LE SIEGE DE ZAATCHA

Du 7 octobre au 26 novembre l849

 

Voilà 19 ans que nous sommes en Algérie. . . des soubresauts sporadiques secouent encore le pays. Seule la vigilance et la mobilité de nos troupes évitent le soulèvement dans bien des cas. Les guerres d'Afrique qui menaçaient de s'éterniser avec ABD EL KADER sont terminées, ce dernier s'étant rendu au Général LAMORICIERE le 23 décembre 1847.

En France: la disparition de la monarchie parlementaire au commencement de 1848, ainsi que la période trouble qui lui succède intriguent les Arabes.

En Algérie: les incertitudes au niveau du Gouvernement Général n'échappent pas à l'attention des Arabes (5 gouverneurs nommés en sept mois). La conclusion est simple: " Puisque les Français n'arrivent pas à se gouverner eux-mêmes, ils sont incapables de donner des lois aux peuples d'Afrique. "

LE MOMENT EST DONC VENU DE LES JETER A LA MER

Un soulèvement n'est pas à exclure.

Le Général SAINT ARNAUD écrit a son frère: " l'Afrique est comme la France, elle craque avant de s'ouvrir... Sera-t-on donc obligé d'y renvoyer BUGEAUD et 100.000 hommes, si l'on ne veut pas être chassés ? "

L'INSURRECTION n'est pas imminente mais la guerre sainte se respire dans l'air. Divers mouvements de révolte dans la région d'Alger, d'Oran et de Constantine en sont le prélude. Dans les AURES, elle est matée par le colonel CANROBERT commandant la division de Batna.

Dans les ZIBAN, groupe d'oasis dont BISKRA est le centre et chef-lieu, des indigènes connus sous le nom de biskris font de nombreux aller-retour à Alger pour vendre leurs dattes. Porteurs de nouvelles, (médias de l'époque), les inforrnations vont bon train: -" Après le départ de leur sultan (le roi LOUIS-PHILIPPE) les Français se déchirent. L'armée doit abandonner l'Afrique pour rentrer en France ". Bref, les Biskris portent la bonne nouvelle revue et amplifiée par l'imagination orientale fertile.

LE MOMENT EST VENU DE SE REVOLTER

En mai l849, un homme surgit dans ZAATCHA. Oasis à 8 lieues au S-O de Biskra (35 km environ). Il enflamme toute la population et celle des alentours surexcitées par l'attente.

BOU ZIAN

Ancien porteur d'eau, CHEIKH de ZAATCHA sous le califat d'ABD EL KADER, marabout à ses heures, il avait repoussé en 1833 l'assaut de 3 ou 4000 turcs du BEY AHMED de Constantine, envoyés pour mater la rébellion, il avait assis sa réputation. Maître de ZAATCHA avec des relations nombreuses dans les oasis du SAHARA Constantinois et dans les AURES. Il se disait Chérif, descendant de Mahomet.

Prétextant l'augmentation de la taxe sur les palmiers (lezma) portée de 25 à 40 cts, son appel aux armes réveille le fanatisme des populations voisines qui arrivent en foule à ZAATCHA. Les conditions sont réunies.

BOU ZIAN, fanatique à l'extrême, se dit: " Inspiré de DIEU " et prétend avoir reçu du prophète la mission d'expulser les infidèles de cette terre d 'Islam.

Informé des menées de BOU ZIAN, le commandant ST GERMAlN expédie sur les lieux un jeune officier lieutenant aux affaires arabes: SEROKA

- La situation parait calme dans les oasis d'Oumach, Tolga et Farfar. Mais on parle trop de BOU ZIAN et de ses prédications incendiaires.

De son propre chef, sans demander de renfort, SEROKA décide d'enlever BOU ZIAN au milieu des siens. Ayant pénétré dans ZAATCHA avec quelques spahis, il interpelle le " chérif " et lui donne l'ordre de le suivre. Ce dernier feint d'obéir mais dès les premiers pas, brise son chapelet et se met à ramasser les grains non sans avoir murmuré quelques mots à l'un des siens...

Impatienté SEROKA fait jeter l'agitateur sur un mulet. . . Ils arrivent à la porte du ksar. . . celle-ci se ferme. Toute la population court aux armes. L'officier français et ses spahis ont toutes les peines du monde, à travers les coups de fusil à enfoncer la porte et à s'échapper dans la campagne. Leurs chevaux et BOU ZIAN restent entre les mains des habitants de ZAATCHA.

Une heure après, la GUERRE SAINTE (djihad) est proclamée solennellement du haut de la mosquée et toutes les oasis du ZAB DAHRAOUI se mettent en état d'insurrection.

Le Général HERBILLON est entre Mila et El Arrouch.

Le Colonel CANROBERT surveille Bou Bahgla (un autre agitateur) dans la vallée du Sahel.

