m'assurer que le document était bien parvenu à son destinataire, aucune des questions soulevées n'eut la moindre réponse puisque son contenu ne fut même pas évoqué lors de la réunion. Le fameux socle historique, que le Mémorial de Marseille bétonnera pour longtemps, ne peut effectivement pas être négocié car il est constitué d'une sélection de données strictement convergentes, qui vont dans le sens de la démonstration, en excluant toutes les autres. Les grands prêtres de la décolonisation se disaient hier pour " la paix en Algérie " et aujourd'hui pour " la réconciliation ", mais ils savent bien que ce discours n'a d'avenir qu'aussi longtemps qu'ils enveniment les plaies et maintiennent les fractures ouvertes. Dénoncer encore et toujours la culpabilité française entretient leur patrimoine moral grâce auquel ils peuvent jouer un rôle dans la société et pourquoi pas dans l'histoire. C'est l'origine des débats sans cesse recommencés sur la torture en Algérie et sur tous " les péchés du colonialisme ". Tout semble donc joué pour le Mémorial de Marseille. On y soufflera sur les braises en traitant par ailleurs les Harkis et les Pieds-Noirs de pyromanes.

   Il reste à faire une expérience utile: donner à lire à des élèves le texte qui sert de référence pour la conception de l'exposition fixe et leur demander seulement ce qu'ils en retiennent.

   Évelyne JOYAUX

Présidente du Cercle Algérianiste d'Aix-en-Provence
Membre du Haut Conseil des Rapatriés

(Voir le supplément de l'Algérianiste n• 106, P. 2).

Les informations de l'Algérianiste. Supplément du n° 108

Mis en page le 08/01/2005 par RP