Alger 24 janvier 1960

Sur l'écriteau : Ici est mort Roger Hernandez des U.T.



La ville pleure les 27 victimes du 24 janvier:
La fusillade du dimanche soir a fait 27 morts :
14 gendarmes mobiles et 13 civils et territoriaux



D'abord à la main, ensuite avec des marteaux piqueurs, les Algérois ont arraché les pavés de leur rue. Sur la grande barricade, à l'entrée de la rue Charles-Péguy, le maire d'Alger a déposé une couronne. Un homme des U.T. monte la garde


Comme l'autre fois, c'est à l8 heures que tout a commencé. Comme le 13 mai. Sur le Forum où leurs camions bâchés se sont rangés, les gendarmes se forment en carré. " Ils s'apprêtent à descendre, constate notre envoyé spécial Jack Chargelègue qui est témoin des événements. Nous prenons quelques photos paisiblement, n'imaginant pas une seconde qu'ils puissent charger. Soudain, on entend un cri: " Ils chargent ! " Tous les jeunes gens qui dépavaient la rue se précipitent! ramassent un bout de bois ou une pierre. Je vois une jeune fille faire la même chose. Ils courent vers les gendarmes; je cours aussi "

Les gendarmes, en effet, sont sortis de leurs barbelés et descendent en coulées par les escaliers vers les grandes artères parallèles à la mer, rue Berthezene, avenue Pasteur, rue Péguy. Pour la circonstance, 4 000 gendarmes mobiles ont été ramenés du bled où ils étaient en opérations. L'objectif des escadrons qui s'engagent dans les escaliers en file indienne est le plateau des Glières, vaste terre-plein promenade où les manifestants se sont concentrés, devant le port. L'heure H– " le top ", en langage militaire – est 18 heures. Ils n'atteindront jamais cet objectif. Ils descendent calmement. Leurs officiers les ont rassurés: " Les paras vous couvrent. " La coulée de gauche – côté Kasbah – chargée d'un mouvement tournant, descend plus vite. A la première traverse: l'avenue Pasteur. elle reçoit une avalanche de bouteilles, de cailloux, de planches venant surtout d'une petite barricade. Mais c'est dans celle de droite que le drame va se produire.

Un coup de feu éclate. N'est-ce pas plutôt une grenade ? Est-ce une grenade lacrymogène ? Et si l'on a tiré, qui a tiré ? Pendant toute la semaine, les deux camps vont se bombarder de paroles d'honneur de communiqués pour dégager leur responsabilité. Lagaillarde ira même jusqu'à faire constater par l'autopsie des gendarmes qu'ils avaient été dopés. Une énigme de l' histoire est en place. On ne saura jamais d'où est partie l'étincelle qui a mis le feu aux poudres. Peu importe, d'ailleurs l'étincelle aurait jailli à un autre endroit et autre heure, mais elle aurait jailli. Car, dans le climat du moment le face à face des forces de l'ordre et des manifestants armés était infailliblement générateur de drame.

Que sont ces U.T. qui attendaient les gendarmes derrière leurs barricades; de planches et de pavés? Ce ne sont pas des manifestants, ce sont des soldats. Les unités territoriales sont supplétives des unités régulières de l'armée. Ceux de nos compatriotes d'Algérie qui ont accompli leur service militaire consacrent chaque semaine un ou deux jours, une ou deux nuits à assurer des services de sécurité en ville ou dans le bled. Ils partent même parfois en opérations contre les fellagha. Ils disposent d'une tenue kaki et d'un armement individuel fourni par l'armée. Ils portent leurs galons. Ce sont en un mot des mobilisés d'un jour. Il y a même une Unité Territoriale blindée. Il y a 4 000 U.T. à Alger.

Ce sont donc des militaires, décorés, galonnés, armés, qui font face aux gendarme mobiles. Cet affreux quart d'heure qui commence est, hélas, à verser au dossier depuis longtemps fermé en France de la guerre civile.

Un observateur expérimenté nous a dit qu'il n'avait jamais, dans une échauffourée de rue, entendu un feu pareillement nourri: revolvers automatiques, fusils de chasse, carabines Garant, P.M. 38, mitraillettes Thomson, et même un F.M. qui ouvrira et fermera le combat Tout le monde tire de partout, des arbres, des balcons. Sur celui d'Ortiz, trois tireurs; couchés opèrent calmement.