Seul le Colonel CARBUCCIA entre Batna et Sétif peut être détourné de sa mission. C'est un homme audacieux, entreprenant et prompt aux entreprises hasardeuses. Arrivé devant ZAATCHA le 16 juillet 1849, il est attaqué par les contingents réunis de ZAATCHA et LICHANA. Il les repousse avec difficulté et prend le parti téméraire de pénétrer en force dans ZAATCHA à la suite des vaincus. Il forme deux colonnes de 450 hommes chacune.

- le 3ème bataillon d'Afrique
- le 2ème bataillon du 2ème étranger.

Les colonnes s'engagent dans les jardins, délimités par des petits murs, qui entourent les ksours dans les oasis et forment un inextricable dédale. La fusillade est terrible, les indigènes reculent mais arrivés devant ZAATCHA les Français rencontrent une muraille bastionnée, crénelée, précédée d'un fossé de 7 mètres de large et de1 à 3 mètres de profondeur rempli d'eau.

Dans les Ziban et tout le long de l'oued Djedi, la nappe souterraine est à 2 mètres de profondeur environ, ce qui explique que le fossé soit toujours plein d'eau.

CARBUCCIA est surpris par la topographie du terrain et la résistance qui lui est opposée au milieu d'une végétation dense, et des murets qu'il faut prendre un à un après avoir délogé les tireurs.

Il y a déjà 32 morts et de nombreux blessés, achevés à l'arme blanche par BOU ZIAN et ses hommes. CARBUCCIA se retire.

L'échec du 16 juillet est grave, l'effet moral désastreux. BOU ZIAN, on s'en doute, exploite sa victoire et adresse des lettres enflammées aux gens des AURES et des ZIBAN...

LA VERITE SUR SA MISSION NE PARAIT PLUS DOUTEUSE AUX FANATIQUES DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE.

Les populations courent aux armes, une insurrection générale gagne tout le pays, les fanatiques se préparent à la guerre sainte à l'annonce de la victoire de ZAATCHA.

1e 17 septembre 1849.

Le Commandant ST GERMAIN est menacé d'un blocus dans Biskra par les 4 500 rebelles qui viennent des AURES; levés par l'ancien cheikh d'ABD EL KADER, le marabout SI ABD EL ATIF de KHENGA SIDI NADJI. Ces rebelles se dirigent vers Seriana, pour unir leurs forces à celles de BOU ZIAN.

ST GERMAIN réunit 2 compagnies du 3e bataillon d'Afrique. - 1 escadron de chasseurs. - 300 fantassins et - 150 cavaliers. Au total 1 500 hommes y compris les goums des familles BEN GANA.

Un combat terrible a lieu à SERIANA: - 250 indigènes meurent - l'intendant de l'ancien cheikh est pris

Mais cette brillante victoire est ternie par la mort du Commandant ST GERMAIN

Pour qui connaît le caractère arabe, dans les populations des oasis c'est l'exaltation totale: " Le grand chef connu pour son énergie et sa bravoure a été tué. " Encore un grand succès pour les soldats d'Allah.

IL Y A URGENCE A FRAPPER UN GRAND COUP

ZAATCHA n'a qu'un seul ksar, la forêt de palmiers qui l'entoure ne laisse même pas découvrir le minaret de la mosquée. Une ZAOUIA se trouve également à quelques centaines de mètres, elle comprend une mosquée, quelques maisons, un marabout, une école coranique, une salle de prière et de repos pour les gens de passage. Cette ZAOUIA forme un ouvrage avancé.

Pour pénétrer dans l'oasis on est arrêté par un inextricable fouillis de jardins clos de murs à des niveaux différents, coupés par une infinité de canaux d'irrigation ou SEGUIAS et comprenant, outre les palmiers, toutes sortes d'arbres fruitiers qui gênent la vue et rendent toute reconnaissance impossible. Tel est du reste le caractère général des oasis. C'est ce qui en rend l'attaque si difficile.

Les rares sentiers qui vont des jardins au ksar sont généralement resserrés entre les murs, à ZAATCHA, BOU ZIAN a fait couper tous les sentiers, accumuler les obstacles et ce n'est qu'après de nombreux détours que l'on débouche devant le ksar, entouré d'un fossé profond et rempli d'eau (modifié en 1833 pour contenir l'assaut des Turcs).

BOU ZIAN a fait créneler l'enceinte à différentes hauteurs de manière à obtenir deux à trois étages de feux. Cette enceinte est remarquablement solide car les maisons s'y adossent presque toutes, de sorte que les habitants peuvent se battre sans sortir de chez eux.

A l'intérieur, quelques grandes maisons ont été réunies de façon à former réduits, elles dominent celles adossées aux remparts. Une seule porte permet l'entrée dans le ksar, elle est défendue par une haute tour à quatre étages de feux. Cette entrée regarde les petits ksours de Lichana et Farfar dépendant des oasis de Tolga et Bouchagroun, qui envoient continuellement des renforts aux assiégés.

La population fanatisée au dernier point est persuadée qu'elle peut repousser les français au même titre que les turcs. Tous les coupeurs de routes, aventuriers, fanatiques, l'écume des insurrections des alentours se rallient alors à BOU ZIAN pour le DJlHAD.

Un certain MOUSSA (Moïse), grand mulâtre, lieutenant de BOU ZIAN ne lui cède en rien pour le fanatisme et la féroce énergie, il s'ingénie à répandre de fausses nouvelles mêlées à des faits réels, ce qui fait passer à la fois le message et le mensonge:

- " LES FRANÇAIS SONT VOUES PAR ALLAH A L'EXTERMINATION ".

-" LE RETOUR VERS LA MER LEUR EST lNTERDIT. LES PORTS DE LA COTE AYANT ETE REPRIS PAR LES KABYLES ET TUNISIENS ".

-" VOS BALLES ATTElNDRONT L'OBJECTIF, PAS UNE BALLE NE TOMBERA A TERRE ".

-" LES BALLES DES INFIDELES NE PENETRERONT PAS DANS VOTRE CORPS "

-" RAPPELEZ-VOUS LE SANGLANT ECHEC DES 6 000 TURCS EN 1833 ! ".

-" ET RECEMMENT LE COLONEL CARBUCCIA".

Prévoyant, BOU ZIAN a entassé provisions, armes et poudre; mais, le plomb manque dans les Ziban, il imagine confectionner des balles avec des noyaux de dattes réunis par 3 dans une simple feuille de plomb.

Pour inspirer confiance à tous, il garde ses femmes et ses enfants, évacue les vieillards et ceux qui ne peuvent combattre dans la lutte à outrance sur le point de s'engager. Beaucoup de femmes restent à ZAATCHA pour stimuler les combattants avec leurs " youyous " stridents et aider les hommes dans leur action de guerriers.

Pendant ce temps, Le Général HERBILLON s'achemine vers l'oasis. . . un convoi de chameaux amène les outils, sacs à terre et munitions d'artillerie, ainsi que le matériel de campement, de cuisine et de travaux de siège. Il se présente devant ZAATCHA avec 4 000 hommes le 7 octobre 1849 au matin et établit son camp au nord de l'oasis sur les dernières pentes d'un contrefort du tell, à portée des balles mortes de fusils.

Le Colonel BOREL est chargé de l'installation du camp.

Le Colonel CARBUCCIA doit enlever la ZAOUIA et les maisons attenantes au milieu desquelles se trouve une fontaine, indispensable au camp. La colonne est composée de quelques compagnies du 3ème bataillon d'Afrique, du 2ème étranger et de la 5ème batterie de chasseurs à pied.

La ZAOUIA est prise. Malheureusement, les chasseurs encouragés par leur succès se jettent dans les jardins à la poursuite des Arabes, franchissent les premiers murs, mais les défenseurs de la ville viennent au secours des fuyards. Derrière chaque palmier, chaque mur se trouve un tireur redoutable et les chasseurs du 5ème que leur audace a isolés sont contraints à une retraite désastreuse. Les femmes de ZAATCHA se joignent aux combattants, excitant leur courage par des cris affreux.

"Ceux-là seuls qui ont vu au combat ces ardentes et redoutables filles du désert peuvent s'en faire une idée. " dira E. Perret, Capitaine des Zouaves. Les femmes ne se contentent pas de remplir l'air de leurs vociférations, elles tiennent toutes un couteau à la main dont elles se servent pour achever les blessés français que la fureur de la lutte ne permet pas d'enlever.

Deux compagnies de réserve dégagent le bataillon en difficulté. Cette triste affaire coûte aux chasseurs:

- 20 morts et 80 blessés.

L'adjudant DAVOUT est l'un de ceux qui restent entre les mains de l'ennemi. Les cadavres et tous les prisonniers sont affreusement mutilés; tous les corps sont attachés par les femmes à des palmiers, alors que quelques blessés respirent encore.

Le colonel PARIZET installe une batterie de brèche contre la place. Le 8 au matin cette batterie ouvre le feu à travers un épais rideau de palmiers contre le saillant N.E. du KSAR (tir approximatif). Le colonel PETIT est tué à l'installation de la seconde batterie.

Le 13 Octobre à droite et à gauche les troupes s'installent dans les premiers jardins dont ils percent les nombreux murs. Les sapeurs préparent les tranchées de cheminement et d'approche jusqu'au fossé, protégés par les tirs soutenus des deux batteries et quelques voltigeurs.