Les gendarmes de la coulée de gauche, surpris par le F.M. qui tire en enfilade ont trois tués. Ils remontent, se réfugient dans les rues avoisinantes, les maisons, ou se jettent à plat ventre. Notre correspondant Gabriel Conessa raconte ce dont lui aussi a été témoin:

" Les gendarmes se mettent à l'abri dans la poste, dans les locaux du journal le Bled, dans l'imprimerie de la S.N.E.P. Ils sont en larmes, affolés; ils ne comprennent pas. Ils ont l'impression d'avoir été victimes d'un traquenard. Du Bled, leur officier proteste véhémentement contre les ordres qu'il a reçus. Où est la protection promise ? Où sont les paras ? "

Dehors la fusillade continue malgré les exhortations des haut-parleurs, celui du Bled et celui d'Ortiz qui parle debout sur le balcon au milieu des balles. Debout derrière la barricade, également impavide, Lagaillarde organise le combat et fait sonner la charge par un clairon. Au milieu de la place déserte, un homme dont on ne saura jamais le nom ouvre les bras pour demander en vain l'arrêt de la fusillade. Le décrochage des gendarmes et l'arrivée de colonnes de paras en tenaille met fin à l'affaire. Il y a par terre 150 corps dont 27 cadavres.

Aussitôt que les armes se sont tues, ceux-là mêmes qui se battaient s'unissent pour relever les blessés, sans distinction: " C'était un spectacle poignant –dit Conessa– et ce n'est pas de la littérature, j'étais là, un spectacle qui doit vous donner une idée du déchirement de chacun, au fond de soi. Les uns et les autres, les larmes aux yeux, avaient jusqu'au fond de l'âme conscience d'un funeste malentendu et certitude d'avoir commis une immense folie. "

Les premiers morts relevés étaient un lieutenant de la. 2e D.B., Bevillacqua, tombé devant les barricades, un sous-officier de la gendarmerie, Jean Franiatte, un jeune gendarme de Verdun, Claude Chesnau, et un employé originaire de Bab-el-Oued, au nom célèbre, Roger Hernandez.

Il est assez curieux de voir l'indifférence dans laquelle ont vécu les pouvoirs publics de ces événements. A 18 h 12, sur les télétypes des ministères quasi déserts, tombaient dans un crépitement douloureux les premiers flashes qui ouvraient cette semaine: " Des coups de feu ont été tirés à Alger dans le secteur de la Grande Poste."

...

Revenons à Alger, vingt-quatre heures plus tôt, le samedi matin. Entrons dans deux petits bureaux d'un immeuble du square Laferrière en face de la Grande Poste, avec vue sur la place où va se dérouler le drame. Les élus algériens sont là. Ils siègent presque sans désemparer depuis le rappel de Massu. Ce matin, ils sont allés chez Delouvrier. Ils viennent de rédiger une motion explosive contre le chef de l'Etat. " Ne la publiez pas ", a supplié Delouvrier. Et ils ont donné leur parole d'honneur de ne pas le faire.

La porte claque. Voici Lagaillarde. Il prend sur une table un double de la motion, la lit. La motion dit: " Nous lutterons de toutes nos forces contre la politique illégale et illégitime du Président de la République. " Ça lui plaît. " Je la prends à mon compte " dit-il, et il sort en criant: " Je la porte à l'A.F.P. "

A grandes enjambées, il va à l'Otomatic, le bar des étudiants, où assis à une petite table, il corrige le texte, remplaçant les " nous " par des " je ". Il fait signe à un jeune étudiant: " Va la porter à l'A.F.P. " Tenez-vous en alerte pour cet après-midi, dit-il à ceux qui l'entourent, même si Ortiz n'est pas prêt, nous commencerons. "

Jean FERRAN Paris-Match 6 février 1960

 


24 janvier 1960 selon J.-C. PEREZ

Conférence du Dr Jean-Claude PEREZ


De Gaulle aux Algériens
Comment pouvez-vous penser que j'allais vous abandonner ?

Le vendredi 29, il y eut sur toute la France et l'Algérie vingt minutes de silence. Une seule voix s'élevait: celle du général de Gaulle. Le Président de la République a assuré qu'il ne traitera jamais avec l'organisation rebelle. " Elle prétend ne cesser le feu que si, auparavant, je traite avec elle, par privilège, du destin politique de l'Algérie. Cela, je ne le ferai pas ", s'est-il écrié.

Se tournant vers les Français d'Algérie, il a proclamé une nouvelle fois qu'il ne pouvait être question d'abandon: "Est-ce vous abandonner, est-ce vouloir perdre l'Algérie que d'y envoyer et d'y maintenir une armée de 500 000 hommes, pourvue d'un matériel énorme, d'y consentir le sacrifice d'un bon nombre de nos enfants, d'y entreprendre une œuvre immense de mise en valeur ?..." Dans les heures qui suivirent, des milliers de télégrammes d'approbation et d'encouragement, s'ajoutant à la foule de ceux qui étaient arrivés dans la journée, parvenaient à l'EIysée.

Jours de France n°273 6 février 1960


Créé le 8/01/2003 par R.P. Modifié le 07/01/2010 par RP