Les défenseurs ne se contentent pas d'un échange de coups de fusils, en plein jour ils tentent des sorties et se jettent avec des cris féroces sur les travaux pour les détruire. A l9h attaque générale de tous côtés avec l'aide de 400 hommes arrivés en renfort d'Oulad Djellal.

Le Colonel BARRAL commandant la subdivision de Sétif arrive avec 1 500 hommes au moment où le siège prend un caractère d'animosité extraordinaire. Le Général HERBILLON informé de l'agitation grandissante menaçant les provinces d'Alger et de Constantine, pressé de livrer l'assaut pour calmer l'impatience de ses troupes, décide de tenter l'attaque le 20 OCTOBRE 1849, malgré l'imperfection des travaux du génie. Deux brèches sont à peu près praticables:

- Celle de gauche doit être enlevée par les compagnies d'élite de la Légion étrangère.

- Celle de droite par un bataillon du 43ème de ligne.

- Les tirailleurs du Cdt BOURBAKI doivent occuper les jardins à gauche des colonnes d'assaut pour les empêcher d'être contournées.

 

ASSAUT LE 20 OCTOBRE AU MATIN

La colonne de gauche sort de la tranchée, franchit le fossé, enlève la brèche et s'établit sur les terrasses des maisons adossées au rempart, croyant le succès assuré. Mais les maisons minées d'avance sautent, ensevelissant une quantité de ces braves soldats de la Légion Etrangère; les survivants, décimés par l'ennemi invisible qui tire par les mille créneaux pratiqués dans les maisons servant de réduits, reculent dans la tranchée.

A la brèche de droite, le 43ème se fait écraser. La descente du fossé, mal conçue par le Génie, provoque le renversement de la charrette servant de bouclier mobile. . . Les hommes à découvert subissent des pertes. Aussitôt on essaie de faire un tablier de pont avec des tonneaux vides mais les sapeurs sont tués ou blessés. Il faut alors se jeter dans le fossé sans aucun moyen de passage.

Le commandant GUYOT entraîne tout de même son bataillon mais comment franchir le fossé plein d'eau, puis gravir péniblement avec des cartouches mouillées le talus de la brèche sous un feu nourri ? Aussi, les soldats du 43ème tombent un à un. Le commandant GUYOT est tué, le recul obligatoire sous une mitraille épouvantable. Tous les blessés tombés dans le fossé se noient, l'eau devient rouge de leur sang.

Le 43ème se retire emportant ses morts: 6 officiers et 30 soldats ainsi que 90 blessés.

Des indigènes armés en provenance de Lichana et de Tolga venus pour renforcer les assiéges de ZAATCHA sont repoussés par les tirailleurs et la cavalerie du Commandant BOURBAKI.

Dans ce sanglant assaut, le caporal PARCHERIS avec quatre grenadiers se porte sur le revers du fossé et engage la fusillade avec les défenseurs abrités du KSAR. Le sous-lieutenant donne l'ordre à ses braves de se mettre à l'abri. Ils refusent. " Leur position leur permet d'enfiler les créneaux un à un  ". Trois d'entre eux sont tués. PARCHERIS reste avec le grenadier SIEGE.

Deuxième ordre de replier.

" Dans un instant, réplique PARCHERlS, nous avons encore plusieurs cartouches à brûler ". Au même moment le grenadier SIEGE est tué. PARCHERIS lance à son officier " Il faut bien griller les cartouches de SIEGE mon Lieutenant ", et il va les prendre. Entouré de cadavres, PARCHERIS fait tranquillement le coup de feu. A sa dernière cartouche, il la montre de loin: " plus que celle-ci, mon Lieutenant ". En disant ces mots, il reçoit une balle qui lui fracasse la cuisse. " Ils l'auront quand même ", dit l'héroïque caporal, et se soulevant sur une jambe, PARCHERIS envoie son dernier coup de fusil... Il refusa l'amputation, survécut à son horrible blessure et rentra dans ses foyers avec la croix de la Légion d 'Honneur.

Autre héros: le grenadier LEFEBVRE du 43ème.

En voulant ramasser une pioche, le grenadier LEFEBVRE est atteint au bras droit et à la cuisse gauche par une décharge de tromblon. Il tombe à côté de ses camarades morts au pied de ce mur qu'ils essaient de démolir.

Son sang coule, ses douleurs sont atroces mais il doit faire le mort s'il ne veut pas être tué. Il garde l'immobilité d'un cadavre sous les bouches menaçantes des fusils qui dépassent des créneaux. Entendant le signal de la retraite, il entrouvre les yeux et appelle d'une voix faible ses camarades à son secours. . . ils ne l'entendent pas et s'éloignent.

S'il bouge, il est mort. Il n'entend plus les Arabes.. . Il rampe jusqu'au bord du fossé, une nouvelle décharge l'atteint à la cuisse droite, il se jette dans le fossé du haut de la contre escarpe. Il a de l'eau jusqu'au dessus de la ceinture mais il a disparu de la ligne de tir des Zaatchi. Quelques heures passent à nouveau, une fièvre brûlante agite son corps, il boit l'eau rougie de son propre sang. De sa main gauche, la seule valide, il enlève sa cartouchière et sa capote et se traîne péniblement vers l'autre rive où il est aidé et soutenu par ses camarades de combat. Guéri de ses blessures, LEFEBVRE resta estropié et reçut la Croix de Guerre.

Après le malheureux assaut du 20 octobre, il faut reprendre les travaux de siège qui s'avèrent bien difficiles.

- Seuls 2 officiers du Génie sur 6 sont vivants mais harassés.

- Les Sapeurs sont exténués. Ils ne se reposent que deux heures par jour dans la tranchée.

- Les feux de l'ennemi font des vides cruels dans leurs rangs.

- L'aspect du camp est d'une grande désolation: le soleil, le sirocco, le manque d'eau, le sable fin incommodent les soldats et sèchent les bêtes sur pieds.

- On n'abat, pour la nourriture que les bêtes sur le point de mourir.

- Les biscuits sont moisis et pleins de vers.

Cependant, dans ces conditions atroces, personne ne se plaint. En moins d'un mois, 600 soldats ont succombé devant ZAATCHA et l'ambulance de BISKRA regorge de blessés et de malades.

Les indigènes tendent des embuscades dans les jardins. Souvenez-vous que derrière chaque palmier se cache un tireur. Le nombre de morts et de blessés oblige le Général HERBILLON à prendre des dispositions permettant à ses hommes de travailler avec le moindre risque pour approcher du KSAR. Il ordonne l'abattage de tous les palmiers et de la végétation des jardins qui gênent la défense et la précision du tir. Furieux, les Arabes engagent des luttes acharnées dans les jardins. Malgré les sorties des assiégés, dont l'une fut marquée par le massacre de 11 blessés que les femtnes achevèrent toujours au couteau. La coupe des palmiers continua sans interruption pendant la dernière période du siège.

Le 30 Octobre: la cavalerie balaie l'ennemi entre Farfar et Tolga.

Le 31 Octobre: vers Tolga le Général est attaqué par 6 000 hommes dont 700 à 800 cavaliers qui laissent 150 morts sur le terrain. ,

Le 8 Novembre : le colonel CANROBERT arrive en provenance d 'Aumale avec deux bataillons de zouaves porteurs du choléra. 80 cadavres jalonnent déjà leur route. . . Les chacals et les hyènes les déterrent n'en laissant que les squelettes blanchis par le soleil. Le colonel se sert du choléra comme d'un épouvantail auprès des populations insurgées qui menacent de l'attaquer.

" Nous sommes porteurs de la mort, nous la jetterons sur vous si vous nous retardez ! " Terrifiés, les rebelles font le vide autour de la colonne.

Ce renfort d'ardents soldats, commandés par le colonel CANROBERT connu pour son audace et son talent militaire est salué avec joie par les hommes épuisés du général HERBILLON.

 

LE CHOLERA ? PERSONNE NE LE CRAINT.

A leur arrivée, les zouaves sont édifiés sur la lutte sans merci à laquelle ils viennent prendre part.

Une REDOUTE a été élevée en face de l'oasis de Farfar d'où sortent les Arabes qui viennent harceler de coups de fusil le carnp pendant la nuit. Avec une audace incroyable, ils attaquent trois compagnies du bataillon d'Afrique sur le parapet de la redoute, une mêlée indescriptible a lieu, l'ennemi enlève de nombreux blessés. Le soir, les têtes de ces malheureux, plantées sur des piques, sont exhibées sur les remparts de ZAATCHA. . . Les canonniers sont obligés de les abattre. Les zouaves prennent leur part de l'exaspération générale. De terribles représailles se préparent...

Le 12 novembre:

- attaque en masse des Arabes de Bouchagroun, repoussée.

-arrive en renfort le 8ème bataillon de chasseurs à pied, le fameux bataillon de SIDI BRAHIM. L'armée compte donc 7000 hornmes.

Le 16 novembre: HERBILLON organise une colonne pour marcher contre les nomades massés sur ses arrières. Après une marche de nuit, il tombe au milieu des Arabes dont le camp est placé entre l'oasis d'Our'lal et le lit desséché de l'oued Djedi. (à 2H du matin).

Les zouaves de CANROBERT s'emparent rapidement d'un village de tentes et de nombreux troupeaux à la grande joie de nos soldats qui voient l'abondance et la fin des privations. Le premier succès de cette campagne jusque-là malheureuse, reçoit l'ovation générale du camp.

Bilan de l'opération: 150 nomades tués.

1 800 chameaux et 15 000 moutons razziés.

Les lenteurs du siège avaient diminué notre prestige auprès des indigènes, l'affaire d'Our'lal le rétablit.

Le choléra fait beaucoup plus de morts dans l'armée française que le feu de l'ennemi (30 à 40 par jour). Hommes et bêtes confinés dans l'espace réduit du camp augmentent l'intensité du fléau.

- Les restes des bêtes abattues ainsi que

- Le voisinage d'une foule de cadavres enterrés dans le sable à proximité laissent passer des émanations putrides.

- Les plaintes des malades et blessés accablent tout le monde.

Nos troupes demandent l'assaut.

Du côté des Arabes le fléau sévit avec fureur, mais les fanatiques défenseurs de ZAATCHA réduits des 2/3 supportent avec l'indifférence des fatalistes des horreurs qui n'ont pas de nom. Les morts sont toujours remplacés par de nouveaux renforts.

- On réussit à élever une batterie de 12 dont le feu détruit le faîte des maisons dominant les brèches.

- Une troisième brèche est préparée à la hâte, on comble le fossé avec des prolonges et des charrettes.

Les Arabes retranchés ne daignent pas répondre à la dernière sommation du général, ils sont déterminés à se faire tuer pour ALLAH jusqu'au dernier ou vaincre. Cependant, sentant le péril, ils veulent se lancer dans une dernière tentative.

Le 24 novembre: dès la pointe du jour, ils ralentissent leur feu pour faire croire à un découragement ou un manque de munitions.

Au moment de la relève des gardes dans les tranchées, ils s'y précipitent, prennent quelques chasseurs et les décapitent. Les canonniers sont obligés de se défendre au sabre et à l'écouvillon.

Le Lieutenant DEVAUX à la tête d'une compagnie de Chasseurs, charge à la baionnette et balaie la tranchée.

Une autre vague constituée uniquement de femmes se rue sur la tranchée de droite entraînant avec elles tout ce qu'il y a de plus résolu et fanatique dans ZAATCHA.

Les Chasseurs du 8eme bataillon conduits par le commandant LEVASSOR-SORVAL reçoivent cette légion de furies par un feu roulant... une mêlée corps à corps s'ensuit avec les Chasseurs qui doivent jouer de la baïonnette sans miséricorde. La violence de l'attaque est telle qu'il faut demander en renfort les tirailleurs du commandant BOURBAKI. Assaillants et assaillantes se replient sur ZAATCHA avec des pertes cruelles.

Après reunion de l 'état major, pour mise au point de l 'attaque.

DANS LA NUIT DU 25 AU 26 NOVEMBRE 1849, la brèche est ouverte sur trois points et les fossés comblés. Trois colonnes aux ordres respectifs des colonels
- CANROBERT
- BARRAL
- LOURMEL
doivent simultanément donner l'assaut pendant que les tirailleurs du commandant BOURBAKI font diversion et investissent le périmètre de l'oasis avec la cavalerie pour éviter les infiltrations et intercepter toute communication de la place avec le dehors.

Les bataillons désignés pour l'assaut parmi l'élite, sont réduits à 300 hommes.

La COLONNE CANROBERT destinée à l'attaque de la brèche de droite, la plus défendue, se compose de
- 2 bataillons de zouaves
- du 5ème bataillon de Chasseurs à pied
- et de 100 grenadiers et voltigeurs du 16ème de ligne.

La COLONNE BARRAL qui doit attaquer la brèche où avait échoué le 43ème de ligne est formée du
- 8ème bataillon de chasseurs à pied
- d'un bataillon du 38ème et de 100 zouaves

La COLONNE LOURMEL comprend
- 2 bataillons du 8ème de ligne
- et un bataillon du 43ème qui veut prendre sa revanche.

Pendant ce temps, BOU ZIAN appelle les fidèles à la mosquée. Implacable dans la haine, ce sombre fanatique veut remplir jusqu'au bout ses fonctions religieuses et guerrières. Après une courte prière, il demande alors à ses fidèles de se défendre jusqu'à la mort, les martyrs étant tous assurés d'aller au paradis. Tous prennent devant ALLAH l'engagement de lutter jusqu'au bout.

LE 26 Novembre 1849, à 7 heures, tambours et clairons sonnent le pas de charge. CANROBERT s'adressant à ses zouaves s'écrie:

"MES AMIS, SOUVENEZ VOUS QUE QUOI QU'IL ARRIVE, IL FAUT QUE NOUS MONTIONS SUR CES MURAILLES ET QUE, SI LA RETRAITE SONNE, ELLE NE SONNE PAS POUR LES ZOUAVES ". Puis mettant le sabre à la main, il en jette le fourreau au loin, en disant:

" NOUS N'EN AURONS PAS BESOIN AUJOURD'HUI ".

Avec sang froid CANROBERT calmant du geste ses zouaves, fait sortir de la sape un peloton de 25 hommes sous le commandement du Lieutenant LIOTET pour s'emparer d'une maison à gauche de la brèche, puis il s'élance lui-même à la tête de sa colonne. De leur côté les colonels BARRAL et LOURMEL font de même dans les brèches de gauche et du centre. L'élan qu'impriment ces trois hommes à leur colonne est tel qu'en quelques minutes elles arrivent au milieu de la ville. Les feux croisés des maisons, les tirs à bout portant et les obstacles préparés de longue date ne peuvent arrêter les soldats.

La colonne CANROBERT rencontre les plus grandes difficultés à travers un dédale de ruelles. Pas une seule ruelle droite sur plus de 4 à 12 m. L'investissement des quartiers et des maisons est rendu très difficile. . . A chaque angle, à chaque changement de direction les défenseurs attendent avec un feu nourri et croisé.

CANROBERT a autour de lui 16 volontaires officiers et sous-officiers qui se sont promis de ne pas le quitter. Ils avaient demandé de marcher à ses côtés pour servir d'officiers d'ordonnance. Tous sont tués ou blessés excepté CANROBERT.

CANROBERT monte l'un des premiers à l'assaut. Son action d'éclat lui valut la croix de Commandeur de la Légion d 'Honneur et les étoiles. Il avait à peine 40 ans.

En moins d'une demi heure, les rues et les terrasses sont entièrement occupées, reste à donner l'assaut aux maisons remplies d'Arabes désespérés et décidés à mourir les armes à la main.

Maîtres des terrasses, les soldats cherchent à descendre à l'intérieur, mais, il est impossible de passer devant les meurtrières aménagées. . . (les Arabes ont percé les murs, les cloisons et les terrasses). Tapis dans l'obscurité, ils tirent de bas en haut et surtout d'une maison dans l'autre.

Les terrasses abandonnées, les soldats enfoncent les portes des maisons et pénètrent à l'intérieur.. .Les premiers sont tués, d'autres arrivent; s'ensuit un véritable carnage. Les ennemis sont poursuivis dans les caves où le combat continue avec rage, au corps à corps. Assaut aussi sanglant et meurtrier que celui de Constantine en 1837.

BOU ZIAN, ses deux fils et le mulâtre HADJ MOUSSA avec leur famille et quelques fidèles se sont réfugiés dans la maison de l'ancien chef qui avait été nommé par les Français et fut ensuite chassé de la ville...

Il revient au Commandant LAVARANDE de s'en rendre maître avec les hommes du 2ème zouave.

Après être monté sur la brèche, il avait filé le long des remparts vers la porte de ZAATCHA pour couper la retraite aux derniers défenseurs et fait deux prisonniers BISKRIS parlant français. Il leur promet la vie sauve s'ils lui indiquent la retraite de BOU ZIAN. Le premier refuse, il est abattu sur le champ. L'autre indique la maison de son chef

- Débouchant devant la maison, ils sont accueillis par un rideau de feu.

- Impossible d'accéder aux terrasses.

- Une batterie est installée face à la porte d'entrée mais les artilleurs sont tués.

- Des soldats du Génie placent un sac de poudre contre la maison mais ils n'ont pas le temps d'y mettre le feu, ils sont foudroyés.

- Enfin, un sous-officier du Génie parvient à faire éclater une mine.

- Un large pan de mur s'écroule.

-150 hommes et femmes se présentent à découvert. Les zouaves furieux bondissent sur eux. . . Il y a un horrible massacre.

- Quelques Arabes se réfugient sur la terrasse, on cherche à les déloger quand l'un d'entre eux présente aux zouaves un fusil la crosse en l'air.

- " VOILA BOU ZIAN " s'écrie le guide.

- Le Commandant empêche les zouaves de faire feu.

- " JE SUIS BOU ZIAN ", dit l'homme et il s'accroupit à la manière arabe pour prier "

Au nom de Dieu clément et miséricordieux, louange à Dieu souverain de tous les mondes, le clément, le miséricordieux. Roi du jour du jugement.

- " Ce n'est pas le moment de prier " dit le Commandant. Il demande à BOU ZIAN où est sa famille pour la sauver, mais déjà sa mère, sa femme et sa fille sont tombées sous les baïonnettes. Le Commandant LAVARANDE informe le Général qu'il détient BOU ZIAN et attend ses ordres.

" FAITES-LE TUER ", dit le Général.

Le Commandant fait mettre BOU ZIAN contre un mur pendant que quatre zouaves apprêtent leurs armes.

"VOUS AVEZ ETE LES PLUS FORTS " murmure BOU ZIAN. " DIEU SEUL EST GRAND DIEU EST VAINQUEUR QUE SA VOLONTE SOIT FAITE ".

Il tombe foudroyé.

On lui coupe la tête pour apporter le sanglant trophée au Général HERBILLON. CANROBERT, épuisé, s'allonge dans sa tente sur le sable. A son réveil, trois têtes coupées par les zouaves indigènes l'attendent sur un faisceau de baïonnettes.

Celles de - BOU ZIAN
- de son fils
- et de HADJ MOUSSA

Le Colonel fait enlever ce sanglant trophée qui sera néanmoins exposé au marché de BISKRA pour détruire la renommée d'INVULNERABILlTE que s'était faite le marabout.

SANS CETTE PRECAUTION INDISPENSABLE, QUELQUE IMPOSTEUR SE FUT BlENTOT FAIT PASSER POUR LUL

Sur les autres points du KSAR, les sacs à poudre font leur œuvre, les explosions renversent les murs sur les défenseurs enfouis et ceux qui ne sont pas écrasés périssent étouffés dans les caves où ils ont cherché leur dernier refuge.

Pas un Arabe n'échappe à l'extermination. Ceux qui peuvent, en bien petit nombre, gagner la campagne tombent sous les coups des turcos du Commandant BOURBAKI

A MIDI TOUT EST FINL

Il ne reste que les vainqueurs et des ruines. A la tombée de la nuit on fait sauter les mosquées de ZAATCHA et de la ZAOUIA.

Pendant ce long siège de 52 jours, Nous avons perdu:

- 1500 hommes
- 30 officiers
- et 600 morts du choléra

Les zouaves, arrivés les derniers, ont 300 des leurs atteints (1/4 effectif)

Côté ennemi:
- dans ZAATCHA: 800 morts
- sous les décombres 600

Il faut ajouter à ces chiffres: - les morts du choléra - et les morts évacués au fur et à mesure - les morts pour le Djihad: Seriana 200, Ourlal 150, Tolga 150.

Les Arabes des alentours, dans la consternation, se présentent spontanément le lendemain au Général HERBILLON pour lui faire leur soumission.

On les laisse se promener librement dans ce qui avait été ZAATCHA, spectacle d'une ville saccagée de fond en comble et d'un millier de cadavres. Les têtes de BOU ZIAN et de MOUSSA placées devant la porte les impressionnent profondément. Le Général leur enjoint de donner une sépulture aux morts qui se trouvent sous les décombres.

La terrible leçon de ZAATCHA ne fut pas perdue, l'insurrection générale tomba subitement.

Le choléra acheva l'œuvre de la guerre. Le fléau porta la désolation au milieu des tribus nomades. Certaines oasis perdirent jusqu'aux 3/4 de leurs habitants dans cette épidémie catastrophique.

" DIEU EST POUR LES FRANÇAIS, SA MAIN S'APPESANTIT SUR NOUS " dirent les Arabes.

ZAATCHA ne sera jamais reconstruit, seule une plaque sur la route BISKRA TOLGA indique: " ZAATCHA 1849 ".

 

Maryse et André CROUAU

24 l1 2001

 

Bibliographie,

ITINERAIRES DE L'ALGERIE de Louis PIESSE 1879.
RECITS ALGERIENS par E. PERRET, capitaine des zouaves 1848-1886.
LES CONQUERANTS DE L'ALGERlE par Hemy D'ESTRE 1930.
HISTOIRE DE L'AFRIQUE DU NORD par Ch. André JULEN (aquarelle de Zaatcha) l931.
LE LIVRE D'OR par N. FAUCON 1889.
SOUVENIRS DE LA VIE MILITAIRE EN AFRIQUE par le Comte de CASTELLANE 1852.

CANROBERT avait fait sa devise du dicton arabe " Si ta dent est petite, qu'elle ait le venin de la vipère. Vienne la mort du venin ou de la force, la mort reste la mort, il n'y en a qu'une "...Il faut donc frapper vite et fort...

Lexique

1. Pour construire l'enceinte, les Arabes avaient creusé un fossé. Les matériaux du terrassement avaient servi à l'édification de la forteresse, l'eau avait rempli le fossé, ce qui en faisait une fortification digne de VAUBAN.

2. Cheikh: chef de tribu et maître spirituel chez les musulmans.

3. Cherif: Prince musulman descendant de MAHOMET par Ali et Fatima. Ali étant le gendre de Mahomet, le 4ème calife.

4. Calife : titre adopté après la mort de Mahomet.

5. Marabout: koubba élevée sur la tombe d'un mystique musulman.

6. Zaouia: établissement religieux musulman : mosquée, centre d'enseignement religieux et hôtellerie pour pèlerins et étudiants.

7. ZIBAN: pluriel de ZAB (oasis en berbère).